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Égypte, an III

Coup d’État ou révolution ?

En se rassemblant par millions le 30 juin, les Égyptiens ont-ils continué la révolution ou facilité un coup d’État ? La réponse est « les deux ». Mais ce n’est pas la bonne question.

Coup d’État et révolution, les deux termes ne sont pas forcément contradictoires. Dans toutes les révolutions du monde, on a renversé des chefs d’État par la force, ou menacé de le faire. Les révolutionnaires, qu’ils soient eux-mêmes armés ou non, doivent s’assurer le soutien d’une partie de l’armée. Ou bien ils doivent persuader les soldats de déposer les armes. Il a fallu près d’un siècle pour achever la révolution française, le modèle absolu. Dans l’intervalle, on a eu trois républiques et trois constitutions, deux empires, deux restaurations de la monarchie, et de nombreux événements que l’on pourrait qualifier de « coups d’État » et de « contrecoups ». Plus proche de l’Égypte de 2013 dans l’espace et dans le temps, la révolution iranienne a été détournée plusieurs fois par des éléments autoritaires, ou considérés comme tels. Pourtant, le soulèvement de la société qui a commencé en 1979 continue à avancer d’un bon pas.

En Égypte, l’armée a déposé le 3 juillet un président élu, Mohammed Morsi, l’a arrêté en compagnie de plusieurs membres de son parti, a fermé les médias qui lui sont favorables et entrepris d’installer un nouveau gouvernement. Le 8 juillet, les militaires ont tiré à balles réelles sur une manifestation pro Morsi, tuant 50 personnes. Ces actes étaient évidemment antidémocratiques. On ne peut les applaudir si l’on a une vision pluraliste de l’Égypte. Comme pendant la période 2011-2012 où il a – mal — gouverné directement, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) a fait un accroc dans le tissu national. Et il a fait faire un pas en arrière au déroulement « normal » de la démocratie participative. Pourtant, de nombreuses raisons autorisent à penser que son coup d’État n’est qu’un moment dans un long processus de changements politiques et sociaux, qui va continuer dans les années à venir.

Pour commencer, le mouvement visant la démission forcée de Morsi n’avait pas envie d’y parvenir à la faveur d’une intervention militaire, même si un certain nombre de militants savaient bien que cela pouvait se terminer ainsi. La coalition était très large et très diverse : elle rassemblait des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des opposants à Hosni Moubarak et des anciens du régime, des coptes et des islamistes radicaux, des communistes et des partisans du marché, des anti-Américains et des protégés du département d’État.

Ce qui est incroyable, c’est qu’il y avait plus de monde dans la rue que lors des 18 jours qui ont abouti à la chute de Moubarak en 2011. La campagne Tamarod (rébellion), porteuse du programme officiel du mouvement, a revendiqué 22 millions de signatures au bas de sa pétition. On peut y croire ou non, mais il est certain que les organisateurs ont exploité une mine de colère dans la population.

Le réquisitoire anti-Morsi contenait des plaintes contre l’islamisme. Mais pour le reste, il ressemblait beaucoup à la liste des doléances formulées contre Moubarak. Après leurs victoires électorales en 2011-2012, Morsi et les Frères musulmans avaient appliqué une vision réduisant la démocratie à la règle de la majorité : nous avons gagné honnêtement et sans contestation possible, donc vous tous qui n’avez pas voté pour nous, vous devriez vous calmer et nous faire confiance pour protéger vos droits. Ce message a bien sûr été rejeté par de nombreux Égyptiens, pieux ou laïques, libéraux, coptes, beaucoup de femmes et des islamistes sans affiliation partisane.

