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Égypte : les investisseurs internationaux sauveront-ils Al-Sissi ?

Le gouvernement égyptien précise sa nouvelle stratégie économique : les capitaux étrangers sont les bienvenus et l’Afrique, partenaire commercial de demain, vaut bien quelques promesses sur le partage des eaux du Nil. Mais cela suffira-t-il à relancer une économie trop orientée vers les services et qui manque cruellement de capacités de production agricoles et industrielles ?

Attirer en Égypte l’argent du Golfe et ouvrir les marchés de l’Est africain à ses exportateurs sont désormais deux axes forts de la stratégie économique du maréchal-président Abdel Fattah Al-Sissi. En une semaine et demie, entre le sommet économique de Charm el-Cheikh (13-15 mars) et sa venue à Khartoum et à Addis-Abeba (23-24 mars), il a commencé à concrétiser ses objectifs avec, il faut le reconnaître, un peu plus de réussite qu’en politique intérieure ou sécuritaire.

Deux mille délégués venus des cinq continents se sont pressés dans la station balnéaire du bord de la mer Rouge, gardée par 50 000 soldats ou policiers et survolée des heures durant par des hélicoptères Apache, pour prendre connaissance des 60 projets offerts aux investisseurs étrangers dans le cadre de l’Egypt Economic Development Conference (EEDC). L’accueil a été positif si l’on en juge par le montant des capitaux annoncés : 60 milliards de dollars selon la presse officielle, 72 milliards selon d’autres sources et même 130 milliards selon le Middle East Economic Digest, un hebdomadaire de Dubaï qui fait autorité en la matière. Bien sûr, ce sont là des promesses plus que des engagements. Leur durée de réalisation peut varier considérablement et laisser l’investissement étranger annuel à ses modestes niveaux actuels, alors que l’objectif est au moins de revenir aux 15 milliards de dollars annuels enregistrés durant les dernières années de la présidence de Hosni Moubarak. Dans tous les cas, on reste loin des ambitions, sans doute exagérées, de son successeur : « Il nous faut 2 à 300 milliards de dollars ! »1.

L’énergie et la construction, secteurs prioritaires

Comme prévu, deux secteurs ont raflé la mise : l’énergie et le bâtiment. L’Égypte manque de gaz et d’électricité depuis des années. Des tarifs trop bas et réglementés dissuadaient l’investissement privé et débouchaient inéluctablement sur des coupures d’électricité et des pénuries. Le retour en cours aux prix du marché international, avec la suppression progressive — annoncée à l’été 2014 — des subventions, le règlement partiel des arriérés de paiement dus aux sociétés gazières, rouvrent désormais le secteur aux capitaux étrangers. La perspective, malgré l’insécurité, n’a pas échappé aux grands groupes internationaux comme le britannique BP (12 milliards de dollars), l’italien ENI, l’allemand Siemens qui construira des centrales électriques (6 600 MW) ou le saoudien ACWA Power International (7 milliards de dollars).

Le secteur de la construction a attiré surtout les sociétés du Golfe. Une nouvelle capitale devrait être construite à l’est du Nil, à 40 kilomètres du Caire, par un riche promoteur immobilier de Dubaï. Un contrat de 45 milliards de dollars qui a été négocié, dit-on, en tête-à-tête avec le maréchal Al-Sissi par Mohamed Al-Abbar, président d’Emaar Properties. En revanche, le programme tant vanté d’un million de nouveaux logements sociaux promis en mars 2014 à la suite d’un accord entre l’armée et Arabtec Holding n’a pas progressé : l’évaluation du prix des terrains cédés par l’État oppose toujours les deux partenaires.

L’Arabie saoudite, principal investisseur étranger en Égypte qui avait lancé l’idée de ce sommet était représentée par le prince héritier Muqrin ben Abdelaziz Al-Saoud. Il a promis de poursuivre l’aide apportée par les trois pétromonarchies (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Koweït), soit 12 milliards de dollars sous diverses formes. Le montant est plus modeste que le précédent (23 milliards de dollars), la crise pétrolière n’épargne personne. Riyad enregistrera en 2015 le plus lourd déficit budgétaire de son histoire et l’Égypte n’est pas son seul allié dans le besoin (Bahreïn, Jordanie, Yémen…).

L’épineuse question du partage des eaux du Nil

À peine le sommet terminé, le président égyptien s’est rendu au Soudan et en Éthiopie pour tenter de lever un obstacle politique majeur à sa nouvelle diplomatie commerciale en Afrique de l’Est : le partage des eaux du Nil. Cinq pays riverains (l’Éthiopie, le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda et la Tanzanie) regroupés dans le Nile Basin Cooperative Framework Agreement (CFA) contestent depuis 2010 les droits exclusifs du Soudan et de l’Égypte sur les eaux du plus long fleuve du monde. Ils leur ont été accordés par le Royaume-Uni à une époque où l’empire britannique, du Cap au Caire, régnait sur la région et ont été renouvelés en 1959, avant l’indépendance de quatre des cinq pays du CFA. En 2012, l’Éthiopie, plus peuplée que l’Égypte, a fait un pas de plus dans la contestation de ses « droits historiques » en lançant la construction d’un barrage pharaonique sur le Nil Bleu, baptisé « Renaissance » (Grand Ethiopian Renaissance dam, Gerd). Son réservoir, presque aussi étendu que le lac Nasser à Assouan, a sur le papier la capacité de retenir l’équivalent de la crue annuelle du fleuve (en moyenne 70 à 80 milliards de m3), soit plus que les 55,5 milliards de m3 officiellement attribués à l’Égypte.

