Politique, culture, société, économie, diplomatie

Le djihadisme, cet ennemi intime

Réponse au discours officiel français et à Jean-Yves Le Drian

Un an après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, quelques mois après ceux qui ont à nouveau endeuillé la France l’été 2016, un refrain d’agressé innocent continue d’être entretenu jusqu’au plus haut niveau de l’État. Confortable parce qu’il campe la France en victime d’une barbarie, il tend à renforcer le bien-fondé d’une politique uniquement guerrière posée en légitime défense contre le djihadisme. Ce discours, en partie synthétisé dans Qui est l’ennemi ? du ministre de la défense Jean-Yves le Drian (éditions du Cerf, juin 2016), détourne le citoyen français de comptes politiques qu’il devrait pourtant légitimement demander à ses gouvernants.

Quand on fait la guerre à l’Autre chez lui, il faut s’attendre à ce qu’un jour, il vienne, en retour, la faire chez soi. Mais la France n’a parlé de guerre que le jour où l’Autre est venu, en retour, frapper chez elle. Comment peut-on s’imaginer qu’en allant déclarer la guerre à quelqu’un, il ne cherche pas à répondre ? Dans ses principes, la France se défend d’attaquer lorsqu’elle n’est pas attaquée ou menacée de l’être. Le discours officiel veut imposer que ce soit « Daech » qui a commencé l’escalade de la violence. La violence en France ? Non, « Daech » n’a pas attaqué la France avant que la France ne se mette à le bombarder. La violence en Irak ? Elle a commencé avec la politique sectaire et répressive perpétrée à l’égard des sunnites par le gouvernement qui s’est mis en place à Bagdad après l’invasion de l’Irak en 2003 par les États-Unis, politique sectaire qui a prolongé la mise au ban des sunnites par les Américains lors de leur occupation. La violence en Syrie ? Elle a commencé avec la répression d’emblée brutale par Bachar Al-Assad du soulèvement populaire de 2011.

Daech — l’organisation de l’État islamique (OEI) — n’est que la prolongation de l’État islamique en Irak, lui-même issu de l’implantation d’Al-Qaida en Irak à la suite de l’occupation américaine. L’hybridation d’Al-Qaida avec les sunnites déchus après le renversement de Saddam Hussein a déclaré la guerre à la France parce que la France lui a déclaré la guerre, et non pas l’inverse.

Légitime défense ?

La France se considère donc en légitime défense contre les actes de l’OEI sur le sol français, parce que ces actes sont illégitimes à ses yeux. Légitimes, ils le sont cependant pour l’organisation et ses sympathisants. On refuse la logique infernale des attentats successifs qui frappent la France parce que leur forme de massacres délibérés de civils est en dehors des lois de la guerre auxquelles on a souscrit. Ce faisant, on s’interdit une réflexion qui pourrait amener à comprendre les ressorts profonds de ces attentats. Sur un temps plus long, il faut se demander pourquoi le djihadisme n’a fait que s’étendre et changer de forme au cours des quinze dernières années, depuis qu’a été lancée la « guerre globale contre la terreur » par les États-Unis.

Affirmer qu’intervenir en Syrie et en Irak pour frapper l’OEI en ses territoires protège la France, sa population : il n’y a pas plus manifeste renversement de la réalité. Ses cibles principales n’étaient pas la France, mais les chiites, et les États-Unis pour ce qu’ils avaient fait en Irak. Les racines de l’organisation sont irakiennes, sunnites irakiennes. Or dès lors que la France a suivi les États-Unis et s’est mise à participer aux bombardements au sein de la coalition montée par ces derniers, les attentats sont arrivés en France. Intervenir en Irak et en Syrie contre l’OEI, ce n’est pas protéger notre territoire et notre population, c’est au contraire amener la guerre à l’intérieur au sein de la population française.

Il y aurait somme toute un certain cynisme abject à se retrancher derrière des frontières renforcées — autant qu’elles puissent l’être — pour se protéger des retombées d’une violence que l’on a semée là-bas et que l’on continue à semer. À ce titre, affirmer que l’on n’est pas en guerre tant que la guerre reste à distance, c’est-à-dire loin de chez soi, est du cynisme abject.

