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Rapport

Égypte. Au Sinaï, une génération d’écoliers sacrifiée

Depuis le début des opérations militaires élargies dans le gouvernorat du Nord-Sinaï il y a dix ans, les écoles et les élèves payent un lourd tribut. De leur côté, les autorités égyptiennes oscillent entre déni et propagande, au lieu d’offrir une solution aux populations touchées.

Une école « rénovée » dans le Nord-Sinaï
© Unicef, 2020

Dans une étude de terrain menée dans le nord du Sinaï et qui doit voir le jour au début de l’été, la Sinai Foundation for Human Rights (Fondation du Sinaï pour les droits humains) s’est focalisée sur les droits des enfants, les conditions de l’enseignement et l’état des écoles dans la région. Nous avons pu consulter en exclusivité une partie de cette étude, qui porte essentiellement sur la période 2013-2017. Dans un entretien exclusif à Orient XXI, Ahmed Salem, le directeur exécutif de la fondation, note qu’« un tableau sombre s’est imposé à nous, qui nous inquiète et pour le présent, et pour l’avenir ». Il ajoute :

Au vu des difficultés que nous rencontrons dans notre travail de terrain, nous ne pouvons pas prétendre que les violations des droits humains relevées auprès des enseignantes, des élèves et des membres des administrations scolaires, en plus de l’utilisation militaire des écoles, soit exhaustive. D’autant que la faible densité démographique du Sinaï et la dispersion des habitants en dehors des villes et des villages rendent notre tâche difficile. Nos moyens limités ne peuvent pas couvrir toute cette zone, a fortiori avec les affrontements militaires qui font rage entre les forces régulières (armée et police) et l’organisation Wilayat Sinaa (Province du Sinaï), la branche locale de l’organisation de l’État islamique (OEI) en Égypte, ainsi qu’avec d’autres terroristes.

Écoles ou casernes ?

Les opérations militaires élargies ont commencé dans le Nord-Sinaï le 7 septembre 2013, principalement contre le groupe Ansar Bayt Al-Maqdes (Les Partisans de Jérusalem), devenu plus tard Wilayat Sinai.

Les deux parties du conflit armé, dont l’échelle s’est réduite après des années de combats et qui est désormais géographiquement limité, n’hésitent pas à utiliser des armes lourdes et des munitions dangereuses autour des écoles, à les occuper pour les utiliser comme des casernes ou des avant-postes. Ils les considèrent comme des cibles de bombardements ou des objectifs à piéger avec des bombes. Dans ce contexte, les élèves, les enseignantes et les administrateurs.trices sont exposées à toutes sortes de risques et de menaces, voire à des violations et des agressions qui peuvent aller jusqu’au meurtre.

Durant la dernière décennie, des dizaines d’écoles dans les villes et les villages du Nord-Sinaï, ainsi que dans les regroupements bédouins, ont été partiellement bombardés ou occupés militairement, et parfois rasés. L’enseignement a été suspendu dans plusieurs écoles dont le nombre est difficile à déterminer, notamment dans les villages autour des villes de Cheikh Zouid et Rafah, dont les habitantes ont été déplacées, de manière planifiée ou non. Beaucoup d’enfants ont été privés de l’enseignement public et des problèmes psychologiques et sociaux sont apparus, à cause du harcèlement et de la ségrégation que les élèves ont connus dans les écoles des régions vers lesquelles la population a fui, dans le Sinaï ou ailleurs.

Actuellement, l’unité de recherche de la Fondation, basée à Londres, continue d’analyser le contenu des entretiens menés sur le terrain au cours des trois dernières années avec des enseignantes, des parents et des témoins oculaires. Elle étudie également les publications dans la presse et les médias sur les conditions d’éducation et ses acteurs dans le nord du Sinaï depuis le déclenchement des opérations militaires. Enfin, elle a examiné aussi des images satellites des emplacements de certaines écoles, prises à différents moments.

