Politique, culture, société, économie, diplomatie

Des islamologues contre l’organisation de l’État islamique

Les limites de l’enrôlement des chercheurs

Les attentats de janvier et novembre 2015 à Paris ont généré un vaste débat sur la place des chercheurs travaillant en France sur les questions liées à l’islam et au monde arabe. Ils ont amené en réaction les pouvoirs publics à souhaiter les voir jouer un rôle plus actif dans le dispositif de lutte contre le terrorisme. Des recrutements ont ainsi été annoncés et des projets ponctuels financés. Une telle approche de la recherche publique ne va pas sans poser problème.

« L’islamologie est un sport de combat »1 titrait un récent article de l’historienne Leyla Dakhli consacré aux débats et aux querelles internes au champ (viril !) des spécialistes français de l’islamisme — qui, soit dit en passant, ne sont pas à proprement parler des islamologues2, mais des politistes et des historiens. Dans le sillage des attentats de Paris, les critiques adressées par les responsables politiques et certains chercheurs à leurs collègues au sujet d’un manque supposé de clairvoyance, d’impasses analytiques sur les mouvements dits djihadistes ou de la persistance d’angles morts n’étaient pas toutes illégitimes ou dysfonctionnelles. En écho à ce débat, la fameuse phrase de Manuel Valls considérant qu’expliquer un phénomène social c’était déjà commencer à l’excuser était évidemment outrancière autant que stupide3.

Il importe d’appréhender le débat sur la place de la recherche face à la violence dite terroriste avec sérénité et hors des querelles de personnes qui ont jusqu’à présent occupé une place trop importante. Les passes d’armes entre collègues, comme celle entre Gilles Kepel et Olivier Roy, ont signalé l’âpreté d’enjeux qui ne sont manifestement pas uniquement scientifiques4. Par-delà ces considérations et afin de ne pas faire fausse route, il convient de dresser un diagnostic clair sur l’état de la recherche d’une part et d’autre part, sur ce que disent réellement des racines du « djihadisme » les spécialistes des diverses disciplines concernées.

Une crise des sciences sociales ?

La crise de la recherche sur les problématiques proche-orientales, nord-africaines et islamiques doit tout d’abord être appréhendée à l’aune des difficultés partagées par l’ensemble des chercheurs en sciences sociales. Pénuries criantes de postes, manque d’encadrement et de financements, abus liés au « mandarinat », discriminations et sexisme sont des réalités que l’ensemble des sociologues, historiens, politistes et anthropologues subissent, quel que soit leur domaine de spécialité.

Toutefois, il n’est pas faux de considérer qu’en termes de dotations, les études sur le Proche-Orient et l’Afrique du Nord sont mieux loties que celles consacrées à d’autres régions, comme l’Afrique subsaharienne. Les recrutements au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et à l’université de ces quatre dernières années rendent compte de cette réalité et d’une prime offerte à des candidats qui travaillent sur des objets en lien avec l’actualité arabe et musulmane. Même si les temps sont difficiles sur le plan budgétaire, les centres de recherche français à l’étranger, tel l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) basé à Beyrouth ou l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) à Tunis favorisent les liens entre les chercheurs et le terrain et constituent des outils extrêmement précieux et uniques au monde. La fermeture, en janvier 2016, du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Proche-Orient (Gremmo), laboratoire rattaché à l’université Lyon 2 et la disparition en 2010 de la chaire « Monde arabe et musulman » portée de longue date par Gilles Kepel à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris ont été parfois utilisés pour dénoncer une soi-disant faillite du modèle universitaire français et expliquer aussi un aveuglement coupable de nos gouvernants face à l’islamisme qui les aurait conduits à saboter des institutions fonctionnelles5. C’est sans doute là excessif. La fermeture de ces deux filières de formation et de recherche a avant tout obéi à des considérations comptables et scientifiques, et non politiques.

La recherche française sur le monde arabe contemporain continue de jouir d’une reconnaissance réelle à l’échelle internationale. Travaux de terrain et réflexions théoriques, par exemple sur la portée de l’islamisme, trouvent des débouchés éditoriaux dans de grandes revues ou chez de prestigieux éditeurs liés aux grandes universités anglo-saxonnes. Une critique émise dès 2014 dans le livre blanc des études françaises sur le Proche-Orient et les mondes musulmans pointait la faiblesse des recherches françaises sur l’islamologie, l’économie et l’histoire et une certaine relégation des études sur le Maghreb. Elle était pour une large part fondée. Elle résultait en même temps d’un léger biais introduit par les rédacteurs du rapport, eux-mêmes marqués par ces sous-disciplines particulières et par là portés à considérer leur spécialité comme sous-représentée. Ces rédacteurs étaient en outre parfois amenés à mépriser quelque peu la science politique et les recherches sur l’islamisme, très visibles dans l’espace médiatique et donc ramenés à une vulgaire expertise.