Au plus haut niveau de l’État français, ainsi que pour nombre de leaders politiques, on soutient que l’OEI considèrerait la France comme faisant partie de ses ennemis structurels. Les actions importeraient peu, les Français seraient ciblés d’abord pour ce qu’ils sont. Ces contre-vérités sont-elles de la désinformation consciente ? Une volonté de dévier les termes du débat pour que ne soient pas remises en cause les décisions prises ? Ou une incompréhension totale du phénomène djihadiste ? Sauf à considérer les politiques qui gouvernent la France comme intellectuellement indigents, on est en présence d’un déni conscient de ce qui fonde les actions djihadistes contre la France et s’inscrit dans un cadre politique (et non pas idéologique ou religieux).

Il serait faux de penser qu’il y a une idéologie de l’OEI. Pas plus que les autres groupes djihadistes, l’organisation ne combat au nom d’une idéologie. La comparaison avec le communisme ou le nazisme est sans objet, un non-sens. L’organisation est un mouvement de réaction à dimension politique qui utilise, comme tous les autres groupes djihadistes, le lexique religieux pour s’exprimer. Pour le djihadisme, ce n’est ni un homme nouveau, ni une société nouvelle qui sont recherchés, mais une société libérée des agressions et impositions occidentales culturelles et politiques — sans parler du militaire. Une forme d’achèvement de la décolonisation, en quelque sorte. L’extrémisme de l’islam prôné par les djihadistes en est le corollaire, car l’islam est l’outil ancestral propre au monde arabo-musulman qui, lui, n’a jamais été « colonisé », comme l’explique très justement François Burgat1. Leur volonté de propager cet islam, leur combat en son nom entrent dans ce cadre politique global, mais n’est pas sa fin en soi. La violence de l’action politique, y compris via la pratique du terrorisme va de pair avec la violence du langage religieux et de la pratique religieuse. Les deux sont indissociables, cependant c’est le fond politique qui utilise le fond religieux, et non l’inverse. Il ne faut pas juger la nature de l’OEI à l’aune de ses « soldats » plus ou moins « salafisés », conditionnés ou attirés par son discours, et exécutants des violences de terrain et des attentats en France et ailleurs. Contrer le phénomène de radicalisation de Français musulmans par le prisme de l’islam ne peut avoir qu’une portée très limitée car cela ne s’attaque qu’à la dimension religieuse de cette radicalisation. C’est comme combattre les symptômes connexes d’une affection sans s’attaquer à cette dernière.

L’« ennemi de l’intérieur » n’existe pas

La France se retrouve à définir son identité par rapport à un autre diabolisé, puisque le djihadisme s’attaquerait à ses libertés, à ce qu’elle est. Combien de fois ces formules ont-elles été utilisées jusqu’au sommet de l’État à propos de l’OEI ? On met en opposition une façon de penser, d’être, à un Autre criminel qui s’y attaquerait de façon indiscriminée, redéfinissant une identité nationale par rapport à un Autre monstrueux, diabolisé, et sans admettre qu’on a contribué à le créer. Aujourd’hui, tout événement important du Proche-Orient se répercute en France. Cela concerne les vagues de réfugiés, et aussi les équilibres internes, y compris celui du vivre ensemble qui, perturbé, engendre des replis identitaires au sein de la population, quand ce ne sont pas les politiques eux-mêmes qui les exacerbent dans la surenchère perverse dans la compétition qui précède des élections. En limitant la compréhension du djihadisme à sa dimension religieuse, en ne lui conférant que des racines religieuses — en l’occurrence le salafisme —, on ouvre la porte à toutes les dérives politiques qui conduisent à définir l’identité nationale par rapport à l’altérité musulmane. Cette porte est allègrement franchie par nombre de candidats à l’élection présidentielle de 2017, bien au-delà du seul Front national.

