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Égypte : la stratégie du pire de l’armée

On peut se poser des tas de questions à propos de la violence qui secoue l’Égypte en ce moment. Par exemple, pourquoi la police a-t-elle finalement décidé de disperser les sit-in islamistes, qui plus est avec une telle brutalité, après avoir annoncé un programme d’intervention minutieuse la semaine dernière ? Ou encore : les attaques contre les églises et les chrétiens en général qui ont suivi étaient-elles prévues d’avance ou sont-elles l’expression spontanée et incontrôlable de la direction confessionnelle que prennent les tensions politiques dans les moments de crise ? Mais en réalité, la question qui me taraude est de savoir si cette escalade a été planifiée pour créer une situation qui va inévitablement déclencher encore plus de violence – si c’est vraiment là l’objectif.

Ceux qui sont allés manifester le 30 juin contre l’administration Morsi ont eu tort d’applaudir le coup d’Etat du 3 juillet, parce qu’il était basé sur l’illusion, du moins dans le camp libéral, qu’un retour partiel de l’ancien ordre militaire pouvait être une chance de relancer la transition, laquelle avait pris un si mauvais tournant après la chute d’Hosni Moubarak le 11 février 2011. Les libéraux ont cru qu’une réforme graduelle, même beaucoup moins ambitieuse que celle qu’ils appelaient de leurs vœux en 2011, avait plus de chances d’advenir si on se contentait d’aménager l’ordre ancien plutôt qu’en laissant se poursuivre ce qu’ils percevaient comme un arrangement entre les militaires et les islamistes. Il valait mieux se concentrer sur le redémarrage du pays, et en particulier de son économie, empêcher Mohamed Morsi de faire sombrer complètement le pays, quitte à prendre le risque d’un retour partiel de l’ordre ancien.

Dans leur vision, une transformation progressive du pays pouvait avoir lieu, tandis qu’il revenait à l’armée de préserver la stabilité politique. Cette répartition des tâches serait négociée et âprement débattue, comme ce fut le cas pour d’autres transitions démocratiques ailleurs dans le monde, mais l’ordre ancien aurait besoin du talent et des compétences d’une nouvelle classe technocratique – et en fin de compte politique – pour inventer la gouvernance. Les libéraux caressaient l’espoir que les islamistes comprendraient qu’ils avaient perdu cette bataille et qu’ils pouvaient en quelque sorte être gérés, tandis qu’un nouvel ordre plus libéral émergeait. C’est principalement ce que Mohamed El Baradei et d’autres libéraux ont plébiscité le 3 juillet, le plus sérieusement du monde, et que tant d’autres, hors du cercle politique, ont ardemment espéré : non pas ce que veulent les radicaux de la révolution, mais un ordre social et politique apaisé et plus tolérant.

Malheureusement, ceux qui, dans le camp libéral égyptien, nourrissaient de tels espoirs sont minoritaires. L’obscène déclaration du Front de salut national remerciant la police l’a montré aujourd’hui, la plupart de ses membres semblent surtout savourer l’occasion d’écraser les Frères musulmans et croient que les autres islamistes pourraient tout bonnement accepter d’être écrasés avec eux, de courber l’échine sans broncher devant le nouvel ordre ou d’être renvoyés au quiétisme.

Il a été beaucoup question le week-end dernier (10 et 11 août) des divisions entre ces derniers et des membres libéraux du gouvernement symboliquement importants comme El Baradei : fallait-il négocier avec les Frères ou briser leurs sit-in ? Ceux qui l’ont emporté dans ce débat ne se contentent pas de penser que ce n’est pas la peine de négocier avec les Frères. Ils veulent encourager leur discours confessionnel provocateur, susciter chez leurs partisans un désir de violence et autant que faire se peut, pousser ainsi les islamistes à se mettre hors-la-loi. Ce faisant, ils ne souhaitent pas réellement éradiquer tous les islamistes, mais bien plutôt les acculer à une situation où ils n’existeraient plus politiquement parce qu’ils auraient opté pour la violence. Ils sont prêts à endurer cette violence, et même à voir revenir la contre-insurrection des années 1990 et les attaques terroristes sporadiques, parce qu’ils sont convaincus que cela renforcerait leur camp et leur permettrait de neutraliser les islamistes en les éloignant de la vie politique. C’est pourquoi je pense que des analyses telles que celle-ci, qui argumentent sur le fait qu’une insurrection de la sorte n’est plus possible sont fausses : c’est non seulement possible, mais voulu.

Leur pensée est cynique à l’extrême. Elle n’est pas sans rappeler l’attitude de Bachar Al-Assad poussant à la militarisation du conflit politique auquel il a eu à faire face en 2011. Ces gens sont prêts à vivre avec la violence, avec son impact sur l’économie et toutes ses conséquences, pour peu que cela renforce leur pouvoir et leur légitimité. Quand les islamistes mettent le feu à des églises et attaquent des postes de police, comme certains d’entre eux ont visiblement commencé à le faire, il est plus facile de les diaboliser à la fois sur le plan intérieur et sur la scène internationale. Mais les réactions du camp islamiste sont aussi beaucoup moins prévisibles que ne l’étaient celles des mouvements islamistes égyptiens des années 1980 et 1990, parce que l’on est dans le contexte d’un mouvement djihadiste mondial qui n’existait pas alors et que la région tout entière est en plein bouleversement. Les frontières de l’Egypte ne sont plus aussi contrôlées qu’elles l’étaient alors (et la Libye un voisin beaucoup moins fiable aujourd’hui que du temps du fantasque colonel Kadhafi).

Dans leur stratégie contre le coup d’Etat du 3 juillet, les Frères et leurs alliés ont misé sur une menace implicite de violence et de division (et sur l’exaspération de leur camp à travers un discours présentant le coup d’Etat comme une déclaration de guerre contre l’islam, manière commode de s’absoudre de toute responsabilité dans cette année désastreuse). Ils misent aussi sur l’idée de légitimité démocratique, c’est-à-dire qu’après tout ils ont été élus et que le coup d’Etat, même s’il est populaire, reste un coup d’Etat, c’est-à-dire une atteinte à cette légitimité démocratique. Concernant ce dernier argument, ils ont fini par gagner du terrain, en Egypte comme à l’étranger. Mais pour ce qui est de la stratégie de la menace, ils se trompent sur toute la ligne : leurs adversaires profiteront de leur violence rhétorique et réelle, et l’utiliseront pour blanchir la leur.