Politique, culture, société, économie, diplomatie
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Le djihadisme européen reflet de la crise du politique

Un nouvel universalisme contre l’« hyper-sécularisation »

La tragédie syrienne a notamment eu comme conséquence la migration de plusieurs dizaines de milliers de jeunes provenant du monde arabe, mais aussi de l’Occident et en particulier de l’Europe (aux alentours de 5 000 jusqu’à présent) vers la Syrie, et ce chiffre aurait été plus important encore sans l’intervention des États européens pour empêcher leur départ en Syrie et en Irak. Comment expliquer ce phénomène ?

La migration des jeunes Européens vers la Syrie pour rallier l’organisation de l’État islamique (OEI) est en soi des plus « contre-intuitives ». Après tout, les guerres civiles dans le monde arabe — comme celle de l’Algérie dans les années 1990 — n’ont attiré, par le passé, qu’un nombre fort limité d’Européens musulmans ou convertis. La guerre en Afghanistan dans les années 1980 a attiré moins d’une centaine d’Européens ; de même, celle de l’Irak en 2003 a vu l’engagement d’un nombre incomparablement moindre que celle de la Syrie. Nous sommes face à un fait majeur qui renvoie autant à la situation en Syrie qu’au malaise des jeunes Français et plus généralement des jeunes Européens.

Les jeunes qui s’aventurent aujourd’hui dans l’entreprise djihadiste sont d’un côté issus du prolétariat, de l’autre des classes moyennes. Comment expliquer ce phénomène ? Pour commencer, il y a un sentiment d’injustice profond devant le drame syrien. La plupart des jeunes évoquent les dimensions monstrueuses de cette tragédie et leur indignation. Mais au-delà, il y a aussi un sentiment « humanitaire » qu’expriment en particulier les jeunes des classes moyennes (ceux des cités ne s’y réfèrent pas en règle générale) et qui les pousse à agir. En tant que pré-adultes (des jeunes post-adolescents) ou adultes (souvent des post-adolescents attardés, nous disent les psychanalystes), ils cherchent à devenir pleinement adultes en passant une épreuve qui ressemble à un rite de passage. L’affrontement de la mort est le vrai tremplin qui les fait passer de cette enfance mal assumée à la plénitude de leurs facultés par l’affrontement de la mort.

Mais il existe une dimension fondamentale du malaise des jeunes, quelle que soit la classe sociale à laquelle ils appartiennent : un horizon bouché. Pour les jeunes des quartiers populaires, le politique est l’affaire des autres, ils n’y trouvent aucune promesse d’ascension sociale. Pour les jeunes des classes moyennes, le politique ne parvient plus à leur assurer un avenir comme citoyens actifs, dotés d’un travail, l’État-nation régulant leur vie économique et sociale et encadrant les disparités de classes.

« Libération » de l’individu ici-bas et dans l’au-delà

Ce malaise est la conséquence de l’effondrement du politique comme forme de sacré immanent. L’utopie politique ayant disparu, la réalisation de soi cherche d’autres horizons et le religieux djihadiste présente cet attrait majeur de combiner la « libération » de l’individu ici-bas et dans l’au-delà. On est sauvé dans ce monde comme dans l’autre, là où l’une et l’autre alternative ne revêtent plus de sens dans un monde où la peur du déclassement guette les nouvelles générations et où l’individualisme atomisé efface la capacité d’empathie.

En France le politique a joué, depuis la révolution de 1789, un rôle majeur dans la définition de soi des citoyens. La politique a rempli plusieurs rôles qui s’articulaient autour d’un pôle essentiel : la promotion socio-économique et politique des citoyens et une intersubjectivité fondée sur la conviction de bâtir une nation dans une communauté de destin. Même pauvre, le citoyen pouvait espérer s’en sortir, non seulement à titre individuel, mais en s’identifiant à une cause universelle comme la libération du prolétariat du joug du capitalisme ou encore, la réalisation de l’égalité républicaine par le truchement de l’école et par l’intervention de l’État. Le politique jouait aussi un rôle fondamental dans la subjectivité des citoyens : celui de la prise en charge de leur dignité. On pouvait être pauvre mais digne, l’identification à la cause commune des prolétaires permettant le dépassement de la condition matérielle vers un idéal de société conjugué au futur.

Cette construction citoyenne a volé en éclats depuis quelques décennies. Désormais, l’horizon est bouché. Contrairement au passé quand tout citoyen pouvait escompter que la génération d’après aurait une situation économique et sociale meilleure que la sienne, c’est à présent la peur du déclassement social qui étreint les jeunes, même ceux des classes moyennes. À la grande majorité des jeunes des classes populaires, l’amélioration de leur sort par des voies normales apparaît illusoire. « L’ascenseur social » est en panne, le déclassement est une menace profondément ressentie.