On comprend que le projet inquiète Le Caire, déjà angoissé par la perspective de manquer bientôt d’eau. « Nous entrons dans une ère de pauvreté hydrique », prophétisait fin mars le ministre de l’irrigation, forçant un peu le trait, sans doute pour des raisons diplomatiques. Résultat, le pouvoir a beaucoup hésité sur la réponse à apporter au projet éthiopien. Un civil, l’ex-président Mohamed Morsi, envisageait de l’empêcher par la force. Une opération musclée contre le chantier situé à 40 kilomètres de la frontière soudanaise a été évoquée, à condition que Khartoum donne son feu vert. Le militaire a choisi la voie diplomatique.

Une déclaration de principes a été adoptée le 23 mars 2015. Elle est floue à souhait. Une répartition plus équitable des eaux y est affirmée, sans que l’Égypte renonce explicitement à ses « droits historiques ». « Ces bonnes intentions changent fondamentalement la dimension politique et “psychologique” du contentieux avec un gagnant, l’Éthiopie, reconnu comme “partenaire incontournable” et ayant des “droits” sur le Nil et ses eaux. Le Caire n’a rien reçu en contrepartie, pas même la reconnaissance par l’Éthiopie du traité de 1959… », explique un géographe, Habib Ayed, de l’université Paris VIII. Mais quels droits ? Le président Al-Sissi semble résigné à ce qu’Addis-Abeba utilise les eaux du Nil pour produire de l’électricité, ce qui, une fois le réservoir du barrage rempli en sept ou dix ans2, ne priverait pas en principe l’Égypte d’un mètre cube d’eau. Mais pas à ce que le Nil irrigue les terres éthiopiennes. L’article 2 de la déclaration parle de « développement économique », un terme derrière lequel les Égyptiens mettent uniquement la production d’électricité, sans être assurés que l’autre partie ne rêve pas d’agriculture et d’irrigation. Un expert international — à désigner prochainement — devrait aider à lever ces ambiguïtés pour permettre la signature d’un nouvel accord international à sept organisant le partage des eaux du Nil, ce qui risque de prendre des années plutôt que des mois.

Nouveaux marchés est-africains

En attendant, les exportateurs égyptiens pourraient trouver chez leurs voisins d’Afrique de l’Est de nouveaux marchés. Devant le Parlement éthiopien, le président Al-Sissi a promis le 24 mars une autoroute pour relier les deux pays, une ligne maritime, l’installation de 40 entreprises industrielles sur place, l’achat de viande aux éleveurs des hauts plateaux et la fin de « l’inconfort » qui préside depuis trop longtemps aux relations entre les deux pays les plus peuplés de l’Afrique orientale. Le 29 mars, pour la première fois depuis longtemps, l’Égypte était représentée par son premier ministre, Ibrahim Mahlab, au sommet du Comesa3, le marché commun de l’Est africain.

Encore faut-il avoir des marchandises à exporter, et donc produire. Actuellement, l’Égypte importe deux fois plus qu’elle n’exporte. Le sommet de Charm El-Cheikh ne va pas remédier à ce manque dramatique de capacité de production. Visiblement, ni les groupes privés du Golfe, spécialisés d’abord dans l’immobilier et les services, ni les multinationales déjà installées dans des pays moins exposés, ne se sont précipités pour investir dans l’industrie et l’agriculture locales qui en ont le plus grand besoin. Quant aux « grands groupes d’affaires de l’époque Moubarak, Al-Sissi s’en méfie mais ne peut pas s’en passer », écrit Bernard Rougier, directeur adjoint du Centre d’études et de documentation économiques, juridique et sociales (Cedej) au Caire4. Sont-ils prêts à mieux partager la modeste prospérité promise par les militaires qu’ils ne l’ont fait avant la révolution de 2011 ?

La recherche d’une politique économique qui relance l’activité et l’emploi (13 % de chômeurs officiellement, le triple chez les jeunes) et d’une politique sociale qui redistribue plus équitablement les fruits de la croissance quand elle sera vraiment là, reste d’actualité après comme avant Charm el-Cheikh.

1Richard Thompson, Middle East Economic Digest, 17 mars 2015.

2Si le réservoir d’une capacité de 80 milliards de m3 est rempli en 10 ans, l’Égypte est privée pendant cette période de 15 % des eaux du Nil (47,5 milliards au lieu de 55,5 milliards). En 2013-2014, les ressources en eau de l’Égypte étaient de 76 milliards de m3 dont 73 % provenaient du Nil. Le National Planning Institute du Caire estime que 21 milliards de m3 supplémentaires seront nécessaires en 2050 pour une population de 150 millions de personnes. Quel que soit l’accord final entre les parties, il faudra les trouver ailleurs que dans le Nil.

3Common Market for Estern and Southern Africa. Vingt États africains ont adhéré à ce marché qui vise à établir une zone de libre-échange au profit de ses 406 millions de consommateurs. Le premier ministre éthiopien prend la présidence de l’organisation à compter du 1er avril 2015.

4Agnès Rotivel, « Le pouvoir égyptien invente de nouveaux équilibres », La Croix, 20 mars 2015. Bernard Rougier a écrit et co-dirigé avec Stéphane Lacroix L’Égypte en révolutions, PUF, 2015. — 322 pages.