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Comment fonctionne l’économie de guerre en Syrie

Désastre climatique, destructions et profiteurs

De grenier à blé qu’elle était depuis l’Antiquité, la Syrie est en passe de se transformer en désert après plus de quatre ans de guerre sanglante qui ont succédé à des années de sécheresse et d’aléas climatiques. Alors que les combats anéantissent les vestiges des premières civilisations nées sur ces terres d’abondance, l’agriculture elle-même peine à subsister. Force est de constater que les sécheresses successives, les mouvements de population, les exodes résultant d’une démographie rampante et de la pauvreté — vidant la campagne agricole pour les villes — comptent parmi les causes premières du conflit.

Contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie puis en Égypte, la « révolution » syrienne n’était pas inévitable. Au départ, le jeune dictateur Bachar Al-Assad, malgré le poids de son héritage et les insuffisances de son régime, possédait quelques atouts que n’avaient plus les vieillissants Hosni Moubarak ou Zine el-Abidine Ben Ali. La Syrie fonctionnait plutôt mal, mais elle n’était pas au bord de l’explosion comme les autres pays du « Printemps arabe ». Son économie bénéficiait d’investissements provenant des pays du Golfe et d’accords commerciaux et de libre-échange avec la Turquie, le puissant voisin et allié du nord. Le secteur touristique, longtemps en friche, fleurissait. De Palmyre dans le désert jusqu’à Doura Europos, cité antique sur l’Euphrate en passant par Alep, le pays s’ouvrait et attirait les investissements. La croissance, quoique très insuffisante pour résorber le chômage des jeunes, était satisfaisante selon les critères occidentaux. Mais la prospérité restait très inégalement répartie.

Le culte de l’enrichissement

La révolte syrienne est restée assez longtemps pacifique ; c’était sans compter avec l’incurie d’un régime incapable de véritables réformes, notamment en faveur des paysans et des classes défavorisées. Un régime paranoïaque et replié sur lui-même, voué au seul culte de l’enrichissement à tout prix. Et l’obsession de sa survie coûte que coûte, après un demi-siècle de pouvoir de la minorité alaouite — qui avait néanmoins réussi à tisser des alliances avec une classe de commerçants et d’industriels appartenant à la majorité sunnite et à la minorité chrétienne —, cette obsession lui a coûté très cher. Le régime des Assad a sans doute vécu, du moins dans sa forme d’avant le conflit.

Qu’on permette à l’auteur de cet article, originaire d’Alep où il a grandi, de se poser cette question, moins nostalgique qu’il n’y paraît de prime abord : qu’est devenue la Syrie, celle de mon père qui chassait la gazelle ; celle qui donnait bon an mal an de bonnes récoltes de céréales et de coton, en faisant l’un des principaux producteurs mondiaux, en même temps que le pays entamait son industrialisation ?

L’agriculture syrienne tend à devenir une sorte de mirage dans un désert toujours plus envahissant. Plus d’un Syrien sur deux sur une population de près de 21 millions (quatre fois plus que dans les années 1950) est déplacé dans son propre pays ou réfugié à l’étranger (quelque 7 millions de déplacés et 4 millions de réfugiés). La guerre a fait des Syriens « la plus grande population de réfugiés pour un seul conflit en une génération » selon le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés (HCR), Antonio Guterres.

Augmentation des températures, baisse des précipitations

D’autre part, des chercheurs américains ont récemment émis l’hypothèse que la sécheresse record qui a dévasté le secteur agricole de la Syrie entre 2007 et 2010 a pu contribuer au déclenchement de l’insurrection. En effet, cette sécheresse, l’une des plus sévères dans les annales climatologiques, a frappé la principale région agricole dans le nord de la Syrie, forçant des centaines de milliers d’agriculteurs et d’éleveurs ruinés à émigrer vers des villes comme Homs, Damas et Deraa, là où la pauvreté a nourri les révoltes, selon une étude de l’Académie américaine des sciences1. « Nous ne disons pas que la sécheresse est la cause de la guerre mais qu’elle s’est ajoutée à tous les autres facteurs, contribuant ainsi au conflit » qui a fait plus de 200 000 morts et déplacé des millions de personnes, a souligné Richard Seager, un climatologue de l’université Columbia, co-auteur de l’étude. « Et le réchauffement climatique en cours, résultant des activités humaines, a probablement contribué à la sévérité de la sécheresse dans cette région ».

Selon les experts, depuis 1900, le Croissant fertile a connu une augmentation de 1 à 1,2 °C de la température ainsi qu’une réduction d’environ 10 % des précipitations. Ceci s’ajoutant aux désaccords persistants entre Ankara, Damas et Bagdad sur le partage des eaux de l’Euphrate qui trouve sa source en Turquie. La région a certes connu des sécheresses importantes dans les années 1950, 1980 et 1990, mais celle de 2007-2010 a été de loin la pire et la plus longue, un phénomène qui ne peut s’expliquer sans le réchauffement climatique, selon ces climatologues qui soulignent aussi la réduction drastique des réserves d’eau souterraines qui auraient pu en atténuer les effets. D’autres recherches avaient déjà en partie attribué au changement climatique cette tendance à long terme d’un assèchement du bassin méditerranéen.

