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« Ils haïssent nos libertés »

Et s’ils visaient les opérations militaires occidentales ?

Après les attentats perpétrés contre l’hebdomadaire Charlie hebdo et dans un commerce parisien casher, le slogan « Je suis Charlie » et la manifestation du 11 janvier 2015 ont délivré un message unanime, celui de la défense de la liberté d’expression, fer de lance de la démocratie pour l’Occident, symbole de la « civilisation » contre « la barbarie ». Erreur, affirme Alpha Winston : ce n’est pas la liberté d’expression qui est visée par les attaques terroristes, mais les pays occidentaux menant des opérations militaires dans le monde arabe et dans le monde musulman. Un point de vue d’un représentant de la gauche radicale américaine.

Ceux qui sont incapables de se souvenir du passé sont condamnés à le répéter.
George Santayana

Peu de temps après le 11-Septembre, le président de l’époque, George W. Bush n’avait aucun doute lorsqu’il expliqua la raison pour laquelle les terroristes avaient agi comme ils l’avaient fait : « Ils haïssent nos libertés : notre liberté de culte, notre liberté d’expression, notre liberté de voter, de nous assembler et d’exprimer nos désaccords ».

Retour en 2015 : le président Barack H. Obama a les mêmes certitudes quant aux motivations des assassins de Charlie Hebdo : « Le fait que ce soit un attentat contre des journalistes, un attentat contre notre presse libre, souligne aussi à quel point ces terroristes craignent la liberté d’expression et la liberté de la presse ». Ajoutons à cela ce qu’on peut lire dans les médias commerciaux — tout le monde, du New Yorker à Vox et Slate semble être sur la même ligne — et l’on serait tenté d’en conclure que Bush et Obama ont raison. Après tout, chaque papier que j’ai lu à la suite des attentats était une variante de : « Nous devons défendre la liberté d’expression face à la barbarie. »

Et dans l’esprit de la liberté d’expression, permettez-moi de dire ceci : ce sont des foutaises, cette analyse est totalement fausse. Les terroristes n’agissent pas de la sorte parce qu’ils haïssent la liberté ; ils le font parce qu’ils sont terriblement en colère contre la violence occidentale.

Je vous explique. Si la motivation des terroristes était leur immense haine de la liberté, on pourrait s’attendre à voir une activité terroriste partout où les gens vivent en liberté (relative). Mais la réalité, c’est que les Argentins, les Brésiliens, les Chiliens, les Mexicains, les Sud-Africains, les Tchèques, les Japonais et toute une série d’autres peuples jouissent des mêmes libertés relatives que les Américains et les Français, et pourtant ils ne vivent pas dans la peur constante d’un attentat terroriste. Pour quelle raison ? Si les terroristes haïssent tant la liberté et sont prêts à tuer à cause de leur haine de la liberté, pourquoi semblent-ils concentrer leurs activités sur les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, la France, Israël, et quelques autres endroits de choix ? Est-ce parce que les Américains ont beaucoup plus de liberté que les Japonais ?

Bien sûr que non.

La réponse est que les terroristes ciblent ces pays parce que ces pays sont précisément ceux qui mènent des activités militaires partout dans le monde arabe et musulman. Et ceci est, cher lecteur, la raison pour laquelle les terroristes font ce qu’ils font. Ils ne haïssent pas la liberté ; ils haïssent ce qu’ils ressentent comme étant des injustices flagrantes perpétrées contre leur patrie et leur peuple (que vous soyez d’accord ou pas avec eux est hors de propos). Tandis que, bien sûr, on peut ne pas être d’accord avec leur ressenti et leurs méthodes — et pour preuve, je condamne toute violence, de quelque nature qu’elle soit —, il ne fait aucun doute que l’activité terroriste prend ses racines dans la perception des injustices commises par l’Occident dans les pays arabes et musulmans. Les meurtriers eux-mêmes nous le disent tout le temps. Par exemple, c’est exactement ce que Chérif Kouachi, l’un des tireurs du massacre à Charlie Hebdo, a dit il y a six ans. Comme mentionné dans ce long article de Der Spiegel : « Pendant le procès (de Chérif Kouachi) en 2008, il a déclaré qu’il s’était radicalisé en voyant les photos d’Abou Ghraib. »1 Cela vaut la peine de relire cette phrase. Il se peut que Chérif Kouachi ait choisi de prendre Charlie Hebdo pour cible pour un certain nombre de raisons — peut être que le journal était sur une liste de cibles d’Al-Qaida2 ou peut-être pas —, mais il ne fait aucun doute que c’est ce qui s’est passé à Abou Ghraib qui l’a fait se radicaliser.

