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Égypte, 1906. Dinshawây ou les résistances paysannes oubliées

Survenu en 1906 dans l’Égypte occupée par le Royaume-Uni, l’incident de Dinshawây symbolise encore pour les Égyptiens d’aujourd’hui la résistance nationale à la barbarie coloniale. Mais ce récit, largement construit par les élites coloniales et nationales, rejette dans l’oubli la longue histoire des luttes paysannes pour l’autonomie.

L’un des paysans condamnés pour la mort d’un officier britannique à Dinshawây quitte le tribunal après avoir entendu sa sentence
Illustration tirée d’un journal anglais contemporain de l’incident

Plus de cent ans après, l’incident de Dinshawây est encore d’actualité : Al-Qaida l’a mentionné dans un communiqué justifiant les attaques de Londres en 2005, puis dans un discours fustigeant la visite du président Barack Obama au Caire en 2009. La majorité des Occidentaux n’ont pas compris la référence. En revanche, dans la culture populaire égyptienne, Dinshawây est incontournable1. On l’enseigne à l’école, un musée lui est consacré et son récit circule même sur les réseaux sociaux.

« Une tête coupée en deux comme un melon »

Le 13 juin 1906, cinq officiers britanniques débarquent au village de Dinshawây pour une partie de tir aux pigeons. La réputation des colombiers de ce village situé dans le delta du Nil est fameuse et c’est la troisième année consécutive qu’ils s’y rendent pour chasser. Ainsi, dans l’Égypte devenue possession britannique en 1882, les oiseaux élevés par les paysans font-ils figure de gibiers pour des officiers étrangers qui s’estiment en droit de les tuer pour leur loisir.

À peine le premier coup de feu tiré, les officiers sont pris à partie par une foule de villageois. Ceux-ci parviennent à en immobiliser trois, sans trop de violence, puis attendent les autorités afin de les leur remettre. Les deux autres officiers s’enfuient. Le premier rejoint son campement situé à quelques kilomètres ; peu après, une escouade galope vers Dinshawây, et en chemin, tombe sur le second. Il est mourant et un paysan égyptien se trouve à ses côtés.

On retrouvera ce paysan la tête « littéralement coupée en deux comme un melon ». Les autorités soupçonnent les militaires d’avoir pris ce paysan pour l’agresseur de leur camarade et de s’être vengés. Néanmoins, ils ne seront jamais inquiétés. L’officier agonisant est rapatrié au campement où il meurt. Selon le médecin légiste de l’armée britannique, son décès s’explique moins par des coups reçus que par l’insolation provoquée par une fuite de plusieurs kilomètres sous le soleil de plomb de ce jour d’été.

Consensus contre les paysans

Contre toute vraisemblance et après une trop brève enquête, une cinquantaine de villageois sont accusés d’avoir attaqué de manière préméditée des officiers britanniques et d’avoir tué l’un d’entre eux. Ils sont présentés à un « tribunal spécial ». Composée de cinq magistrats (deux Égyptiens et trois Britanniques), cette juridiction était destinée à poursuivre les « indigènes » s’en étant pris aux soldats de l’armée d’occupation. Aucune loi pénale ne limitait son action et il n’était pas permis de faire appel.

Jusqu’au prononcé des sentences, aucune voix en Égypte ne s’est élevée pour soutenir les paysans. Même le plus radical des nationalistes, Mustafa Kamil Pacha, a exprimé sa confiance dans le tribunal spécial. Des membres éminents des élites égyptiennes de sensibilité nationaliste plus ou moins affirmée ont participé au procès, du côté de l’accusation, de la défense ou des magistrats. Les plaidoiries des avocats des paysans se sont distinguées par leurs similitudes avec l’accusation. Il régnait à l’encontre des paysans un double consensus répressif colonial et national.

Vingt et un villageois ont été lourdement condamnés : quatre à la peine de mort par pendaison, les autres à des peines de prison allant de sept ans à la perpétuité, parfois accompagnées de travaux forcés et de plusieurs dizaines de coups de fouet. Les exécutions et les flagellations ont eu lieu dans le village même de Dinshawây, sous les yeux des proches des suppliciés.