Résultat, la production agricole avait diminué de plus de 30 % peu avant la guerre. Or, l’agriculture contribuait auparavant à un quart du PIB de la Syrie ; en 2010 elle n’en représentait qu’à peine 16 %. « À un point donné, la production de blé a chuté de moitié », note l’économiste syrien Jihad Yazigi sur le blog de son hebdomadaire électronique The Syria Report2. Aujourd’hui, le pays est devenu importateur net de céréales et n’est plus auto-suffisant.

Sécurité alimentaire non assurée

Dans les régions les plus durement touchées du nord-est du pays, les troupeaux ont été presque entièrement abattus et les prix des céréales ont doublé, forçant jusqu’à 1,5 million de personnes à quitter les campagnes pour les banlieues des villes déjà envahies par des réfugiés de la guerre en Irak. Le régime n’a quasiment rien fait pour aider ces migrants forcés à quitter leurs terres et été largement défaillant bien avant cette « révolte des pauvres ». Ainsi en 2008, après trois années consécutives de sécheresse, le gouvernement n’avait rien trouvé de mieux que d’annoncer « une hausse des prix des pompes d’irrigation, qui ont été multipliés par trois, ainsi que des prix des engrais aux niveaux mondiaux », selon Yazigi.

Après encore une mauvaise récolte en 2014 en raison d’une nouvelle sécheresse qui a frappé toute la région, la pluie est tombée en abondance en 2015, ce qui a donné de bonnes récoltes. Elles restent pourtant en deçà de ce qui serait nécessaire pour assurer la sécurité alimentaire à une population largement paupérisée. Pour cette année, la « bonne » récolte de céréales est en effet estimée à 2,44 millions de tonnes, un chiffre encore inférieur de 40 % au niveau d’avant le conflit. Le pays est en déficit de 800 000 tonnes alors que ses besoins annuels sont de l’ordre de 5 millions de tonnes selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Ultime ironie dans un pays morcellé et contrôlé par des forces qui souvent s’interpénétrent, les récoltes ont bénéficé aux régions tenues par les groupes rebelles, comme à Raqqa ou à Deir ez-Zor sous domination de l’organisation de l’État islamique (OEI), ou encore dans les régions kurdes du nord. Ces mêmes récoltes sont souvent, à l’instar du pétrole qui se trouve en zone rebelle, vendues à la partie adverse, moyennant ou pas — selon les circonstances — taxes ou impôt de guerre. Ainsi, une étude d’Anne-Laure Linget Riau, experte en approvisionnement international de textile-habillement, citée tout récemment dans le quotidien Le Monde3 indique que 6 % des importations de coton en Turquie proviennent de champs contrôlés à près de 90 % par l’OEI. Ce qui a assuré à l’organisation quelque 150 millions de dollars (135 millions d’euros) de revenus au cours des douze derniers mois. Les industriels turcs négocient les prix à la baisse, cette matière première non égrenée n’étant pas traçable. Un cinquième des tee-shirts fabriqués en Turquie le sont avec du coton cultivé dans le nord de la Syrie. Si bien que 1,2 % des tee-shirts vendus en France alimentent les caisses de l’OEI, estime l’experte. À quand l’entrée de l’OEI dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ?

Selon les rapports de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et de l’Organisation mondiale pour la santé (OMS), 9,8 millions de Syriens sont en situation d’insécurité alimentaire, dont 6,8 millions très gravement –- à un niveau qui nécessite une aide internationale conséquente. Depuis janvier 2015, plus d’un demi-million de personnes ont encore été déplacées, d’après ces agences onusiennes. Ainsi, la poursuite du conflit continue de perturber l’activité agricole et les marchés. « Même si la récolte de cette année est meilleure que prévu grâce à des pluies abondantes, le secteur reste décimé », constate l’un des responsables de la FAO, Dominique Burgeon4 qui souligne la nécessité d’une aide urgente des donateurs aux agriculteurs pour la saison des semailles qui débute en octobre. L’insécurité alimentaire est encore aggravée par toutes sortes de pénuries : carburant, main d’œuvre, matériels et semences agricoles, sans compter les dommages infligés aux systèmes d’irrigation. Les surfaces céréalières ont été fortement réduites et sont à leur plus bas depuis les années 1960, toujours selon la FAO. « L’évidence est que cinq années de conflit ont détruit l’économie syrienne et la capacité des gens d’acheter les produits dont ils ont besoin pour survivre », estime Arif Husain, chef économiste du Programme alimentaire mondial (PAM)5.

Quand l’OEI rejoindra-t-elle l’OMC ?

Selon une étude exhaustive sur les effets de la guerre6 publiée en mars 2015 par le Syrian Center for Policy Research (SCPR) en coordination avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), l’économie syrienne a perdu 202,6 milliards de dollars entre le début du conflit en mars 2011 et fin 2014, soit près de quatre fois le PIB du pays. Le déficit budgétaire était de 35,7 % en 2013, de 40,5 % en 2014 et le ratio de couverture des importations par les exportations a dégringolé, passant de 82,7 % en 2010 à 29,7 % en 2014, indique l’étude. Le déficit commercial a amené le gouvernement syrien l’hiver dernier à restreindre les permis d’importations accordés aux commercants alors que le cours de la devise ne cesse de flamber : il est passé de 50 LS pour un dollar avant le conflit à 340 LS actuellement.