Les Frères ont réagi en tentant maladroitement de concentrer le pouvoir entre leurs mains. En même temps, ils n’ont pas tenté de limer les dents de l’État policier de l’ère Moubarak. Au contraire, ils ont conclu des arrangements sordides avec le CSFA et les divers services de sécurité. Les Frères n’ont pas seulement ignoré la demande de liberté émanant des révolutionnaires, mais aussi leurs autres exigences : il n’y avait pas plus de pain que sous Moubarak, et certainement pas plus de justice sociale. En fait, faute d’une pensée économique propre, les Frères ont adopté les idées néolibérales héritées des gouvernements de l’ère Moubarak. Ils auraient probablement continué à démanteler l’État-providence, en coopération avec le Fonds monétaire international (FMI) et le capitalisme globalisé.

Au Parlement, les Frères ont éviscéré les lois proposant la progressivité des impôts. Ils ont repoussé un projet de loi garantissant aux travailleurs le droit d’élire des syndicats indépendants dans les entreprises. À la place, ils ont proposé de « réglementer » le droit de grève et ont pris le parti des employeurs lors des grèves sauvages qui ont continué après le renversement de Moubarak. Au début de l’été, l’Organisation internationale du travail (OIT) a mis l’Égypte sur sa liste noire pour ne pas avoir respecté les conventions internationales qu’elle avait ratifiées. Les Frères ont étouffé la campagne populaire « effacez la dette » de l’État. Ses organisateurs qualifiaient cette dette d’« odieuse » car les prêts avaient été détournés ou consacrés à renforcer l’appareil répressif. Le gouvernement Morsi a ignoré une décision de justice lui demandant d’annuler plusieurs ventes d’entreprises du secteur public à des prix honteusement bas, sans véritables appels d’offre. Il a remis à l’ordre du jour le plan « Le Caire 2050 » de Moubarak, qui visait en particulier à expulser du centre de la capitale des habitants pauvres pour faire place à des hôtels cinq étoiles. Ces projets se sont heurtés à une forte résistance locale.

En dépit des circonstances de l’éviction de Morsi, la mobilisation du 30 juin a donc eu quelque chose de profondément démocratique. Les médias occidentaux ont analysé le choix proposé aux Égyptiens comme une simple alternative : entre l’armée et les Frères musulmans, entre un libéralisme économique imposé et un fondamentalisme élu. Ce stéréotype orientaliste datant de plusieurs siècles est aujourd’hui propagé par les États arabes modernes d’Alger à Riyad, et repris par d’insupportables experts autoproclamés dont il conforte l’idéologie. Mais cela fait deux ans que les Égyptiens exigent un éventail de choix meilleurs et plus variés, que ce soit en politique nationale, dans leurs quartiers ou sur leurs lieux de travail. Les Égyptiens se font une idée très claire de la démocratie. Pour eux, elle ne consiste pas seulement à se rendre dans l’isoloir tous les quatre ans.

Il se pose donc une question brûlante : pourquoi les différents acteurs du mouvement anti-Morsi ont-ils accepté – applaudi, en fait – l’utilisation de moyens antidémocratiques pour parvenir à leurs fins ? L’Égypte n’est pas le seul endroit où les citoyens ont soutenu une action militaire en temps de crise aiguë. Nancy Bermeo, une universitaire spécialiste de l’Europe de l’entre-deux guerres, explique que de nombreux Italiens, Espagnols et autres ont été amenés à soutenir des coups d’État parce qu’ils percevaient une rupture de « l’ordre civique ». Parce que pour eux l’insécurité et la disparition des règles rendaient la vie imprévisible. Pour prendre un exemple cairote trivial, ce fut sympathique, au début, de conduire sans policiers pour régler le trafic. Mais les embouteillages ont vite rallongé de plusieurs heures la journée de travail de tout le monde, riches et pauvres. Les Frères n’ont pas réussi à créer une police civile. Avec en outre l’atmosphère d’indécision, voire de mutinerie larvée qui régnait dans les ministères, leur année au pouvoir fut marquée par un déclin de la vie urbaine. Sauf pour les prix des produits de base et de l’essence, qui, eux, ont monté. Ces problèmes ont joué un rôle crucial dans la suite des événements. Ils ont entretenu l’humeur révolutionnaire d’une large section de la société.

