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Comment s’organise la population d’Alep

Témoignage de Brita Hagi Hasan

La situation à Alep se détériore de jour en jour, dans l’indifférence de la « communauté internationale ». Les informations qui proviennent de la seconde ville syrienne sont très parcellaires. Thilleli Chouikrat est allée, pour Orient XXI, à la rencontre de Brita Hagi Hasan président du conseil local.

Quand s’est déclenchée la révolte du printemps 2011 en Syrie, Brita Hagi Hasan était ingénieur en télécommunications et n’avait jamais fait de politique. Il allait pourtant être élu président du Conseil local d’Alep, car il était connu pour ses interventions auprès de nombreux conseils de quartiers dont il équipait les bureaux et installait des systèmes de communication, explique-t-il.

Thilelli Chouikrat.Vous vous êtes rendu en France en octobre, pour y rencontrer François Hollande et solliciter une intervention de la communauté internationale à Alep. Que s’est-il passé depuis ?

Brita Hagi Hasan. — Je n’ai pas pu rentrer à Alep. J’ai été pris pour cible par un sniper alors que je tentais de rejoindre la ville. Depuis le mois de mars, le régime de Bachar Al-Assad tente d’empêcher toute entrée ou sortie de la cité, le but étant d’asphyxier ses habitants. De fait, Castello, la route d’accès principale, est constamment sous le viseur de snipers. Elle est jonchée de voitures carbonisées ou abandonnées par des habitants qui ont tenté de fuir. Je suis donc revenu en France, afin de porter la voix des 250 000 habitants des quartiers est de la ville.

T. C.C’est en qualité de président du Conseil local d’Alep que vous vous exprimez. En quoi consiste cette entité ?

B. H. H. — Il s’agit d’une instance mise en place dès 2013 dans les quartiers est de la ville, une zone gérée par les rebelles, défendue par l’Armée syrienne libre (ASL), que nous appelons communément « zone libre ». Ce conseil est renouvelé tous les ans et compte vingt-cinq élus. Nous ne procédons pas à un suffrage direct, mais à des élections via des listes parmi lesquelles votent des assemblées regroupant soixante-trois conseils de quartiers de la zone libérée. Des représentants de syndicats professionnels participent également au processus de vote : avocats, ingénieurs, professeurs. Personnellement, je suis issu du quatrième processus électoral.

Nous avons pour mission d’administrer le territoire et sommes responsables de la gestion des besoins de base des habitants. Cela va de l’approvisionnement en eau à la réparation du réseau électrique qui n’était fonctionnel qu’à 30 % le mois dernier. Nous avons aussi en charge les écoles, les hôpitaux et l’entretien de la voirie. Nous organisons des rencontres avec les conseils de quartiers pour prendre connaissance des besoins des habitants. Nous mettons en place une conférence de presse mensuelle pour faire état du travail du conseil et des dépenses que nous engageons. Jusqu’il y a peu, nous avions six cents employés qui travaillaient au sein des conseils de quartiers. Ils percevaient un salaire mensuel de 100 dollars (et de 160 dollars pour les ingénieurs).

T. C.D’où proviennent les fonds nécessaires ?

B. H. H. — Les États-Unis ont aidé à financer ces salaires, mais c’est surtout grâce à la détermination et le quasi-bénévolat des employés qu’on y parvient. Il y a eu plusieurs sources de revenus, dans la mesure où nous avons présenté des projets à des organisations étrangères pour solliciter des financements. Nous avons reçu de l’argent des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Allemagne et un peu de la France également. Chacun apporte une contribution, mais elle est insignifiante au regard des besoins. Certains de ces acteurs financent des projets précis, d’autres les salaires, d’autres le fuel.

T. C.Pouvez-vous nous décrire la situation actuelle dans les quartiers est de la ville depuis l’offensive du 15 novembre ?

B. H. H. — Elle est difficile à décrire. Les 250 000 habitants de la zone font face à des bombardements systématiques qui ciblent les civils et les infrastructures civiles : écoles, hôpitaux, marchés notamment. Ces bombardements s’accompagnent de l’utilisation d’armes interdites par les Conventions de Genève. Je fais référence aux bombes à fragmentation, au phosphore, au napalm. Ces attaques, menées par l’aviation russe et l’armée de Bachar Al-Assad se sont largement intensifiées depuis deux semaines. Nous faisons face à une offensive militaire appuyée par l’Iran et le Hezbollah libanais.

Depuis le 15 novembre dernier, selon mes sources locales, environ 1 300 personnes auraient été tuées et nous compterions 2 500 blessés, dont 60 % de femmes et d’enfants. Ces derniers n’ont quasiment pas accès aux soins, puisqu’aucun hôpital ne fonctionne. Nous avions 10 ambulances pour toute la zone, que la pénurie de fuel rend inutilisables. Restent 27 médecins à Alep qui sont obligés de travailler dans des caves ou des sous-sols pour éviter les bombardements. Quant aux médicaments, il est encore possible d’en trouver quelques-uns, mais dans quelques jours les stocks seront épuisés. L’accès à l’eau potable et à l’électricité est quasi nul.

Je suis en contact permanent avec des habitants sur place, membres du Conseil local, des proches ou encore des journalistes. Tous racontent l’impossibilité de fermer l’œil la nuit, la peur de disparaître sous les bombes à chaque instant. Hier, trois membres du Conseil local d’Alep ont été tués, l’un d’entre eux était un ami proche. Pour ceux qui ont encore un toit, toute mobilité est réduite au minimum, chacun reste terré chez soi. Les familles envoient le plus souvent le chef de famille chercher du pain, et chacun sait qu’il peut ne jamais revenir.

