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Entretien avec Frédéric Abécassis

Congrès de Lyon. Une recherche jeune et libre face à des défis inédits

L’historien Frédéric Abécassis est l’un des organisateurs du congrès qui, du 10 au 13 juillet 2023, rassemblera à Lyon les chercheurs et chercheuses sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans, donnant lieu à plus de 120 ateliers, débats et projections. L’occasion pour Orient XXI de faire un point sur l’état de la profession et ses enjeux.

Laurent Bonnefoy.Alors que se tient à Lyon le cinquième Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans, quelle est selon vous l’importance de cette rencontre scientifique ?

Frédéric Abécassis. — C’est une rencontre bisannuelle qui est devenue un peu rituelle puisque les deux premières éditions ont eu lieu en 2015 et 2017 à l’Institut national des langues orientales (Inalco) avant d’être organisées à l’Université Paris 1 en 2019. L’édition 2021 à Aix-en-Provence avait malheureusement eu lieu en ligne. Le Congrès de Lyon qui s’ouvre le 10 juillet est ainsi notre premier congrès post-covid en France, après le forum Insaniyyat qui s’est tenu à Tunis en septembre 2022. C’est aussi ce qui explique son ampleur.

D’une façon générale, on peut dire que c’est un moment important dans la socialisation des jeunes chercheuses et chercheurs. Il offre pour nombre d’entre eux/elles une première expérience de communication dans une rencontre scientifique. Le congrès est à chaque fois un témoignage du dynamisme de cette jeune recherche, et il est important de donner à celles et ceux qui y participent le sentiment d’appartenance à une communauté professionnelle.

Par ailleurs, cette rencontre montre que la profession peut débattre librement, dans la sérénité, des questions parfois conflictuelles qui animent notre champ. Les jeunes chercheurs et chercheuses arrivent avec leurs hypothèses, tout comme les plus confirmées, les posent sur la table et les soumettent à la critique de leurs collègues. Cette démarche rend naturels la confrontation et le débat d’idées dans le champ scientifique.

L. B. Se dégage-t-il de grandes tendances, des thématiques nouvelles, qui reconfigurent le champ des études sur la région ?

F. A. — Il existe toujours une certaine tension entre ce qui fait la spécificité d’une aire culturelle, liée notamment à la barrière d’accès à une région que constitue l’apprentissage d’une langue et les approches plus disciplinaires fondées sur des enjeux épistémologiques et des problématiques spécifiques à ces approches. Pour ce congrès, nous avons collectivement souhaité mettre l’accent sur les disciplines, et en particulier faire valoir la nécessité d’une interdisciplinarité et d’un dialogue fécond entre les disciplines des sciences humaines et sociales (histoire, sociologie, anthropologie, etc.)

Beaucoup de choses se dégagent de la première journée d’accueil du congrès. Il y a d’abord un élément nouveau lié à la création en 2022 de l’Institut français d’islamologie (IFI). C’est le fruit d’un travail très long qui a été pensé en partie au sein du GIS Momm pour aboutir à ce groupement d’intérêt public spécifiquement dédié à « l’étude scientifique et non confessionnelle des systèmes de croyances, de savoirs et de pratiques propres aux différentes branches qui composent la religion musulmane ». Mais les liens demeurent étroits avec notre groupe, le GIS Moyen-Orient et monde musulman que je dirige et qui fédère une cinquantaine de laboratoires scientifiques. À Lyon, une quinzaine d’ateliers sont dédiés à l’islamologie et une des tables rondes inaugurales, organisée par l’IFI, y sera justement consacrée : s’agit-il d’une discipline spécifique ou d’un champ de la connaissance scientifique ?

Une deuxième innovation concerne la mise en place d’une structure autonome au sein du GIS, fédérant plusieurs associations de jeunes chercheurs et chercheuses. C’est à cette génération qui, du master au post-doctorat, fait vivre notre profession et la renouvelle, qu’il reviendra d’ouvrir les débats à travers un événement qu’ils ont souhaité organiser entre eux, dans l’auditorium du musée des Beaux-Arts de Lyon. La réflexion portera sur le rapport au terrain et le positionnement des chercheursses face aux enjeux, bien sûr politiques — mais pas seulement, parfois ontologiques — qu’il pose : comment suis-je perçu, qui suis-je pour parler de ce dont je parle et au nom de quoi suis-je légitime à le faire ?