Les limites de l’islamologie

Voir le gouvernement en France, principal pourvoyeur de financements et de postes, établir des priorités et considérer qu’il est légitime d’orienter sa politique en fonction de ses intérêts n’est pas surprenant ni même nécessairement choquant. Dans le contexte post-attentats, le problème réside toutefois dans un diagnostic erroné et dans une logique utilitariste de court terme qui s’accorde mal avec la temporalité propre à la formation d’un chercheur. Créer un appel d’air aujourd’hui sur certaines problématiques liées au djihadisme dans le monde arabe et à ses répercussions en Europe revient à générer dans quelques années un trop plein. Par ailleurs, cela conduit à récompenser aujourd’hui ceux qui, il y a une décennie, ont eu du flair en orientant leurs travaux. Un tel procédé ne permet pas stricto sensu de valoriser les meilleurs et est donc fréquemment décrié par les jurys de recrutement6.

Au-delà de cet aspect technique lié au fonctionnement de l’université et des disciplines se posent d’autres problèmes, davantage politiques. Depuis novembre 2015, la principale réponse apportée par le gouvernement français a été concentrée sur un effort de recrutement, mené dans une grande précipitation. Le ministère de l’éducation a certes prétendu appuyer sa campagne de recrutement sur divers rapports remis en 2014 et 2015 sur les « disciplines rares », mais il est entendu que les attentats du 13 novembre ont été le principal déclencheur de cette dynamique. Moins de trois semaines après le 13 novembre 2015, un appel a été transmis aux présidents d’universités qui devaient, dans l’urgence, établir des dossiers de candidatures. Vingt-sept d’entre eux y ont répondu. Dès mi-février 2016, six postes, axés sur « l’islamologie et la radicalisation », ont été affichés dans diverses universités de Paris et de province. Quatre autres devraient l’être prochainement pour des prises de fonction en 2016.

La labellisation disciplinaire initiale de ces postes témoigne du diagnostic hautement problématique des tutelles administratives : ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche et présidences des universités. Sans préjuger du profil de celles et ceux qui seront recrutés et de la capacité des comités de sélection à tirer profit scientifiquement de ces opportunités, l’accent mis sur l’islamologie revient à faire reposer la violence dite terroriste sur l’islam et sur ses interprétations. Un tel biais nie en quelque sorte la dimension relationnelle de la violence, les effets de domination à l’échelle internationale ou liés au sort des minorités musulmanes en Europe. Une telle labellisation opère in fine une dépolitisation des enjeux et valide une déconnexion entre un produit fini, dit « radical » ou « terroriste », et les processus qui ont conduit à son émergence. Cette logique sous-tend qu’il reviendrait aux chercheurs de participer à la réforme de l’islam pour imposer une « juste » lecture des textes, sans jamais finalement se soucier de corriger les biais politiques et la domination occidentale qui sont pourtant au cœur des dynamiques de (contre-)violence.

Face à ces annonces de recrutement scientifique se pose également la question de l’existence de compétences concrètes permettant de pourvoir ces postes hautement spécialisés. La faible attractivité des universités (avec des salaires inférieurs à 2 000 euros par mois en début de carrière pour des bac +10), le caractère ingrat de certaines tâches administratives couplé à un nombre finalement réduit de candidats potentiels n’assure en aucune manière que les meilleurs jeunes chercheurs seront recrutés et que, d’ici vingt ans, ils continueront à répondre à des demandes d’enseignement et à des enjeux sociaux pertinents. Plutôt que de courir après l’actualité, ne serait-il pas également judicieux de prendre les devants et d’encourager la formation dirigée vers les « marges » africaines ou asiatiques du monde musulman qui ont toutes les chances de supplanter le monde arabe dans l’actualité au cours des décennies à venir ?

Certes, les recrutements de nouveaux collègues sont une impérieuse nécessité. Toutefois, ils ne peuvent avoir pour unique fonction de combler les attentes des gouvernants ni de répondre à des considérations de court terme. Ces dernières risqueraient au final de saper la légitimité de l’ensemble des chercheurs travaillant sur le monde arabe, accusés par leurs pairs d’être des « nantis » instrumentalisés par le pouvoir. Les enjeux scientifiques et disciplinaires doivent rester centraux dans les concours de recrutement.