Paradoxalement, les événements de la fin juin et du début juillet témoignent à la fois d’une démocratisation radicale et de l’échec des institutions et des élections. Ils n’ont pas su arbitrer entre les exigences du peuple, encore moins les satisfaire.

En outre, la mobilisation du 30 juin s’est unifiée autour d’un seul slogan contre Morsi et ses confrères : « irhal ! » (dégage !). Les manifestants n’avaient ni organisation cohérente pour l’après-Morsi, ni programme politique à proposer au futur gouvernement pour assurer la liberté, le pain et la justice sociale. On peut aussi affirmer que le mouvement n’avait pas de meilleure solution que les Frères pour garantir une représentation démocratique en Égypte. Ce fut, dans les faits, une invitation ouverte à l’armée pour venir remplir le vide.

Le CSFA, pour sa part, a bien vu arriver les protestations du 30 juin, contrairement à celles de 2011. Les généraux ne veulent pas diriger le pays de jure. Ils ne veulent pas non plus envoyer les chars cerner régulièrement le palais présidentiel ; à leurs yeux, intervenir de la sorte dans les affaires publiques serait donner un signe de faiblesse. Ils préfèrent de loin chercher des partenaires civils qui protégeraient leurs intérêts économiques et fermer l’œil sur leurs pratiques en les mettant à l’abri de toute ingérence civile. Les militaires voudraient surtout trouver des hommes pour endosser la responsabilité des multiples problèmes de l’Égypte, qui ne font que s’aggraver. Avec le recul, il est clair que le marché conclu entre les militaires et les Frères n’était pas sincère, ou au mieux destiné à parer l’urgence. Les Frères, quant à eux, étaient la seule force politique de l’après-Moubarak à posséder une organisation partisane à la hauteur de leurs ambitions. Ils fournirent donc à l’armée le meilleur partenaire civil possible. Mais un partenaire qui aurait pu, au fil du temps, constituer une menace pour le budget caché de l’armée, et pour ses autres privilèges. En 2011, les militaires n’avaient pas de plan pour resserrer leur poigne invisible. Aujourd’hui, ils en ont un.

Première phase : ils ont envoyé les hélicoptères faire flotter le drapeau national au-dessus de la place Tahrir. Même déploiement de références patriotiques dans la phase deux : pour proclamer le renvoi du mandat Morsi aux oubliettes, le général Abdelfattah Al-Sisi a fait monter sur scène, à ses côtés, le pape copte, le cheikh d’Al-Azhar et d’éminentes personnalités comme Mohamed El-Baradei, l’ex-gardien nucléaire de l’ONU. Phase trois : arrestation et massacre de dizaines de membres des Frères, cachés sous une campagne de désinformation digne des mensonges sur les meurtres de manifestants pour les droits civiques devant l’immeuble Maspero en octobre 2011 (’armée avait alors tué des dizaines de manifestants pacifiques qui protestaient contre le traitement des coptes). Dans le même temps, comme par magie, la police est réapparue dans les rues et l’essence dans les stations-services. Phase quatre : les rênes du gouvernement sont rapidement rendues à un premier ministre civil. Ne nous y trompons pas : l’armée ne marche pas main dans la main avec les révolutionnaires ou les démocrates. Elle est au cœur d’une alliance revancharde qui comprend des personnels non repentis du ministère de l’intérieur de l’ancien régime et d’autres rescapés de l’ère Moubarak, vêtus de costumes de soie au lieu de tenues kaki, y compris un certain nombre de de représentants du « capitalisme de connivence ». On appelle parfois cette confédération de réactionnaires « l’État profond » égyptien.