Des acrobaties sur le taux de change par des « hommes de l’ombre » autorisent toutes sortes de manipulations dont les Syriens moyens, les commercants et les industriels font les frais. Du moins ceux d’entre eux qui parviennent à tenir le coup, puisque l’industrie s’est aussi en très grande partie effondrée, pillée ou partie en fumée. Parmi les milliers d’usines disparues, on peut citer celles des multinationales Nestlé et Total, cette dernière fabriquant des lubrifiants dans la région entre Damas et Homs. « Notre chiffre d’affaires, grâce à ce que nous importons et distribuons, s’est effondré à 20 % de ce qu’il était avant le conflit », a dit à Orient XXI l’un des responsables de la joint venture syro-française. D’autres usines, notamment celles de la région industrielle d’Alep, la capitale économique, ont été soit détruites, soit démantelées et réinstallées dans des pays comme la Turquie. Détail insolite, le quart des sociétés créées en Turquie en 2014 sous forme d’investissements étrangers l’a été par des entrepreneurs syriens, selon des statistiques officielles turques. À l’intérieur du « pays utile » à l’ouest, contrôlé par le régime, des industriels et des commercants ont ainsi trouvé pour leurs affaires un havre de paix dans une région relativement épargnée par les combats féroces mais où les prix de l’immobilier flambent. Face à cette situation catastrophique d’une économie désormais fragmentée où les groupes armés ont créé chacun une sorte d’état d’exception pour contrôler et gérer les institutions et les ressources sur leurs territoires respectifs, le gouvernement central, de plus en plus impécunieux, a adopté des mesures libérales, comme la suppression des subventions sur de nombreux produits et services de base. Avec pour effet, une hausse d’environ 87 % du prix du pain dans certaines boulangeries publiques, note la FAO.

Bien que gardé secret, le montant des réserves en devises s’est effondré, de l’avis de la plupart des économistes. Il était estimé à 21 milliards de dollars avant le conflit. Avec des caisses quasiment vides (mais le gouvernement continue de payer ses fonctionnaires et d’accorder même des augmentations salariales vite rattrapées par l’inflation), l’État a accru de façon spectaculaire sa dépendance vis-à-vis de ses principaux alliés, la Russie (où serait imprimée la monnaie en raison des sanctions internationales contre le régime) et l’Iran dont dépend la survie financière, politique et militaire du pouvoir.

Une aide massive de l’Iran

« Nous sommes devenus un véritable satellite de Téhéran », se plaignent de nombreux Syriens rencontrés pour Orient XXI à l’étranger ou en Syrie, ce à quoi les défenseurs du pouvoir rétorquent « il vaut mieux être un satellite de Téhéran que des monarchies du Golfe ». Ces derniers sont souvent les mêmes qui n’ont que ressentiment envers ces prédateurs financiers que sont l’Arabie saoudite, le Qatar, voire la Turquie, trois pays qui investissaient il y a juste quelques années à coups de milliards de dollars en Syrie. Dans le détail des chiffres, pour autant qu’ils soient fiables, l’Iran a accordé en 2013 à la Syrie 4,6 milliards de dollars, soit 3,6 milliards sous forme de facilités de paiement — uniquement consacrés aux importations de pétrole — et un milliard pour financer des importations diverses. En juillet 2015, le Parlement syrien a approuvé l’ouverture par Téhéran d’une nouvelle ligne de crédit d’un milliard de dollars. C’est dire l’importance des prêts, auxquels s’ajoutent de nouveaux accords commerciaux Damas-Téhéran, dont une ligne maritime directe entre les deux pays. « C’est l’une des rares sources de devises qui restent pour le gouvernement syrien », note Jihad Yazigi, qui précise aussi que la quasi-totalité des appels d’offres du gouvernement sont réservés à l’Iran.

Si nul ne peut nier la réalité d’une insurrection populaire pour la liberté et la justice à laquelle sont venues se greffer des facteurs de géostratégie régionale, on ne peut faire l’impasse sur les causes économiques et sociales d’un conflit dont personne ne saurait prédire l’issue et qui avance en roue libre. À la satisfaction de ceux qui en profitent et pour qui l’argent est le nerf mais aussi la rançon de la guerre.

1Colin P. Kelley, Shahrzad Mohtadi, Mark A. Cane, Richard Seager, Yochanan Kushnir «  Climate change in the Fertile Crescent and implications of the recent Syrian drought  », Proceedings of the national Academy of Science of the United States (PNAS), vol. 112 no. 1, 30 janvier 2015.

2«  Syria’s Agriculture Sector Decimated by War, Report Finds  », article réservé aux abonnés.

3Nicole Vulser et Jade Grandin de l’Eprevier, «  Le coton syrien continue d’habiller les Français  », 23 septembre 2015 (article réservé aux abonnés).