Face à cette stratégie problématique de recrutement visant en quelque sorte à placer des islamologues en première ligne face à l’organisation de l’État islamique (OEI), le CNRS s’est montré plus prudent. Sa direction a tout d’abord tenté de financer des initiatives de recherche ponctuelles suite à un appel auquel 268 chercheurs ont répondu. Cinquante-trois projets ont reçu une dotation. La direction du CNRS veille ensuite à valoriser les travaux existants à travers le réseau Alliance Athéna qui doit permettre de favoriser des synergies et des échanges entre les chercheurs et les décideurs.

Une production abondante et souvent ignorée

Le second volet du débat concernant le rôle des chercheurs travaillant sur le Proche-Orient, l’Afrique du Nord et l’islam impose de dresser un inventaire précis des travaux, en Europe, mais aussi ailleurs, sur les phénomènes de violence dite « islamiste ». À cet égard, le panel est large, les travaux nombreux et évoquer des carences manifestes dans les analyses et objets abordés est parfois spécieux. Les manquements sont sans doute bien davantage à chercher du côté des politiques, incapables d’entendre ce que les chercheurs disent et écrivent depuis longtemps, arguments et études à l’appui.

Les controverses et oppositions, portés notamment par François Burgat7, Gilles Kepel et Olivier Roy ne sont que la partie émergée d’un iceberg qui n’intègre pas seulement des chercheurs français, il va sans dire. Néanmoins, le débat qui structure les échanges entre ces trois « collègues » ne peut être perçu uniquement comme une bataille d’égos. Il dessine en effet des options politiques, des explications, des méthodes de travail et des enjeux divergents qui constituent autant d’idéaux types et de paradigmes que chacun peut discuter et affiner. Ils pointent le doigt vers des responsabilités et des racines des phénomènes djihadistes foncièrement différentes. Pour le premier, les déséquilibres politiques internes et internationaux, passés et présents, expliquent la force et la capacité de mobilisation de l’islamisme. Sans correctif apporté à la politique occidentale, l’OEI continuera à recruter. Le deuxième pointe du doigt les évolutions internes aux communautés musulmanes et l’emprise idéologique du salafisme, porte d’entrée supposée vers le djihadisme. Le troisième trace un parallèle entre l’action directe d’extrême gauche des années 1970 et l’actuelle violence et se focalise sur la construction d’imaginaires et d’expériences individuelles de rupture.

Les réflexions menées sur la « radicalisation » par Farhad Khosrokhavar, Francesco Ragazzi ou Scott Attran ; les recherches menées in situ sur les mouvements islamistes par Stéphane Lacroix, Muhammad Abu Ruman, Bernard Rougier, Monica Marks, Mohamed Mahmoud Ould Mohammedou ou Marie Vannetzel ; les travaux sur les sociétés du Levant par Tine Gade, Jean-Pierre Filiu, Loulouwa Al-Rachid ou Thomas Pierret ; sur les États et sociétés du Golfe par Laurence Louër, Pascal Ménoret, Claire Beaugrand ou Laure Assaf ; les enquêtes sur les mobilisations musulmanes en France par Mayanthi Fernando, Vincent Geisser ou Leyla Arslan complètent un panel immensément riche et aux implications politiques souvent claires. Avant de pointer du doigt des supposés manquements, il conviendrait sans doute de commencer par lire ce qui se produit et éventuellement d’en tirer les conséquences, qui sont bien davantage politiques qu’islamologiques.

1La revue du crieur, n° 3, 2016.

2L’islamologie, en tant que sous-discipline, s’intéresse à la religion musulmane, à son histoire, à ses textes théologiques et éventuellement à son droit. Les travaux sur l’islamisme incorporent des réflexions sur les relations internationales, la science politique, l’étude des partis et la sociologie des mobilisations et, de fait, ne se focalisent que marginalement sur les idéologies et les fondements religieux ou textuels.

3Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue «  culture de l’excuse  », La Découverte, 2016.

5Dans un entretien à L’Humanité publié le 26 février 2016, Gilles Kepel affirmait : «  Depuis le quinquennat de Nicolas Sarkozy, les études arabes ont été complètement détruites en France. À Sciences-Po, la filière dont je me suis occupé pendant vingt-cinq ans, laquelle formait des docteurs, des hauts fonctionnaires, des acteurs associatifs ou des journalistes, a été fermée en décembre 2010. Nous avons aujourd’hui un véritable déficit de compétences. Nous sommes également victimes, en France, d’énarques omniscients, estimant tout savoir alors qu’ils sont incultes. Quant aux politiciens, ils sont réduits à des astuces qui vont leur permettre de conclure des accords avec des organisations islamistes X ou Y supposées assurer la paix sociale.  »