Toutes les principales forces politique en Égypte semblent jouer à un jeu où le gagnant ramasse tout et dont l’enjeu est le contrôle total de l’État. Le symptôme rhétorique en est l’offre répétitive de verser son sang. Tout le monde se dit prêt au martyre pour la cause, qu’il s’agisse de purger le gouvernement des Frères musulmans ou de réinstaller Morsi. Il n’y a pratiquement personne en revanche pour se dire prêt à affronter les difficultés et les lenteurs inhérentes au partage du pouvoir. Dans ce scénario, typique et même logique dans les sociétés qui ont subi une répression lourde, le vrai vainqueur est souvent celui qui bénéfice d’une base solide. Dans notre cas, les militaires et leurs riches amis.

Et les États-Unis saluent la « transition » tout comme la « communauté internationale », à l’exception notable de l’Iran et de la Turquie. On parle à Washington de poser des conditions à l’aide militaire pour l’Égypte, mais la barre est placée très bas : le retour à un gouvernement civil. Le CSFA l’a déjà franchie. Bachar al-Assad a salué le coup en rappelant que lui aussi se battait contre les hordes obscures de l’islam politique. Mais le soutien le plus fort au renversement de Morsi est venu de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, qui ont à eux deux offert immédiatement 8 milliards de dollars à injecter dans le système fiscal chancelant de l’Égypte. Le Koweït a promis 4 milliards supplémentaires. Juste à temps : selon une dépêche Reuters daté du 6 juin, la banque nationale égyptienne a dépensé depuis la chute de Moubarak les deux tiers de ses réserves de devises pour soutenir la livre.

L’adoubement de cette constellation de forces contre-révolutionnaires ajoutée à la violence dans les rues, va apporter du crédit au storytelling des Frères, celui d’une conspiration mondiale dont ils seraient les victimes. Les Frères ont rapidement rejeté le plan annoncé par le président intérimaire, qui prévoit un référendum constitutionnel suivi d’élections législatives en 2014.

La méfiance entre les Frères et les autres acteurs civils, réformistes ou révolutionnaires, s’est encore aggravée. Certains de ces acteurs vont sans doute voir dans la fin de l’expérience des Frères musulmans l’élimination d’une couche de pouvoir autoritaire : on élimine un adversaire non démocratique, on reste mobilisés et ont recentre le viseur sur « l’État profond ». Mais ce calcul ne fonctionne pas en arithmétique politique. En 2011, les révolutionnaires ont eu besoin des Frères musulmans pour renverser Moubarak ; en 2013, ils ont eu besoin des partisans de Moubarak et des salafistes pour éjecter les Frères. Quelle coalition pourrait-on former aujourd’hui pour affronter les structures de l’injustice, de l’arbitraire politique et de la violence sociale en Égypte ? À court terme, aucune ne vient à l’esprit.

À long terme, pourtant, et peut-être à moyen terme, ces structures qui ont servi à opprimer le peuple égyptien vont engendrer confusion et désespoir, mais aussi résistance. Plusieurs membres de la coalition du 30 juin ont déposé leurs objections au décret constitutionnel. Une illustration des conclusions de Nancy Bermeo : les citoyens qui soutiennent des coups d’État approuvent rarement ce que font les putschistes après leur prise du pouvoir. Le pays n’est pas allé aussi loin pour ensuite accepter une restauration qui ne répondrait pas, au moins en partie, aux demandes de liberté, de pain et de justice sociale. Peut-être « l’État profond » va-t-il accepter de fonder une démocratie parlementaire plus solide que celle que les Égyptiens ont connue sous Moubarak. Peut-être va-t-il trouver les moyens de soulager les souffrances économiques de l’Égypte, la pauvreté, le chômage et les vies sans avenir, premiers soucis de la majorité des Égyptiens.

Ou peut-être non. La meilleure définition du renversement de Moubarak, c’est « moitié révolution, moitié coup d’État ». Dans le cas de Morsi, la proportion n’est sans doute pas la même. Les généraux peuvent avoir envie de rédiger l’annonce nécrologique de la révolution. Mais il est trop tôt et, en fin de compte, le stylo n’est pas entre leurs mains.