Enfin, l’approche disciplinaire permet de souligner un troisième point : l’effort pour soutenir et valoriser les travaux sur l’histoire de l’art et l’archéologie. Le domaine large de l’archéologie dite islamique nous est en effet apparu en grande difficulté, notamment parce que de nombreux terrains sont empêchés soit du fait de conflits comme c’est le cas tout récemment au Soudan, plus anciennement au Yémen, en Syrie et en Libye, soit parce que l’accès est de plus en plus monopolisé par des écoles de recherche nationales comme c’est le cas en Turquie, en Iran ou même en Égypte. Bien des missions ont ainsi été contraintes de fermer. Cet état de fait impose d’imaginer de nouvelles approches, de développer des formations et de valoriser des archives ou le travail qui a été accumulé par des missions archéologiques anciennes, encore insuffisamment exploité. Cette crise n’empêche pas des signes d’ouverture et de renouvellement, par exemple autour du dynamisme de ces études dans la péninsule Arabique pour l’histoire et l’archéologie préislamique.

La conférence inaugurale sera notamment prononcée par Mercedes Volait, spécialiste du patrimoine architectural égyptien moderne. À Lyon, un travail effectué avec le Musée des Beaux-Arts depuis plusieurs années auquel elle a participé a permis d’éditer un catalogue raisonné des collections d’art islamique, dont la plus grande partie est conservée en réserves et n’a jamais été présentée au public. Et ce travail scientifique raconte une histoire lyonnaise souvent méconnue, celle des relations entre la métropole et l’Orient. Les liens entre les soyeux lyonnais et les pays musulmans sont ici redécouverts. Les collections du Musée des Beaux-Arts sont par exemple largement liées à l’envoi au XIXe siècle de missions en Orient pour y rechercher de nouveaux motifs pour la production de soieries. L’histoire de l’art permet de montrer que les échanges n’ont jamais été à sens unique, mais qu’il y a eu des interpénétrations fécondes.

L. B.Le congrès est l’occasion de décerner des prix aux jeunes chercheuses et chercheurs, notamment le prix Michel Seurat dont Orient XXI est partenaire. Que devrait-on en retenir ?

F. A. — Ce qui m’a frappé, c’est la très grande admiration des jurys (dont je n’étais moi-même pas membre) pour l’enthousiasme, l’audace, parfois la témérité, toujours les fortes intuitions, de nos jeunes chercheurses. Accumuler du savoir impose de la patience et de l’érudition. Globalement, il faut retenir l’excellent niveau de cette nouvelle génération et pour le prix Michel Seurat comme pour les prix Imomm (Islam, Moyen-Orient et mondes musulmans), le jury a tenu à souligner la qualité des travaux en cours qui lui étaient proposés en attribuant cinq mentions.

L’organisation de ces prix est également l’occasion de rencontres, de frottements, parfois de frictions, entre les disciplines. Les prix permettent de peser l’importance de chacune d’entre elles tant ils constituent une marque de reconnaissance par des jurys toujours multidisciplinaires. Le palmarès, déjà diffusé sur les sites du GIS et du congrès, manifeste l’importance des approches du quotidien, tournées vers les sociétés davantage que vers les pouvoirs. C’est peut-être ce qui caractérise aussi l’ensemble du congrès. Les enjeux environnementaux, notamment à travers la géographie, sont largement intégrés. À cet égard, se tiendra lors du Congrès une exposition sur le traitement des déchets. La résilience des sociétés et la diversité des formes de mobilisation — auxquelles les chercheuses et chercheurs se sentent liés et participent parfois, sont ainsi au cœur de ces travaux extrêmement enthousiasmants.

L. B.Quelles sont les contraintes qui s’exercent sur les métiers de la recherche sur le Moyen-Orient et le monde musulman ?