Il est crucial de se rappeler que c’est cette radicalisation qui a transformé Chérif. D’un gars qui « fumait de la marijuana [et] écoutait du rap et se décrivait lui-même comme un musulman “occasionnel” » 3, elle a fait un tueur impitoyable criant « Allah Akbar ! » en s’enfuyant de la scène du massacre qu’il avait commis. Pour résumer, il a pu prendre pour cible les locaux d’un journal satirique, mais ce n’est pas l’œuvre de ce journal satirique qui fut initialement à l’origine du besoin de recourir à la violence. En revanche, ce qui, selon ses propres termes, l’a fait se radicaliser, ce sont les photos d’Abou Ghraib.

Et dans l’esprit de la liberté d’expression, je publie ici des photos d’Abou Ghraib, même si elles vont certainement offenser certaines personnes. Ces photos — ainsi que les actes qu’elles révèlent, bien sûr — ont offensé au moins un des tireurs de Charlie Hebdo au point de le mettre dans une rage incontrôlable, de le radicaliser et de faire naître chez lui le désir de tuer. De toute évidence, il se peut que nous n’approuvions pas la ligne de conduite qu’ils ont choisie pour exprimer leur rage ; il n’en demeure pas moins que mon propos principal reste valide : ce n’est pas pour autant que je prétends que ces attentats se sont produits à cause d’une vague incantation généralisée de « ils haïssent nos libertés. »

Ce raisonnement n’a tout simplement pas de sens.

Et en nous mentant à nous-mêmes à la suite de ces attaques, en réaffirmant notre engagement envers la liberté d’expression, en encensant la dernière couverture de Charlie Hebdo comme un acte courageux et de défi, nous ne faisons que perpétuer le cycle sans fin de l’attentat terroriste suivi d’une surveillance accrue, suivie d’aventures militaires à l’étranger, suivies d’une attaque terroriste. Et ainsi de suite ad nauseam. En concentrant à tort notre attention sur la liberté d’expression, jamais nous ne nous donnons la peine de réfléchir aux véritables raisons qui poussent les terroristes à agir comme ils le font. Tant que nous ne comprendrons pas ce qui motive les terroristes, nous ne pourrons jamais les arrêter. Comme l’a déjà fait remarquer Glenn Greenwald dans le Guardian, les terroristes donnent encore et encore le même mobile à ce qu’ils font : « Ils disent tous catégoriquement la même chose : qu’ils ont été motivés par la violence horrible et sans fin perpétrée par les États-Unis et ses alliés dans le monde musulman. Violence qui systématiquement tue et opprime des innocents, hommes, femmes et enfants »4.

Mais c’est précisément la chose dont l’Occident refuse de discuter après tout attentat. Au lieu de cela, nous nous drapons dans des questions à la Charlie Hebdo, criant « Liberté d’expression ! », crayon brandi [...] comme si cela allait tout résoudre (ou même résoudre quoi que ce soit). De telles actions peuvent contribuer à nous faire nous sentir bien, mais en réalité elles nous transforment en robots stupides scandant des slogans approuvés par le gouvernement : « Liberté d’expression ! », « Je suis Charlie ! », sans jamais prendre la peine de penser aux victimes de la violence occidentale dans le monde arabe et musulman qui sont la cause première du terrorisme. Et parce que nous ne pensons jamais à ces victimes — celles de l’attaque d’un drone américain qui a tué au moins 12 personnes lors d’un mariage au Yémen5, des huit autres cérémonies de mariage que les États-Unis ont bombardées depuis 20016, l’enfant que les États-Unis ont détenu pendant des années à Guantanamo7, etc. —, elles demeurent invisibles et ignorées.