Mobilisation du Figaro

Des nationalistes égyptiens invoquent la sévérité des peines et la cruauté de leur exécution pour fustiger l’occupation britannique. La presse, qui est libre en Égypte, va jouer un grand rôle. Al-Liwa’ (19 juin 1906), le journal arabophone de Kamil Pacha, prend tout naturellement la tête de la mobilisation. Les journaux égyptiens anglophones et francophones s’emparent aussi de l’affaire, même si tous ne dénoncent pas les Britanniques. L’incident prend une ampleur qui dépasse les frontières de l’Égypte. En France, Kamil Pacha s’exprime dans les colonnes du Figaro. Dans un article publié en première page, il retourne contre les Britanniques l’accusation d’arriération et de barbarie. Dans le même journal, l’ex-diplomate britannique et soutien du nationalisme égyptien, Wilfrid Scawen Blunt, adopte lui aussi cette position après l’avoir déjà ouvertement exprimée dans la presse britannique. L’affaire est même relayée outre-Atlantique lorsque le New York Times s’en fait à son tour l’écho.

Au Parlement britannique, un comité officieux critique de la politique britannique en Égypte — constitué de députés socialistes, de nationalistes irlandais et de libéraux — s’en prend au gouvernement. Les députés établissent un parallèle entre les abus de la répression pour Dinshawây, les méfaits des Britanniques en Irlande et ceux des Belges au Congo. L’incident, devenu sujet médiatique, est à présent une affaire d’État. Evelyn Baring, le futur Lord Cromer (1892), dirigeant de facto de l’Égypte depuis au moins 1893, est la cible principale des députés. Son suppléant, entre déni et morgue raciste, raconte que « les prisonniers fouettés criaient comme un Égyptien le fait toujours lorsqu’il est sous l’influence d’une douleur physique ». La pression politique aura finalement raison de Cromer, qui quitte l’Égypte en mai 1907. Non sans les honneurs : au nom des « immenses services » rendus et, comble du cynisme, de « la renaissance de la justice » en Égypte, la Chambre des communes lui accorde une allocation exceptionnelle de plusieurs dizaines de milliers de livres sterling.

Mais le départ de Cromer n’arrête pas la campagne antibritannique. Certains libéraux, qu’on ne peut pas soupçonner d’anti-impérialisme, ont malgré tout ressenti le traitement britannique de l’incident de Dinshawây comme une trahison de l’idéal libéral que leur pays était censé porter. Cinquante-six personnalités, formant un véritable « who’s who des écrivains, des universitaires, des politiciens et des réformateurs sociaux »2, signent une pétition exigeant la libération des villageois toujours prisonniers. Dans l’espoir de restaurer le prestige terni de l’empire, le gouvernement britannique accède à cette demande en janvier 1908. Un an et demi après les faits, l’incident de Dinshawây est enfin terminé.

Interprétation élitiste

Les dirigeants européens de l’époque étaient déjà gagnés par la peur fantasmatique d’un djihad global qu’ils appelaient indifféremment panislamisme ou nationalisme. Ainsi, sans disposer de la moindre preuve, les colonisateurs britanniques ont pensé qu’à Dinshawây, si des « fellahs » — « race » inférieure et éternellement soumise selon la science anthropologique du temps — avaient osé s’en prendre à des officiers britanniques, ce ne pouvait être que dans le cadre d’une insurrection suscitée par le fanatisme musulman. Cette compréhension politique de l’incident explique l’accusation invraisemblable d’attaque préméditée.

Face à cette lecture britannique des faits, les nationalistes ont d’abord défendu la thèse de la rixe spontanée et apolitique qui correspondait à leur vision d’un monde rural arriéré, vision commune aux élites nationales et aux colonisateurs. Ainsi, pour réfuter la responsabilité que les Britanniques leur faisaient porter, Kamil Pacha a-t-il soutenu que « Les fellahs sont les gens les plus éloignés de la politique, et leur intelligence n’y arrive point. […] ajoutant : « une bagarre suivie de conséquences fâcheuses peut avoir lieu entre les fellahs par suite d’un différend sur une bague en fer, un pigeon, ou une poule. […] La question donc n’est pas préméditée, mais elle est la conséquence d’un emportement occasionnel poussé par la fureur du moment ».

