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Divergences d’interprétation sur l’accord entre les États-Unis et l’Iran

C’est le 1er juillet prochain que l’on saura si l’entente sur le nucléaire iranien réalisée à Lausanne se transformera en un accord définitif. Washington et Téhéran crient tous les deux victoire, sans doute pour atténuer les oppositions internes rencontrées aussi bien aux États-Unis qu’en Iran. Les mois qui viennent nécessiteront encore du travail pour transformer l’essai.

Les dirigeants iraniens « en turban » faisaient peur au monde depuis 36 ans, depuis qu’ils avaient renversé la monarchie et instauré la République islamique. Le 2 avril dernier, ils ont opéré un changement de diplomatie qui semble les rendre acceptables aux yeux des puissances occidentales. Au bout de 18 mois de négociations directes avec les États-Unis, ils ont mis fin à dix ans d’échecs des pourparlers accompagnés de menaces contre le programme nucléaire iranien, soupçonné de cacher la construction de l’arme nucléaire.

L’accord-cadre a surpris de nombreux observateurs, qui ne lui donnaient que 50 % de chances de réussite. Cet engagement historique est né du besoin des deux parties de parvenir à une solution et aux modifications de l’attitude des Iraniens. Le président Barack Obama voulait trouver un règlement pacifique par la diplomatie, et les Iraniens voulaient ouvrir leur pays aux investisseurs internationaux afin de sauver leur économie, accablée par les sanctions américaines puis européennes, suivies de six résolutions de l’ONU qui ont démantelé l’économie du pays. Des embargos sévères ont particulièrement affecté l’industrie pétrolière et gazière. Depuis l’élection à la présidence de Hassan Rohani, il apparaissait clairement dans les discussions que la levée de ces sanctions était devenue une priorité pour les dirigeants iraniens.

Le 1er avril, le ministre des affaires étrangères Javad Zarif et Federica Mogherini, la haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité de l’Union européenne, ont annoncé dans une conférence de presse commune que l’Iran acceptait de démanteler une partie de ses installations nucléaires en échange de la levée des sanctions. Les États-Unis ont publié leur version des concessions iraniennes. Selon les « Paramètres pour un plan d’action commun global »1, note rendue publique par le Département d’État américain, l’Iran promet de réduire des deux tiers le nombre de ses centrifugeuses. Elles passeraient d’environ 19 000 à 6 104. Toujours selon les États-Unis, l’Iran s’est engagé à réduire son stock d’uranium faiblement enrichi de 10 000 à 300 kg pendant quinze ans, et à ne pas enrichir d’uranium à plus de 3,67 % pendant au moins la même période. Plus important encore, poursuit le Département d’État, le site souterrain de Fordo, profondément enfoui sous une montagne près de la ville sainte de Qom, ce qui le rend invulnérable, sera transformé en centre de recherche et ne servira plus de lieu d’enrichissement de l’uranium.

Les sanctions seront-elles levées ?

D’après les États-Unis, les sanctions seront suspendues si l’Iran remplit ses engagements. Washington insiste : les sanctions américaines et européennes seront suspendues après vérification par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AEIA) du respect par l’Iran de tous ses engagements. Les sanctions de l’ONU seront suspendues simultanément, quand l’Iran aura tenu toutes ses promesses sur l’enrichissement, sur les sites d’Arak et de Fordo et bien sûr sur la transparence de ses actes.

Mais les Iraniens nient l’existence d’un tel accord écrit. Selon Zarif, la fact sheet fiche technique ») du Département d’État n’est qu’un « brouillon sur un bloc-notes ». Énervé par sa publication, Zarif a aussitôt posté plusieurs messages sur ses comptes Twitter et Facebook. Il y affirme que la version américaine de l’accord n’est pas exacte. Sur Facebook, il écrit en farsi : « Nous partons bientôt pour Téhéran. Je demande aux médias de ne pas tenir compte de fausses nouvelles. N’oubliez pas qu’aucune “fiche technique” n’a jamais existé, même lors de la dernière rencontre ». Il a ensuite twitté en anglais : « Dans leur état présent, les solutions sont bonnes pour tout le monde. Il n’y a aucun besoin de faire de la communication aussi tôt avec des “fiches techniques” ».

Pour le ministre des affaires étrangères iranien, « L’accord entre l’Iran et les “5+1”2 dit : “« les États-Unis cesseront TOUTES les sanctions secondaires économiques et financières liées au nucléaire”. Est-ce progressif ? » La colère de Javad Zarif s’explique aisément. Il redoute la réaction du Guide suprême à la publication de cette note technique : l’ayatollah Khamenei exige la levée de toutes les sanctions après l’accord. Il ne fait aucun doute que Zarif et son équipe de négociateurs tenaient Khamenei informé des moindres détails des conversations. Sans l’accord du Guide suprême, Javad Zarif n’aurait jamais pu annoncer, aux côtés de Federica Mogherini, que l’Iran était prêt à limiter ses ambitions nucléaires en échange de l’accord global qu’il espère conclure avant la date-butoir du 1er juillet.

Des déclarations à usage intérieur

Chacune des deux parties avait le même besoin de crier victoire. John Kerry, de son côté, devait montrer qu’il avait toutes les cartes en mains, face à un Congrès américain opposé à tout marché avec Téhéran qui ne comprenne pas le démantèlement complet du programme nucléaire iranien. Cette option étant impossible, et il ne restait à Kerry qu’une autre solution : trouver un compromis ou se retirer des négociations et aller à la confrontation. Or, l’administration Obama veut léguer à la postérité une solution pacifique à ce dossier qui traîne depuis si longtemps, sous la forme d’un arrangement qui limite le programme nucléaire iranien et repousse ses échéances.

Les déclarations contradictoires des États-Unis et de l’Iran sont destinées à un usage intérieur. Le véritable accord vise plus loin que les tractations sur le nucléaire. Il s’agit de mettre fin à 36 ans de glaciation entre l’Iran et les États-Unis. Le soir du 4 avril, Javad Zarif a déclaré en direct sur la télévision d’État : « Le manque de confiance entre l’Iran et les États-Unis est un désastre historique ! »

Mais il faut commencer par le commencement : l’accord nucléaire, que les deux pays se sont engagés à signer avant le 1 er juillet. Ensuite, on pourra en venir aux relations bilatérales. Le président Hassan Rohani l’a dit aux Iraniens dans une émission de télévision le 3 avril : « Certains pensent que nous devons ou nous battre contre le monde entier ou capituler devant les puissances internationales. Nous disons que nous ne choisissons ni l’un ni l’autre ; il y a une troisième voie. Nous pouvons coopérer avec le monde. »

2Les cinq États membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu plus l’Allemagne, négociateurs officiels avec l’Iran.