Entre un jeune des classes moyennes qui craint la chute au bas de l’échelle sociale et un jeune des cités qui ne croit pas en sa propre promotion, le trait commun est désormais l’absence de confiance en l’avenir, d’espoir. Or, le djihadisme en reconstruit, mais sur de fausses prémisses ignorées par les jeunes, en quête d’une utopie qui donne sens à leur vie par le truchement du sacré (le métapolitique) et l’ouverture de perspectives de promotion individuelle (l’infrapolitique). Dans les deux cas, la nouvelle utopie pèche par excès et par défaut, et la conséquence en est une vision politique hyper-répressive et hyper-régressive, mais qui au début échappe à la vigilance des jeunes, enchantés de découvrir un horizon de sens prometteur.

Une Europe où le politique est en panne et où aucun projet global de société ne se conjugue au futur est propice à des formes mythifiées de politisation où la promesse du bonheur sur terre au nom d’une néo-oumma fantasmatique et d’une vision héroïque comme guerrier de la foi confèrent un sens à l’existence.

Un imaginaire post-national

Le djihadisme procède d’un nouvel imaginaire transnational qui révèle en Europe la crise de l’identité nationale. D’un peu partout en Europe, des jeunes musulmans ou des convertis, des couches populaires comme des classes moyennes se ruent vers la Syrie pour défendre le califat auto-proclamé de l’OEI comme expression d’un nouvel universalisme. Sa dimension répressive est occultée par un romantisme naïf et désincarné, lié à la virtualité de la Toile autant qu’à une vision de l’avenir qui a déserté l’Europe, faute d’une utopie politique constructive.

Ce nouvel imaginaire s’ancre chez les post-adolescents dans un désir de passer à l’âge adulte par un rite de passage guerrier. Celui-ci opère au sein de cet imaginaire post-national qui fait désormais fi de la Nation et exprime l’aspiration à se fondre dans l’universalité mythifiée d’un empire où tous les musulmans, métaphoriques ou réels se retrouveraient par-dessus leur spécificité nationale. Il existe un universalisme dans la quête du nouveau califat qui ne se satisfait plus de l’horizon étale des pays européens. Cet état de fait est lié à l’incapacité de la Nation à assurer à l’individu juvénile une citoyenneté active. Comment celle-ci devrait-elle se décliner ? Par la perspective d’une vie décente et digne, avec le minimum de certitude de s’assumer dans le travail et dans le « vivre ensemble » selon la justice économique et sociale.

Retrouver le sens du sacré

Le politique a longtemps fait office de sacré dans la société en déployant un horizon d’espérance. Sa désaffection ouvre la voie à un « religieux ensauvagé », d’autant plus que le religieux traditionnel (le christianisme pour une grande partie de la société française) a été évacué par une hyper-sécularisation et que le religieux islamique est inhibé dans son institutionnalisation par l’hyper-laïcisme.

Dans les classes moyennes, l’appel du djihadisme doit être compris autant par l’attrait d’un monde irénique que l’organisation de l’État islamique fait miroiter aux yeux des jeunes que par le sentiment de vide qui les assaille dans un univers d’où le sacré est banni sous une forme quasiment inconsciente. Il n’est pas étonnant que les — rares — cas de jeunes juifs djihadistes soient recrutés dans des familles juives sécularisées ; le même constat vaut pour les catholiques et les protestants. L’hyper-sécularisation qui règne dans la société n’est pas profondément assumée. C’est la famille et l’état d’esprit général de la société qui l’imposent, quasiment comme une évidence primordiale. La désacralisation globale, c’est-à-dire la déchristianisation et plus globalement, la perte du sens du religieux libèrent l’imaginaire vers de nouveaux horizons hiératiques où la jeunesse va chercher un sens qui lui échappe.

La désinstitutionnalisation du christianisme en France et plus généralement en Europe « ensauvage » le religieux et conduit la quête du sens vers le sectarisme sous toutes ses formes. Il s’agit d’une forme d’émancipation pour certains, mais pour d’autres, d’un abandon angoissant de l’individu à l’absence de repères eu égard au sacré. Le djihadisme combine plusieurs registres qui tiennent à l’exotisme d’une foi proposant un sens robuste du sacré et dont l’intransigeance même rompt avec la dilution du hieros (sacré) dans la société contemporaine.