La situation humanitaire est catastrophique. En octobre, je faisais déjà état d’une grave pénurie alimentaire. Le Conseil local encourageait les habitants à cultiver des lopins de terre dans la ville, mais cela ne suffisait pas, les produits de base manquaient. Les réserves que nous avions constituées pour parer au siège de la ville étaient quasiment épuisées. Aujourd’hui, elles le sont totalement : nous n’avons plus que du pain ! Désormais des gens meurent de faim. Les nourrissons sont privés de lait, parce que leurs mères ne mangent pas. Je reçois quotidiennement des milliers de messages, via Internet, d’habitants qui me demandent de trouver une solution pour leur permettre de quitter Alep.

T. C.Les quartiers de Sakhour, Massaken Hanano, Haydariyé, Cheikh Khodr, situés au nord de la zone dite « libre » ont été repris par les forces de Bachar Al-Assad depuis le 25 novembre. On sait que de nombreux civils ont fui. Que pouvez-vous nous dire sur ces mouvements de population ?

B. H. H. — La grande majorité des habitants ont fui vers l’ouest de la zone rebelle, afin d’échapper au régime. D’autres ont rejoint les quartiers dirigés par les forces kurdes. Certains enfin ont choisi de rejoindre l’ouest d’Alep, contrôlé par le régime. Ces derniers ont fait face, une fois sur place, aux arrestations systématiques des hommes qui sont emprisonnés et torturés.

J’ai appelé les habitants des territoires repris par Bachar Al-Assad à rallier les zones rebelles qui résistent encore à l’offensive. S’ils restent sur place, ils risquent à tout moment d’être arrêtés, torturés. Nous avons des témoignages indiquant que tous les hommes, tous les jeunes de moins de 40 ans provenant des quartiers est de la ville sont systématiquement arrêtés ou tués. Les exactions rapportées au Conseil local sont nombreuses. Récemment, deux femmes auraient été violées par des membres des forces de l’ordre du régime.

T. C.Êtes-vous toujours en contact avec les représentants du Conseil local dans les zones reprises par le régime ?

B. H. H. — Oui. Nous communiquons essentiellement via WhatsApp ou par téléphone. Nous avons constitué un groupe sur l’application auquel participent tous les élus du Conseil local. Nous nous mettons d’accord pour prendre des décisions et échangeons plusieurs fois par jour. Toutefois, les élus présents sur ces quartiers prennent énormément de risques en communiquant avec nous. Les forces de Bachar Al-Assad peuvent contrôler à tout moment les téléphones des habitants de la ville. Je sais que les élus ont très peur, car ils savent que cela peut leur coûter la vie.

T. C.Le Conseil local est-il toujours en activité ?

B. H. H. — Oui, mais la situation instable de ces derniers jours ne nous permet plus de nous consacrer pleinement à l’exercice de nos fonctions, d’autant que nos moyens sont réduits. Nous essayons d’assurer des distributions de pain et de médicaments aux habitants et de réparer le réseau électrique.

T. C.Le Conseil local d’Alep constitue-t-il le bras politique de l’ASL ?

B. H. H. — Non. Nous représentons la population. Notre action est complémentaire, mais nous ne sommes pas liés organiquement à l’ASL. Vous savez, la majorité des gens qui ont pris les armes pour intégrer l’Armée libre était des civils : ingénieurs, professeurs... Mais avant qu’ils ne le fassent, nous étions tous dans une dynamique pacifique. Nous avons été obligés de prendre les armes. J’ai un ami qui a décidé de rejoindre la lutte armée suite au massacre de sa famille et c’est le cas de nombre de combattants de l’ASL. Cette dernière s’est toujours tenue auprès du peuple lorsqu’elle a organisé des marches pacifiques. Mais le régime a répondu avec des balles réelles. Certains ont donc décidé de s’armer. Nos interlocuteurs directs sont le gouvernorat d’Alep qui administre les différents conseils locaux de la province d’Alep et le gouvernement provisoire. Ce sont actuellement les institutions politiques de la révolution, pour un gouvernement libre et démocratique.

T. C.Qu’attendez-vous de votre venue en France ?

B. H. H.Alep risque de tomber aux mains du régime dans les jours qui viennent. Je suis venu demander qu’un couloir humanitaire supervisé par l’ONU soit ouvert, afin de permettre aux civils de sortir de la ville et d’acheminer des vivres aux habitants assiégés. Le régime poursuit une stratégie que l’on pourrait qualifier de « politique de la terre brûlée ». Concrètement, si les habitants ne se rangent pas de son côté, il poursuivra le massacre en les empêchant de sortir de la cité. Trois tentatives de négociation lancées par l’ONU et des associations humanitaires pour faire entrer des vivres et des kits de soins ont été rejetées par le régime et les Russes. Jusqu’à présent, aucune décision ni action concrète n’a été prise par aucun gouvernement ou instance internationale. Il est encore temps d’agir.

T. C.Pensez-vous que l’on s’achemine vers une reddition de l’ASL ?

B. H. H. — Je sais qu’ils ne se rendront pas. Aujourd’hui ils combattent à armes inégales, mais cela n’affecte en rien leur conviction. Ils choisiront entre la fuite ou la mort, mais pas la reddition.