F. A. — Le congrès sera l’occasion de présenter au public scientifique le livre blanc des études maghrébines en France, fruit d’une enquête réalisée par un groupe de travail animé par Choukri Hmed et Antoine Perrier. Parmi les conclusions qu’ils avancent, certaines peuvent être généralisées. Les contraintes sont variées. Elles sont tout d’abord d’ordre intellectuel, liées par exemple à nos formations. Il est très difficile en France de se former à la fois dans une discipline des sciences humaines et sociales, d’avoir ainsi un bagage poussé en épistémologie, et par ailleurs d’acquérir une formation allant jusqu’à un fort degré d’intimité dans l’une des langues de l’aire qui nous concerne. C’est encore trop souvent l’un ou l’autre, d’autant plus que ces langues, autant que certaines disciplines, souvent perçues comme rares, sont en perte de vitesse dans le milieu académique. Il faut ainsi lutter pour continuer à faire exister les formations.

Une deuxième contrainte a trait au fait que le terrain nous confronte généralement à des sociétés qui ont été colonisées, ont des systèmes de formation académique plus récents et une certaine tendance à fonctionner en autonomie, aboutissant à des formes de cloisonnement. Chacun semble trop fréquemment évoluer sans échanger. Chacune dans son pays. Les espaces communs, par exemple les revues, manquent encore. Pour dépasser cette contrainte, la présence longue sur le terrain, chez l’un, chez l’autre, est quelque chose d’important.

Je n’aurais pas fait mes recherches en histoire sur le système scolaire égyptien si, entre 1989 et 1996, je n’étais pas resté enseignant en Égypte. Le fait d’avoir des chercheurs et chercheuses occidentaux/ales trop souvent de passage sur des missions courtes constitue un handicap qu’il faut, par-delà le cas de fermetures de terrains pour cause de guerre — on pense au Yémen, à l’Afghanistan et à la Syrie — tenter de dépasser en valorisant les liens et l’accueil entre universitaires.

L. B.Divers responsables des études aréales en France, dont vous-même, avez rédigé le mois dernier une tribune au sujet des difficultés d’obtention des visas pour les collègues étrangers. Quels sont les problèmes qui se posent ?

F. A. — Ces problèmes, on en mesure l’ampleur dès qu’on a un peu vécu dans des sociétés du Sud où la circulation ne va pas de soi et où les passeports ne permettent pas de voyager partout. L’enjeu des visas génère une inégalité supplémentaire, qui justement limite ou empêche les liens dont nous parlions plus haut. Les scientifiques hors espace Schengen, mais aussi les organisateurs de colloques ou de congrès comme celui qui s’ouvre à Lyon sont chaque fois confrontés à ces difficultés, liées aux procédures ou aux refus de visas par les consulats français ou européens ou pire, à présent, à l’autocensure et au renoncement de collègues face à des procédures coûteuses, aléatoires et trop souvent, au final, humiliantes.

Le forum Insaniyyat organisé à Tunis en septembre 2022 visait à tenter de réduire ces barrières et à faire connaitre, dans les universités tunisiennes, les recherches européennes, et inversement. Le renouvellement des réseaux scientifiques est une démarche fondamentale. À la suite de ce forum, pour le congrès de Lyon, nous avons eu beaucoup de propositions de chercheurses venues du Maghreb, et ces propositions sont souvent très intéressantes. Mais pour les valoriser et permettre un échange vraiment fructueux, rien ne vaut la présence physique qui impose l’obtention de visas. Les contacts établis dans les ambassades ou grâce aux centres de recherche à l’étranger sont utiles, mais restent extrêmement chronophages et ils ne sont satisfaisants pour personne parce qu’ils créent de l’obligation là où on aspirerait à une forme de passeport académique. Cette situation génère même des positions de boycott des réseaux français dans certaines institutions tant que les procédures ne seront pas assouplies. C’est une invite à la vigilance, car cela contribue justement au cloisonnement des champs nationaux de recherche et pose donc un risque pour l’avenir de nos études et la production de connaissance.

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