Il n’y a pas d’« ennemi de l’intérieur », mais tout est fait pour qu’il apparaisse. La politique du gouvernement français à l’endroit de ses citoyens musulmans est un mélange de paternalisme et d’autoritarisme qui s’est particulièrement manifesté avec l’utilisation de la doxa « Je suis Charlie » qui n’était pour eux ni plus ni moins qu’une nouvelle humiliation. Période d’hystérie où sur France 2, chaîne du service public, une journaliste déclarait lors d’un journal télévisé qu’il fallait « repérer ceux qui ne sont pas Charlie pour les traiter ». La volonté de « traiter » les Français musulmans est inébranlable, jusqu’à l’imposition d’un tutorat étatique, avec la création de la Fondation pour l’islam de France, selon une pratique coloniale remise au goût du jour. L’erreur de fond du gouvernement est de penser que le traitement de l’islam en France, de pair avec la « déradicalisation », est le meilleur chemin pour lutter contre le terrorisme, alors que ce dernier ressortit d’abord à des questions politiques.

Notre sécurité à long terme dépend étroitement de la stabilité de l’ordre international. Encore faut-il travailler pour une stabilité pérenne, c’est-à-dire contribuer à résoudre les fractures qui la minent et le faire autrement que par des mots. Malheureusement, on s’emploie davantage à construire et consolider des remparts de protection qu’à tenter réellement de résoudre ce qui provoque les menaces contre lesquelles on cherche à se protéger. C’est une question qui nécessite une vision de fond et la mise en œuvre d’une politique servie par une diplomatie forte et volontariste sur le long terme. Cependant, des considérations de court terme, mercantiles ou électoralistes, prévalent. Dans le cas du djihadisme, s’il y a une guerre à mener, elle n’est pas de légitime défense, elle est préventive. Non pas une guerre préventive à la Georges W.Bush, avec des bombes lâchées sur ceux qui pourraient potentiellement commettre des attentats en France, mais une « guerre politique » contre ce qui motive le djihadisme. Pour être à même de le faire et au risque d’employer une formule provocante, contre le djihadisme, la première des actions à mener serait, de la part de la France, un djihad, c’est-à-dire, littéralement, un effort sur elle-même.

Ce que fait la France en Irak et en Syrie ne compte tout au plus que pour 5 % de l’action militaire qu’y dirigent les États-Unis. Que ce soient 5 ou 10 % des bombes lancées en Irak et en Syrie, cela importe peu, la France soutient et suit l’action des États-Unis sans la remettre en cause dans ses principes : une réponse uniquement militaire à une question politique. De même, au Sahel, la France n’apporte-t-elle qu’une réponse militaire face à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et d’autres groupes. Hier, c’était en Afghanistan contre Al-Qaida et les talibans. La lutte militaire contre l’OEI à laquelle la France participe aujourd’hui n’est que le prolongement de la « guerre contre le terrorisme » lancée par les États-Unis depuis quinze ans, qui n’a eu pour résultat concret que l’extension, la mutation et la métastase des mouvements djihadistes.

Un mouvement de réaction politique

On ne fait pas la guerre à un mouvement de réaction avec des bombes, mais on peut s’attaquer à ce qui le fonde et le fait se développer. Combattre ce phénomène sur le terrain de l’information est possible, si on oppose aux messages véhiculés par les groupes djihadistes un contre-message à même de répondre aux attentes profondes de ceux qui écoutent la voix portée par les djihadistes. Eux fondent leurs messages sur les errements de l’Occident et de ses alliés régionaux.

Le terrorisme est un moyen d’action utilisé par certains groupes djihadistes comme l’OEI, en réaction à des actions ou des politiques. S’il y a un but dans ce mode d’action, c’est de créer, par un acte brutal, une pression psychologique sur un pouvoir politique. Commettre des actes brutaux n’est pas le but en soi du terrorisme. Limiter l’objectif du terrorisme à ses seuls actes brutaux et destructeurs est une volonté de déni des véritables raisons de ces actes, et surtout du djihadisme qui utilise ce mode d’action. En ce sens, l’OEI n’est pas une rupture dans la « djihadosphère ». Il n’en est que l’une des manifestations, plus visible aujourd’hui que les autres, et avec certes plus de moyens médiatiques et une nouvelle doctrine territoriale.