Pendant la première guerre mondiale et la révolution égyptienne de 1919 pour l’indépendance, l’incident de Dinshawây a constamment été invoqué pour démontrer la barbarie du Royaume-Uni. Il entre dans le roman national égyptien sous la plume d’Abd Al-Rahman Al-Râfi’i, l’historien quasi officiel de l’Égypte, juste avant la seconde guerre mondiale. Après la guerre, la réforme agraire mise en œuvre par les Officiers libres au pouvoir depuis 1952 place la paysannerie au cœur de la politique de l’Égypte indépendante. L’action des habitants de Dinshawây prend alors une dimension nationaliste. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les versions coloniale britannique et nationale égyptienne ont donc fini par se rejoindre : il s’agissait d’une attaque politique contre l’occupant. Ce récit colonial-national domine jusqu’à aujourd’hui. Pour dépasser cette interprétation élitiste, il faut replacer l’incident dans le contexte des luttes rurales égyptiennes contre la chasse européenne de loisir.

Des luttes rurales contre la chasse européenne de loisir

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, l’Égypte était devenue une réserve de chasse européenne — notamment aviaire. Les amateurs de chasse n’étaient pas que des soldats de l’armée d’occupation : touristes, déjà en très grand nombre, Européens résidant en Égypte, ornithologues, tous se sont répandus dans les campagnes.

Les cailles, les hérons garde-bœufs et les pigeons étaient leurs gibiers favoris. Dans une moindre mesure, les Européens pratiquaient aussi la chasse à courre aux renards. Le tir aux pigeons était un sport olympique dont la pratique revenait à affirmer des valeurs aristocratiques. Confondus avec les ibis, oiseaux sacrés des pharaons, les hérons garde-bœufs prenaient figure de gibier d’élite.

Côté égyptien, mis à part les aristocrates, la chasse était réservée à ceux dont c’était le métier. Des quatre gibiers favoris des Européens, seules les cailles intéressaient également les chasseurs professionnels égyptiens. Les renards n’étaient pas considérés comme des nuisibles, puisqu’ils débarrassaient les cultures des rongeurs, notamment dans le delta. Les hérons garde-bœufs étaient, de même, regardés comme des auxiliaires de l’agriculture en raison de leur voracité insectivore. Enfin, depuis des temps immémoriaux, les Égyptiens des campagnes construisaient pour les pigeons des colombiers, parfois monumentaux, dans lesquels les volatiles étaient libres d’aller et venir. Car si les pigeons peuvent nuire aux cultures en prélevant graines et jeunes pousses, la qualité de leur fiente, engrais gratuit, abondant et incomparable pour la culture des cucurbitacées, compense ce désagrément. Ces légumes étaient une production uniquement destinée à l’économie du village, pour l’autoconsommation et la vente des surplus.

En Europe, à cause des dégâts qu’elle provoque immanquablement, la chasse était un sujet de conflit entre chasseurs et agriculteurs, mais en situation coloniale, rien ne venait réfréner la domination des premiers sur les seconds. Un chasseur européen a ainsi écrit « se sentir [en Égypte] comme le seigneur d’un château ayant la complète liberté de tirer au fusil sur ce que bon lui semble et de marcher là où ça lui plaît, sans limites et sans tenir compte des cultures »3

Les hérons garde-bœufs menacés d’extinction

À force d’être chassés, les hérons garde-bœufs ont été menacés d’extinction. Combinée à la chasse d’autres petits oiseaux insectivores, au développement de l’irrigation pérenne et à l’accroissement du rythme des rotations agricoles, la baisse vertigineuse du nombre de ces petits échassiers a modifié l’écosystème. Le pays a été témoin d’une prolifération d’insectes. Un ver s’est répandu dans les champs de coton au point de menacer l’industrie textile, si utile au capitalisme européen. Pour y remédier, une corvée a été instaurée. À partir de 1895, les enfants égyptiens ont eu l’obligation d’arracher les feuilles infectées des cotonniers.

Les paysans d’Égypte ont résisté à la chasse de loisir. D’innombrables conflits ont laissé des traces dans des documents de l’époque. Le plus significatif d’entre eux est une circulaire de 1885 par laquelle le ministère égyptien de l’intérieur espère mettre fin aux « attaques » de chasseurs européens par les « fellahs ». De même, cette réglementation dans la province de Gizeh où se trouvent les célèbres pyramides : en échange d’une compensation financière, les propriétaires de certains champs perdaient le droit de refuser ou même de contester les parties de chasse aux cailles. Sans la mort semi-accidentelle d’un soldat britannique, l’incident de Dinshawây aurait été d’une grande banalité.