Les nombreux clivages au sein des familles favorisent par ailleurs la quête du sens en relation avec un sacré répressif qui se substitue à l’absence d’autorité. L’autoritarisme inflexible au sein de l’islam radical est dès lors désiré, justement pour son excès de répressivité. Tout se passe comme si une partie de la jeunesse combinait la quête de l’aventure, le romantisme révolutionnaire, l’aspiration à faire l’expérience de l’altérité (le sacré) et la volonté de s’éprouver en se soumettant de plein gré à une forme répressive de sens. Dans les sociétés européennes où l’hyper-sécularisation est synonyme de déni de toute transcendance et où l’insignifiance a englouti le politique, le sacré revient dans une configuration oppressive, autant par désir de s’éprouver au contact de l’Autre (l’expérience de l’altérité totale) que pour étreindre le bonheur en rupture avec la grisaille dont une partie de la jeunesse souffre et qu’on pourrait appeler le « mal de nivellement ».

L’attrait de la mort volontaire

C’est le vide du politique, en dernier ressort, qui explique et l’attrait d’un sacré ensauvagé et l’engagement des jeunes jusque dans la mort.

Le mouvement de Mai 1968 secouait le joug de toute transcendance indue : le patriarcat, les formes institutionnelles de religiosité chrétienne (surtout catholique), la hiérarchie politique ossifiée, la sexualité bridée. On cherchait à « faire l’amour, pas la guerre », on tentait d’assouvir son désir par la transgression, les femmes défiaient les tabous pour mettre fin à l’hégémonie patriarcale devenue insupportable… À présent, c’est l’inverse qui prévaut : on veut la guerre, on veut « cadrer » la sexualité pour échapper à l’anomie, on tente de lutter contre la libération féminine au nom d’une loi sacrée qui aurait raison du féminisme.

Dans ce système la mort revêt un sens éminent. C’est l’exercice de l’héroïsme juvénile qui donne sens à une mort voulue et assumée, à l’encontre de la lente et insidieuse mort sociale qui guette les jeunes des classes populaires, mais aussi, d’une autre manière, ceux des milieux plus aisés qui craignent par-dessus tout la prolétarisation.

À cette « mort sociale » subie on oppose la mort héroïque pleinement voulue. L’Organisation de l’État islamique devient l’opérateur magique de cette mutation du sens de la mort. Par son truchement on se réalise dans les hauts faits guerriers dont on tente d’immortaliser les péripéties par des vidéos postées sur Facebook.

Les jeunes filles ne sont pas en reste : elles montrent autant d’attrait pour la violence que les hommes et surtout, elles entendent rompre avec l’instabilité moderne de la famille où la femme travaille dehors et élève les enfants au foyer, grâce au mythe du mariage solide contracté avec les djihadistes. Ces « guerriers de l’islam » sincères dans leur vœu de combattre jusqu’à la mort ne sauraient à leurs yeux faire preuve d’hypocrisie dans l’union maritale et le partage des rôles donne un sens à la vie commune que l’instabilité moderne a rendu illusoire.

À l’angoisse de la solitude moderne on substitue, homme et femme, une union mythique scellée dans le martyre masculin et l’abnégation féminine, tout cela sur fond d’une guerre qui paralyse les facultés mentales et engendre un sentiment euphorique de participation à une vie flamboyante, à une fête sanglante. Le ludique rejoint le tragique pour cette jeunesse qui s’est découverte seule face à un monde dont elle ne maîtrise pas les ressorts. Solitude vis-à-vis du monde libéral où la précarité de l’emploi rejoint l’individualisme atomisé du « chacun pour soi » et engendre un sentiment d’indignité que l’individu attribue à ses propres déficiences, faisant le bilan de ses échecs dans le monde du travail. Jadis la citoyenneté se déclinait par la stabilité du travail et la participation à la politique. À présent, ces deux composantes majeures de la citoyenneté ont volé en éclats. Dans le monde de la guerre à outrance, le sentiment de solitude oppressant ne disparaît qu’au profit de la mort réelle, d’autant moins crainte qu’elle semble ne pas vous atteindre, jusqu’au moment fatal où elle vous emporte, en dépit du sentiment d’immortalité des post-adolescents en quête de sensations fortes.

Le djihadisme des jeunes Européens se produit dans une période de crise où ce qui charpentait la vie collective, à savoir le politique capable de subjectivation au niveau de l’individu et du groupe, a perdu sa capacité de créer du sens collectivement partagé. Par l’expérience djihadiste se recrée un mythe, un sens sacré qui se substitue au vide laissé par le politique. Le libéralisme économique, loin de le combler, l’accentue au contraire.