La « salafisation » du djihadisme, progressive depuis la fin des années 1960, accélérée depuis la fin des années 1970, est le résultat du croisement de la doctrine des Frères musulmans avec la doctrine salafiste répandue par l’Arabie saoudite. Cette hybridation, si elle a ajouté une dimension anti-chiite propre au salafisme, ne doit cependant pas détourner notre regard de la persistance de l’essence centrale du djihadisme, qui n’est pas le salafisme saoudien. En dépit de ses changements de forme et de modes d’action, de ses « terroirs » variés, son fond reste le même, voire se renforce grâce à l’obstination occidentale (française) à ne pas changer de politique à l’égard de toute une région, à vouloir convaincre ses populations de la justesse de cette politique à coup de bombes et de soutien de régimes dictatoriaux et répressifs. Lesquels se nourrissent des visions à court terme et des intérêts commerciaux occidentaux — voire les instrumentalisent pour rester au pouvoir.

Il faut s’y préparer : faute d’un tarissement de ce qui le provoque, le djihadisme continuera. Même l’OEI, après les reprises de Mossoul et de Raqqa, continuera, avec éventuellement de nouveaux noms, de nouvelles organisations aux nouveaux visages, comme lui-même a été une nouvelle mouture d’Al-Qaida.

Les politiques sectaires nourrissent également les extrémismes de réaction : sunnites contre chiites au Proche-Orient, populations sédentaires « du fleuve » contre populations du désert au Sahel. Contribuer à résoudre les problèmes qui, au Proche-Orient comme en Afrique du Nord ou au Sahel, nourrissent le djihadisme est nécessaire. Il faut, plutôt que de parler de question sunnite, garder une lecture politique et profane des tensions. Parler en particulier de celle entre l’Arabie saoudite et l’Iran, des régimes politiques arabes sunnites qui s’évertuent à endiguer l’espace de respiration politique, et non pas religieux chiite, de l’Iran. Parler de ce « front sunnite » promu par l’Arabie saoudite, déclaré au nom de la lutte contre le terrorisme, en réalité dirigé contre l’Iran, pour l’empêcher de reprendre la place qu’il avait avant la révolution islamique de 1979.

Plus l’Iran sera endigué par la force et contraint par des alliances hostiles, plus il réagira pour rompre cet encerclement. Dans l’histoire iranienne récente, toutes les actions de Téhéran ont été autant de réactions contre des agressions perçues ou réelles. Il ne faut pas s’étonner de la conduite provocatrice de l’Iran, y compris à l’égard d’Israël. À l’image de la Russie qui rue aujourd’hui dans les brancards de ce qu’a voulu lui imposer, parfois de façon elle aussi provocatrice, le camp des vainqueurs de la guerre froide, l’Iran se débat dans l’endiguement dont il est l’objet depuis la révolution de 1979. Résoudre l’antagonisme « sunnite-chiite » au plan régional, c’est mettre un terme au clivage entre Riyad et Téhéran, rendre à l’Iran la place qu’il mérite sans lui imposer un diktat unilatéral préalable qu’aucun grand pays ne pourrait accepter. À cette condition, le juste partage du pouvoir entre sunnites et chiites en Irak pourrait trouver une solution pérenne. Et à ces conditions, l’une des causes majeures du développement de l’OEI disparaitrait.

Au Sahel, prétendre combattre les groupes djihadistes sans chercher activement à résoudre la question touareg est un non-sens qui mènera toujours à une impasse. Cela fait des décennies que les revendications touareg sont ignorées, ou que les accords signés entre les capitales de ces pays et les mouvements touareg ne sont pas respectés, en particulier au Mali. Le djihadisme sahélien est issu de l’hybridation de celui venu d’Algérie avec celui des groupes irrédentistes touareg. Ces derniers, las de ne pas être écoutés, las d’être trahis, se sont résolus à se mélanger avec des groupes venus d’Algérie. Imposer à l’État malien par exemple de respecter les aspirations légitimes des populations touareg briserait l’une des grandes dynamiques du djihadisme au Sahel.