« Nous ne pouvons pas nous taire face aux violations criantes que subit toute une génération d’enfants au Sinaï, qui n’ont rien à voir avec ce conflit. Ils et elles en sont les victimes les plus faibles et les plus flagrantes », se désole le chercheur principal de cette étude qui préfère ne pas révéler son nom.

La propagande des autorités

Les autorités égyptiennes ont répondu à la crise de l’éducation par la propagande. En théorie, celles-ci ont facilité le placement des enfants dans d’autres écoles et annoncé l’assouplissement des procédures d’examen dans toutes les autres écoles du Nord-Sinaï où les cours n’ont pas été interrompus. Pour prouver le succès de cette politique, l’État a publié des chiffres illustrant l’efficacité de ces décisions, comme le nombre d’élèves ayant réussi leurs examens dans ces écoles, au lieu de faire en sorte que les enfants rattrapent les cours qu’ils ont manqués. Ainsi, les élèves continuent de passer de classe en classe, tandis que leurs parents et les enseignantes se plaignent du fait qu’ils et elles ne savent ni lire ni écrire. Et le phénomène de décrochage scolaire ne cesse d’augmenter.

Sur le terrain, et à la suite d’une attaque d’Ansar Bayt Al-Maqdes qui a fait 28 morts dans les rangs de l’armée en novembre 2014, les autorités ont décidé d’accélérer le rythme de destruction des bâtiments dans la région. Un décret a ordonné l’évacuation de 79 km2 tout au long de la frontière de Rafah avec Gaza. Entre juillet 2013 et août 2015, 685 hectares de terres agricoles ont été détruits, ainsi que des centaines de maisons et d’écoles.

L’enquête menée par la fondation répertorie des dizaines de cas vérifiés de bombardement sur les cinq principales villes du nord du Sinaï. Des centaines de milliers de personnes se sont ainsi trouvées sans toit, et la culture ancestrale des habitants de la région est menacée. Des écoles ont été ciblées durant ces opérations bien que se trouvant en dehors des zones tampons, dont les frontières ont bougé au fil des années.

Une analyse minutieuse des vidéos collectées par la Fondation ainsi que l’imagerie satellitaire de source ouverte (Osint) que les enquêteurs utilisent permettent d’identifier la plupart des écoles qui ont été ciblées. Le rapport identifie les dommages subis par ces écoles, qui conservent toujours leur statut civil au regard du droit international humanitaire ; la grande majorité d’entre elles n’ont pas été reconstruites ou ont été remplacées par d’autres à proximité. Les écoles en activité les plus proches de celles détruites se trouvent en général à une distance entre 10 et 35 km. Nous présentons ici trois cas d’écoles qui ont été attaquées ou démolies, dans trois agglomérations différentes : Rafah, Cheikh Zoueid et Al-Arish.

Des villages « piégés »

À Rafah, la Fondation a dénombré jusqu’à présent 42 écoles qui ont été attaquées, détruites ou utilisées comme bases de combat depuis la promulgation du décret de 2014. La zone tampon décrétée ne tenait pas compte du fait que la majorité des terres étaient habitées par les tribus locales. Non seulement ces dernières ont été déplacées, mais elles n’ont pas reçu de compensation équitable, ni financière ni en termes d’équipements et de services. Les écoles qui se trouvaient dans cette zone n’existent plus ou ne sont plus opérationnelles, à l’instar de l’école primaire mixte d’Al-Husseinat. Celle-ci se trouvait initialement en dehors de la zone tampon déclarée en 2014. La Fondation a obtenu des images exclusives de la première attaque contre l’école en 2016, que nous avons cherché à vérifier. À partir de la vidéo, nous pouvons reconnaître le périmètre de l’école grâce à deux arbres distincts dans la cour de l’école.

Les arbres à côté du bâtiment de l'école qui permettent de l'identifier sur les images satellites.
Les arbres à côté du bâtiment de l’école qui permettent de l’identifier sur les images satellites.


