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Comment Ben Ali a pillé la Tunisie en toute légalité

Sans doute prise de remords au souvenir de sa complaisance passée, la Banque mondiale a commandé une étude sur la façon dont l’ex-président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali s’y est pris pour s’enrichir scandaleusement, lui et sa famille. Le capitalisme de copinage dénoncé par les auteurs n’est pas une exclusivité tunisienne et il n’a pas disparu avec la chute du dictateur.

Avant la chute de l’ex-président Zine El-Abidine Ben Ali en janvier 2011, des rumeurs — sinon des soupçons — circulaient à Tunis sur la cupidité de sa belle-famille, les Trabelsi, et son enrichissement rapide. L’ambassadeur américain Robert F. Godec écrivait le 17 juillet 2009 dans un télégramme adressé au département d’État à Washington et rendu public par Wikileaks : « la corruption croît dans le cercle rapproché (du pouvoir). Même le Tunisien moyen en est conscient, et le niveau des récriminations monte ».

Après la révolution, une commission d’enquête est mise en place et un décret-loi publié (n° 2011-13) dresse une liste de 114 personnes, dont Ben Ali, ses apparentés et ses gendres, et porte sur la période 1987-2010. Les biens saisis comprennent quelques 550 propriétés, 48 bateaux et yachts, 40 portefeuilles d’actions et d’obligations, 367 comptes en banques et environ 400 entreprises, dont certaines n’opèrent pas en Tunisie. Les experts de la commission évaluent à 13 milliards de dollars la valeur de l’ensemble, soit plus d’un quart du PIB du pays en 2011. Mais c’est une estimation à la louche qui laisse dans l’ombre les méthodes utilisées par le président et sa famille pour constituer à partir de rien et en très peu de temps une si énorme fortune.

"Capitalisme de copinage"

Une lumière supplémentaire à cette enquête va être apportée par… la Banque mondiale. Sans doute un peu honteuse de sa complaisance passée envers « le modèle tunisien », qu’elle a largement loué et financé, l’institution internationale charge trois chercheurs d’exploiter les données réunies par la Commission tunisienne et de comprendre comment la famille a procédé. Le résultat est paru le 27 mars dernier sous le titre : « All in the Family, State Capture in Tunisia » qu’on peut traduire approximativement par « Tout à la famille, le rapt de l’État tunisien »1.

Les trois auteurs ont établi une base de données portant sur 220 entreprises étroitement liées à la famille de l’ancien président, ils ont par ailleurs épluché les décrets signés par Ben Ali en tant que président de la République pendant dix-sept ans. Le résultat est confondant : la loi a servi à promouvoir les intérêts du clan et à le protéger de la concurrence. Vingt-cinq décrets promulgués au cours de cette période exigeaient de nouvelles autorisations préalables de l’administration dans quarante-cinq secteurs différents, imposaient de nouvelles restrictions à l’arrivée d’investissements directs étrangers (IDE) dans vingt-huit secteurs, donnaient des avantages fiscaux spécifiques aux « amis » dans vingt-trois autres. Conséquence, une bonne part des bénéfices du secteur privé revenait à ces 220 entreprises proches du régime… Elles étaient plus grandes, plus profitables et plus puissantes que la moyenne des entreprises tunisiennes : avec à peine 1 % de la main d’œuvre employée par le secteur privé, elles en raflaient 21 % des bénéfices en 2010, soit plus de 230 millions de dollars pour une seule année !

« Cette étude apporte une confirmation irréfutable que l’ancien régime a bénéficié du capitalisme de copinage » (crony capitalism), remarque Bob Rijkers, un jeune chercheur de la Banque mondiale et l’auteur principal de l’étude. En clair, la réglementation a été manipulée pour faire le contraire de ce qu’elle prétendait, servir l’intérêt général. Les entreprises « amies » ont été mises à l’abri de concurrents plus performants, se sont vu octroyer des avantages particuliers et ont été aidées dans leur quête de rentes.

Et maintenant ?

Cette étude n’est pas sans poser des questions majeures aux successeurs de Ben Ali. Contrairement aux discours, l’ouverture de l’économie sur l’extérieur était largement fictive. Un pan entier de l’économie était réservé en réalité à la camarilla présidentielle réduite à une centaine de personnalités, et interdit aux investisseurs tunisiens ou étrangers. Seule une petite partie, le secteur « offshore », était ouvert à l’établissement d’entreprises étrangères au clan Ben Ali. Faut-il à l’avenir maintenir cette dichotomie qui a facilité les manipulations ? Faut-il assujettir l’économie toute entière aux mêmes règles ? La classe politique tunisienne ne s’est pas encore prononcée sur le dossier malgré son urgence.

L’autre grande interrogation porte sur l’interventionnisme d’État. Personne ne propose d’y renoncer au profit exclusif du marché. Les tenants d’un libéralisme économique pur et dur ne sont pas nombreux sur la scène politique et l’opinion dans sa majorité semble plutôt orientée vers des solutions dirigistes et étatistes. Les auteurs du rapport se défendent vigoureusement de tout biais en ce domaine : « notre travail n’encourage pas à réduire le rôle de l’État », disent-ils (2). Mais à leurs yeux – et ils n’ont sans doute pas tort – le capitalisme de copinage est le principal obstacle que rencontre, aujourd’hui comme hier, la Tunisie sur la voie du développement et de la justice sociale. Comment empêcher les initiés, les proches du pouvoir politique de profiter de leurs relations et liaisons pour orienter l’action de l’État au profit de leurs entreprises ?

Au cours de son voyage à Washington la semaine dernière, le nouveau Premier ministre Medhi Jomaâ a rencontré les responsables du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale qui lui ont confirmé leur soutien financier, accompagné d’un catalogue de conditions d’un classicisme éprouvé. Elles n’ont rien de nouveau et n’ont pas empêché dans le passé les turpitudes du précédent régime. Ce sera aux nouvelles autorités tunisiennes après les élections prévues pour la fin de l’année de trouver les solutions politiques et juridiques pour empêcher le maintien du capitalisme de copinage. Rien ne serait pire que de voir le système rester en place au profit de nouveaux bénéficiaires…

Le problème n’est pas propre à la Tunisie, une étude sur le cas de l’Égypte sous l’ère Moubarak est promise par la Banque ainsi qu’une autre plus ambitieuse sur la région Mena (Middle East and North Africa, Afrique du Nord et Moyen-Orient).

1Bob Rijkers, Caroline Freund, Antonio Nucifora, «  All in the Family, State Capture in Tunisia : Questions and Answers  », document de travail de la Banque mondiale n ° WPS6810, 27 mars 2014.