Alliés « impies » de l’Occident

On pourrait être tenté de demander aux États musulmans de dénoncer le dévoiement de l’islam par « Daech », mais ce faisant, on ne s’attaquerait pas au cœur politique du djihadisme ; ce serait même sans effet face à l’extrémisme religieux qu’il véhicule. La plupart de ces régimes sont en effet discrédités aux yeux des djihadistes et de leurs sympathisants — y compris à ceux de tous les sympathisants des Frères musulmans et au sein des populations qui se sont soulevées en 2011. De la part du roi Salman d’Arabie saoudite, du maréchal Abdel Fatah Al-Sissi d’Égypte, du roi Abdallah II de Jordanie, du roi Mohammed VI au Maroc, ou même du président Abdelaziz Bouteflika en Algérie, ces dénonciations resteraient sans effet, car ces régimes sont considérés comme des alliés de l’Occident, et donc « impies » au sens d’illégitimes. Quant à l’establishment religieux de l’Arabie saoudite, il continue de répandre à travers le monde musulman — en accord avec la monarchie qui y voit un rideau défensif contre l’influence de l’Iran chiite — une doctrine sunnite salafiste pure et dure très similaire au discours religieux de l’OEI.

Rechercher une participation des sociétés autochtones au combat contre le djihadisme peut paraître séduisant, mais se heurte à deux écueils. Le premier est la reprise des schémas de la période coloniale, où l’on demande aux « bons » indigènes de permettre que l’on chasse chez eux les terroristes et d’y collaborer. Le problème est que le djihadisme fait partie des sociétés locales, est une expression d’une partie de ces sociétés, qu’il ne faut surtout pas réduire à l’apport des combattants étrangers venus s’y greffer. Et quelle solution leur apporte-t-on, qui rende caduques leurs revendications ?

Le second écueil est qu’on ne s’adresse pas aux sociétés, mais aux pouvoirs politiques en place. Et l’immense majorité de ces pouvoirs politiques ne représente au mieux, dans chaque pays, qu’une petite partie de la société, sinon une caste, un clan, ou une simple famille, et n’est en aucun cas choisie librement par les citoyens (sans même parler d’élections). Même en Algérie et en Égypte, et sauf aujourd’hui dans la fragile exception tunisienne et d’une certaine façon au Liban. Partout ailleurs, ce sont des mainmises par la force, par coercition et répression, par héritage familial, ou par confiscation via un trucage des urnes. D’abord réaction contre les agressions et impérialismes (politiques, culturels, militaires) de l’Occident, le djihadisme l’est aussi contre les régimes pactisant avec celui-ci ou adoptant des modes de gouvernance importés de l’ancien colonisateur. On demande donc à des régimes politiques visés par le djihadisme de le combattre, ce qu’ils font déjà pour leur sauvegarde, quand ils ne le manipulent pas pour leurs propres fins, comme en Syrie ou en Arabie saoudite.

Cette démarche est celle qui fait soutenir des régimes « remparts contre le terrorisme » : autant de régimes autoritaires maniant la répression de toute opposition intérieure, islamiste ou non. Elle nourrit encore plus la motivation des courants djihadistes contre l’Occident et contre ces régimes, dont la répression pousse davantage de candidats à l’extrémisme. Et elle s’oppose à la poursuite de tout « printemps arabe », c’est-à-dire toute velléité des sociétés à renverser les pouvoirs en place, au nom « de la justice, de la liberté et du pain ». D’autant plus que le soulèvement des couvercles autoritaires libère l’expression ancienne et structurée de l’islam politique aveuglément diabolisé par l’Occident. L’exemple égyptien est là pour montrer qu’un couvercle a été remis, encore plus féroce que l’ancien, avec la complicité de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, et au soulagement inavoué de l’Occident, notamment de la France. Est-ce un soulèvement populaire totalement spontané qui s’est dressé fin juillet 2013 contre le président Mohamed Morsi ? Certes, c’est la version du maréchal Sissi, qui convient à la France. On ne peut faire mieux pour attiser encore plus la rancœur et la motivation de militants de l’islam politique et les faire basculer dans le djihadisme.