L’union des tribus du Sinaï qui mène les opérations sous la direction des forces armées a affirmé à plusieurs reprises combattre l’OEI dans les villages d’Al-Husseinat et Al-Mutula. Elle affirme que les deux villages ont été piégés avec des engins explosifs par les groupes armés. En août 2022, l’union a publié une vidéo dans laquelle ses représentants disaient la même chose de l’école d’Al-Husseinat partiellement détruite.

L'école d'Al-Husseinat partiellement détruite.
L’école d’Al-Husseinat partiellement détruite.

La vidéo montre également de la fumée s’échappant autour de l’école à la suite des combats. On y voit aussi des munitions qui n’ont pas explosé, probablement larguées par voie aérienne, à en juger par les trous dans le plafond. Au milieu des décombres, on constate facilement les traces de combat, notamment avec les impacts laissés par les balles dans les murs.

Capture d'écran d'une vidéo qui montre une munition qui n'a pas explosé.
Capture d’écran d’une vidéo qui montre une munition qui n’a pas explosé.


Capture d'écran d'une vidéo diffusée par l'Union des tribus du Sinaï qui montre un trou fait par une bombe dans le plafond de l'école.
Capture d’écran d’une vidéo diffusée par l’Union des tribus du Sinaï qui montre un trou fait par une bombe dans le plafond de l’école.


Capture d'écran d'une vidéo diffusée par l'Union des tribus du Sinaï qui montre les impacts de balles dans les murs de l'école.
Capture d’écran d’une vidéo diffusée par l’Union des tribus du Sinaï qui montre les impacts de balles dans les murs de l’école.

Ces images ont pu être géolocalisées notamment grâce aux indices relevés dans les différentes vidéos, notamment les arbres mentionnés plus haut, ainsi qu’une maison en chantier, probablement abandonnée par de futurs habitants qui ont dû fuir ou être déplacés.

« L’armée se comporte comme si nous n’existions pas »

De nombreuses écoles et des immeubles résidentiels de Cheikh Zoueid ont également été démolis. Parmi elles, l’école mixte Ahmed Abou Salma. Une vidéo publiée par l’organisation Wilayat Sinaa montrait que l’école avait été transformée en base militaire de l’armée régulière depuis 2016-2017. Grâce à une source confidentielle, nous avons pu obtenir une photo exclusive de l’école, prise en janvier 2023, et qui montre clairement des appareils militaires installés sur le toit de l’école.

En examinant l’imagerie satellite open source, nous avons constaté qu’entre fin 2016 et mai 2017, l’école a été progressivement transformée en une sorte de base militaire, en vue de soutenir le camp d’Al-Zouhour installé dès 2014.

Un des habitants de Cheikh Zoueid se plaint :

L’armée a fermé l’école en 2015, la transformant d’abord en camp militaire pour un grand nombre de soldats. Je ne peux pas imaginer qu’ils n’ont à ce point aucune considération pour nous. Ils font comme si nous n’étions pas là. Ils ne nous voient pas. Ils ont fermé la plupart des écoles de notre ville, ou les utilisent comme position pour leurs snipers. Et avec ça, nous avons de la chance, comparativement aux habitants des villages, où la plupart des écoles sont complètement détruites. Nous voyons sous nos yeux l’enfer de la guerre dont nous lisions avant les chroniques dans les livres.

Image satellite de l'école de Cheikh Zoueid en date du 1er octobre 2016.
Image satellite de l’école de Cheikh Zoueid en date du 1er octobre 2016.


Image de la même école le 30 mai 2017. On peut voir que de nouvelles structures ont été construites. Il semble également que le toit abrite désormais de l'équipe militaire.
Image de la même école le 30 mai 2017. On peut voir que de nouvelles structures ont été construites. Il semble également que le toit abrite désormais de l’équipe militaire.

Pour finir, voici des images satellites d’Al-Arish qui montrent la destruction de l’école primaire d’Al-Chouraifat entre février et août 2018, qui a coïncidé avec le déplacement d’une partie de la population d’Al-Arish.

  • Image de l’école d’Al-Arish au 21 février 2018.
  • Image de la même école, en grande partie détruite, le 16 août 2018.

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