Les mêmes questions qui peuvent radicaliser certains individus sont donc précisément celles auxquelles l’Occident refuse de réfléchir. Il n’y a pas de rassemblements en Occident en solidarité avec les milliers d’innocents qui ont été tués suite aux interventions militaires occidentales dans le monde arabe et musulman, il n’y a pas de protestation en solidarité avec les hommes détenus illégalement et indéfiniment à Guantanamo, et il n’y a aucun mouvement de masse pour honorer la mémoire de ceux dont la vie a été écourtée par des drones américains.

Ainsi donc, le cycle sans fin semble devoir se perpétuer. L’action militaire occidentale au Moyen-Orient provoque la colère des terroristes. Des hommes comme Chérif Kouachi se radicalisent, ils ont recours à la violence, et l’Occident réagit en criant « Ils haïssent nos libertés ! » tout en ignorant la (longue) trainée de sang et de larmes qui suit les missiles et drones occidentaux. Déjà, des mesures ont été prises pour accroître la surveillance aux États-Unis et au Royaume-Uni en réaction aux fusillades de Charlie Hebdo. Déjà, l’Occident a décidé — que dis-je, a affirmé haut et fort — que nous ne penserons pas aux hommes emprisonnés à Guantanamo. Nous ne penserons pas aux extraditions extraordinaires de la CIA, à la torture parrainée par les États-Unis, etc. Nous ne penserons pas à ce que ça doit faire d’avoir toute sa famille tuée à un mariage. Nous ne penserons pas aux ramifications de la surveillance à grande échelle de la NSA. Au lieu de cela, l’Occident, « Cité de Lumière sur la Colline » auto-proclamée8 continuera de refuser l’autocritique et poursuivra sa marche en avant, totalement indifférente aux conséquences de ses actions décrites ci-dessus et ne concentrera son attention que sur la barbarie des terroristes et son amour (déclaré) pour la liberté d’expression.

Nous avons déjà vu où cela nous mène, et pour utiliser un vieux dicton légèrement modifié, seul un idiot referait la même chose mais en espérant un résultat différent. Il me semble que pour aller de l’avant nous avons deux options. Nous pouvons opter pour plus de surveillance, aux dépens de nos libertés civiques, dans l’espoir (vain) que les services de sécurité de l’État et les crayons des dessinateurs mettent un terme au terrorisme (vous êtes prévenus : ce ne sera pas le cas). Ou alors, nous pouvons essayer de comprendre les véritables raisons qui amènent les terroristes à faire ce qu’ils font et nous demander : pouvons-nous réduire le nombre d’innocents tués par des drones ? Pouvons-nous ne pas maintenir des hommes en détention indéfiniment ? Pouvons-nous ne pas torturer ? Pouvons-nous ne pas pratiquer les extraditions extraordinaires ? Bref, pouvons-nous ne pas utiliser la surveillance, des bombes et la torture pour « résoudre » nos problèmes ? Peut-être que ça contribuerait à juguler le terrorisme une fois pour toutes. Sinon, la paix me semble un rêve irréalisable.

3Andrew Higgins, Maïa de la Baume, «  Two Brothers Suspected in Killings Were Known to French Intelligence Services  », New York Times, 8 janvier 2015.

5Rooj Alwazir, «  Yemenis seek justice in wedding drone strike  », Al-Jazeera, 21 mai 2014.

6Tom Engelhardt , «  The US Has Bombed at Least Eight Wedding Parties Since 2001  », The Nation, 20 décembre 2013.

7Michael Paterniti, «  The Boy from Gitmo  », gq.com, février 2011.

8Métaphore basée sur Matthieu 5:14-15. «  Vous êtes la lumière du monde : une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Aussi n’allume-t-on pas une lampe pour la mettre ensuite sous le boisseau, mais sur le pied de lampe  ; et elle luit pour tous ceux qui sont dans la maison.  »