Une arme oubliée, le droit international

Diplomates et militaires font ce que le président de la République leur demande et dans la direction qu’il leur indique. Comment peut-on éteindre un conflit en ne remettant pas en cause ce qui l’a provoqué et qui l’entretient ? Ce n’est pas la reprise ici ou là de portions de territoires des mains des djihadistes qui supprimera le djihadisme. Ce n’est pas non plus en tuant les chefs djihadistes. La pendaison de Sayyid Qutb en 1966 par Gamal Abdel Nasser n’a pas arrêté le mouvement, ni l’exécution d’Oussama Ben Laden en 2011 par un commando américain.

Les opérations militaires peuvent évidemment gêner, désordonner, réduire les structures physiques des organisations. Elles créent l’illusion, avec leurs résultats de court terme, qu’elles peuvent en venir à bout, éradiquer le djihadisme, ce qu’elles n’ont jamais pu faire. La guerre contre le terrorisme menée depuis quinze ans illustre cette illusion, qui demeurera tant qu’une autre politique ne sera pas conduite. Tous les moyens sécuritaires et militaires ne peuvent que s’attaquer au « comment », mais restent inopérants face au « pourquoi ».

Une première arme pour saper le djihadisme serait d’appliquer le droit. Pleinement, c’est-à-dire sans l’éternel « deux poids-deux mesures » qui caractérise son application. Par exemple — mais avec de vrais outils de pression — mettre Israël en demeure de respecter le droit international vis-à-vis des territoires palestiniens, ce qu’il ne fait jamais, se contentant de « déplorer que » ou de « condamner vivement » avec des mots seulement.

Une deuxième arme serait de rester fidèle aux valeurs que l’on prétend défendre. Les relations internationales ne sont certes pas sans contraintes économiques, mais l’entretien de situations de crise et de tension par l’accumulation de politiques de court terme est toujours, in fine, aux dépens des intérêts français en termes de sécurité. Si la France appliquait chez elle et défendait réellement à l’extérieur — pas uniquement dans le discours — les valeurs qu’elle ne cesse de proclamer face au terrorisme, non seulement cela contribuerait à détruire ce dernier, mais cela dissuaderait les djihadistes de perpétrer des attentats en France. Un ordre juste ne peut exister que sur des piliers politiques, et non pas sur des piliers militaires. L’emploi de l’outil militaire est la conséquence des faillites du politique, quand il n’est pas le fruit d’une volonté délibérée de domination, ce qui reste encore le cas aujourd’hui en dépit de l’habit dont on le revêt.

À entendre le discours officiel porté par la France, le combat contre le djihadisme serait mené « en étant parfaitement lucides concernant ce que nous avons été, et qui nous sommes désormais, et tout ce qui distingue ces deux époques de notre histoire »2. La France d’aujourd’hui n’est plus celle du temps des colonies et de leur exploitation à son profit. Or a-t-elle totalement changé ? Si l’ère des colonies est révolue, celui de l’impérialisme l’est-il ? N’a-t-elle rien à se reprocher au Sahel, où elle a soutenu des régimes qui n’ont pas respecté les promesses faites aux Touaregs, mais auprès de qui elle a des intérêts ? N’a-t-elle rien à se reprocher au Proche-Orient, où elle s’aligne derrière la politique des États-Unis, hormis la courte parenthèse de lucidité en 2003 à propos de l’Irak, quand — pour une fois — elle a su dire non ? La France n’a-t-elle rien à se reprocher dans son asservissement à certaines monarchies du Golfe — Arabie saoudite et Émirats arabes unis en particulier — qui mènent une guerre insensée au Yémen en multipliant les « dégâts collatéraux » au nom de la légalité, et où la majeure partie de la population se trouve aujourd’hui en urgence humanitaire ? N’a-t-elle rien à se reprocher, en acceptant les dérives extrême-droitières et les rétorsions militaires disproportionnées du gouvernement israélien face aux Palestiniens ?