Le point de vue des fellahs

L’ordre politique égyptien se caractérise par une autonomie organisationnelle villageoise notamment mise en place par des autorités locales et, comme on l’a vu, par des pratiques ainsi que des savoirs agricoles fondés sur des relations spécifiques à l’environnement et à certains animaux. Or, en ce début de XXe siècle, cette ancienne autonomie était en voie de disparition à cause de l’intensification de l’agriculture et de la concentration de la propriété foncière qui transformaient la paysannerie en prolétariat agricole. Dans ce contexte, la chasse de loisir consacrait la disparition de l’autonomie villageoise.

Incapables de mettre fin aux désordres provoqués par la chasse, les autorités villageoises perdaient de leur pouvoir. Les chasses aux renards et aux cailles ravageaient les cultures. Celles des hérons garde-bœufs et des pigeons imposaient de remplacer l’action des bêtes par le travail humain jusqu’à la corvée, ou par l’action artificielle des insecticides et des engrais chimiques, créant ou augmentant la dépendance des agriculteurs vis-à-vis de ces produits. Ne plus pouvoir pratiquer ses savoirs propres — ici agricoles et animaliers — est un autre trait de la dépossession.

Pour sauver leur autonomie, les villageois ont sollicité l’aide de l’État. Lorsqu’ils s’en prenaient aux chasseurs européens, c’était dans l’espoir de les remettre à la justice. Aucun chasseur européen n’a cependant été poursuivi, mais, après l’incident de Dinshawây, l’État a mis en place des réformes pour mettre fin aux conflits de chasse. Un permis de chasse a été instauré, le consentement préalable du propriétaire du terrain requis, et les tirs aux pigeons et aux hérons garde-bœufs strictement interdits.

Il est vrai que l’interdiction du tir aux hérons garde-bœufs a bénéficié du fait qu’il s’agit d’un oiseau utile à l’agriculture capitaliste. Protéger ces oiseaux revenait à protéger les champs de coton et l’industrie textile. Mais un tel argument n’est pas vrai pour les pigeons. Ces derniers ne servaient que l’autonomie villageoise. Le tir aux cailles et la chasse à courre aux renards sont restés légaux. Pour autant, après l’incident de Dinshawây, une sorte de paix a régné dans les campagnes. Les Européens ne se comportaient plus en Égypte comme des seigneurs dans leurs domaines. Une année seulement après l’incident un guide touristique stipulait que : « toute demande de ne pas marcher sur une terre devrait être respectée »4.

Des luttes pour l’autonomie villageoise

Plutôt que de voir l’incident de Dinshawây comme un événement exceptionnel qui marque le renouveau de la lutte de libération nationale après le cuisant échec de 1882, on peut l’envisager comme l’aboutissement partiellement victorieux d’au moins un demi-siècle de luttes rurales autonomes pour la préservation de l’autonomie villageoise.

Lorsque les habitants de Dinshawây ont attaqué les officiers, ils ne voulaient pas seulement protéger leurs pigeons. Ils avaient aussi en tête la diminution de nombre de hérons garde-bœufs qui avait contraint leurs enfants à la corvée. Ils avaient vu des Européens détruire leurs récoltes en galopant à travers champs à la poursuite d’un renard. Ils en avaient vu d’autres fouler au pied leurs cultures pour tirer sur des cailles. Ils avaient peut-être entendu dire qu’à Gizeh, des paysans avaient maintenant l’obligation d’ensemencer leurs champs afin d’y attirer ces mêmes oiseaux qui serviraient alors de proies aux chasseurs européens.

En bref, les paysans se battaient pour préserver leur autonomie. Les élites coloniales et nationales se battaient pour la conquête de l’État. Comme elles n’avaient que faire de l’autonomie villageoise, les dimensions rurales, animales et écologiques de l’incident ont été étouffées. L’autonomie villageoise fondée sur toutes ces dimensions représente pourtant, aujourd’hui encore, une autre voie d’émancipation postcoloniale.

1La majorité des archives de l’incident est conservée aux Archives nationales britanniques de Londres (Kew) dans le fonds du Foreign Office sous la cote 371/66.

2Alana Kimberly Luke, « Peering through the lens of Dinshwai : British imperialism in Egypt 1882-1914 », Ph.D, The Florida State University, 2010 ; p. 95.

3George Ernest Shelley, Handboook to the Birds of Egypt, John Van Voorst, 1872 ; p. 22.

4Handbook for Egypt and the Sudan, Edward Stanford, Londres,1907 ; p. 56.

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