Et en France même, n’a-t-on rien à se reprocher depuis des décennies à propos des Français musulmans ? Dans la façon dont la France veut mettre l’islam sous tutelle selon un schéma reproduisant celui pratiqué à l’époque coloniale ? En multipliant les discours qui font du djihadisme un avatar de l’islam pour ne pas avoir à affronter ses racines politiques ? Malheureusement, la France n’est pas foncièrement meilleure aujourd’hui que par rapport à un passé évacué par une reconnaissance lapidaire de ses côtés négatifs. Elle est différente dans la forme, partiellement, mais pas meilleure. En avoir conscience aiderait à mieux comprendre la construction rationnelle des motivations du djihadisme contre la France.

Persistance de l’aveuglement

Les Occidentaux sont persuadés que le modèle de paix instauré en Europe, fondé sur la démocratie, devrait se reproduire ailleurs. Sous cette bannière et cachant mal des appétits économiques et de domination de leurs sources de dépendance, ils ont largement contribué à freiner dans les pays du Sud les processus endogènes d’évolution et d’accession à la modernité. Les Européens, comme les États-Unis, ont cultivé — et cultivent encore — une vision très sélective du monde extérieur où leur promotion de la démocratie, supposée apporter la paix, passe au filtre de leurs intérêts économiques, quitte parfois à l’imposer par la force.

Toute propagande efficace utilise au moins une partie de la réalité pour la présenter à ses propres fins. Cela signifie que critiquer ou dénoncer la méthode employée pour contrer le djihadisme peut « reprendre » une partie du discours de l’OEI. Rejeter en bloc tout ce que dit l’Autre au motif qu’il est l’ennemi peut conduire à l’aveuglement et au refus des clés susceptibles de le faire disparaître. Ce qui est grave, c’est de persuader la population française que ces attentats ont pour finalité de viser ses libertés, ce qu’elle est avec ses valeurs, quand ils sont tous des réactions à la politique extérieure menée par l’État dans le monde arabe, et sont favorisés dans leur exécution par l’incapacité des gouvernements successifs à faire des personnes issues de l’immigration du sud de la Méditerranée des Français à part entière. Le 11 septembre 2001, Al-Qaida n’a pas attaqué les États-Unis pour ce qu’ils sont, pour la liberté dont jouissent ses citoyens ou pour leur mode de vie, mais pour ce qu’ils ont fait au Proche-Orient, pour les centaines de milliers de victimes civiles en Irak des suites de l’embargo sur ce pays après la guerre du Golfe de 1991. Victimes que Madeleine Allbright, alors ambassadrice des États-Unis à l’ONU, qualifiait publiquement de « prix qui en vaut la peine ».

La question n’est pas tant de combattre ses ennemis que de ne pas contribuer à les fabriquer et à les entretenir. Retenir que le djihadisme n’est pas un avatar de l’islam, ni même du salafisme comme trop de faiseurs d’opinion le prétendent serait déjà un premier pas dans la bonne direction. Comprendre que son essence est politique, même si elle est exprimée par la violence en usant d’un langage identitaire extrémiste musulman serait une autre avancée majeure. Que certains, y compris des « Français de souche », soient attirés par la dimension mortifère de l’OEI pour exprimer leur mal-être dans la violence ne doit pas nous distraire du cœur de la question posée : avoir le courage de remettre en cause l’action politique française, car c’est là que réside la machine à fabriquer des djihadistes.

Faute de changements dans son approche, la France devra continuer à s’abriter derrière une nécessaire armada policière de protection qui, malgré tous ses efforts et parfois au détriment des libertés publiques, ne pourra jamais offrir la protection à laquelle a droit chaque citoyen contre les conséquences de la politique conduite depuis des années par les élus. Il faut commencer, à l’extérieur, par mettre en œuvre une nouvelle diplomatie, forte, qui se démarque de suivismes érigés en principes et se libère d’asservissements chroniques, et, à l’intérieur, par reconstruire un vivre ensemble en arrêtant de stigmatiser une catégorie vulnérable de la population.

1Lire notamment Comprendre l’islam politique, une trajectoire de recherche sur l’altérité islamique, 1973-2016, éditions La Découverte, octobre 2016.

2Yves Le Drian, op. cit.