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En Égypte, grand exportateur agricole, la faim continue d’augmenter

Confronté à des défis inédits (réchauffement climatique, croissance démographique, pénurie d’eau), l’Égypte poursuit un modèle de développement agricole fondé sur les exportations au détriment d’une population qui souffre de la faim. Alors que des expériences ponctuelles montrent les possibilités de choix différents.

Le Caire, 2012
Marco Longari/AFP

Le 28 juin 2023, lors des célébrations de l’Aïd El-Adha, nombre d’Égyptiens ont pu compter sur la solidarité populaire pour manger un peu de viande, distribuée à l’occasion. Car la faim continue d’augmenter en Égypte depuis la révolution de 2011 : selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), plus de 27 millions d’Égyptiens seraient en état modéré ou sévère d’insécurité alimentaire. Certains en viennent à changer leurs pratiques alimentaires et, au-delà du végétarisme devenu parfois nécessaire, nombre d’entre eux ont troqué leur tasse de café pour du thé, à 3 livres égyptiennes (EGP, environ 10 centimes d’euros) de moins. Pour le docteur Ahmed, qui travaille au sein d’une association engagée sur le terrain auprès de familles vulnérables, « de plus en plus d’enfants souffrent d’anémie et les nourrissons sont de plus en plus mal nourris, en raison de la dégradation de la situation financière des parents ». Cette croissance de la faim va en effet de pair avec l’augmentation de la pauvreté, qui toucherait près de la moitié de la population, et, relativement, l’inflation extrême — les produits ayant presque triplé en un an — notamment due à la dévaluation de la livre, qui a perdu 100 % de sa valeur sur l’année. Autant dire que la célébration de la décennie de dictature militaire ne démarre pas sous les meilleurs auspices.

La peur de nouvelles « émeutes de la faim »

L’article 79 de la Constitution de 2014 est pourtant clair : « Chaque citoyen a le droit à une alimentation saine et suffisante et à de l’eau propre. » Comment expliquer, alors, que la faim augmente, et, ce, malgré la poursuite de programmes massifs de subventions alimentaires ? Ces derniers, que le Fonds monétaire international (FMI) cherche à remettre en cause depuis les années 1970 et, plus récemment, depuis 2016 et l’octroi d’un prêt de 12 milliards de dollars (11 milliards d’euros), ont été certes été amendés (augmentation des prix des denrées, diminution des quantités subventionnées), mais continuent de peser dans le budget de l’État à plus de 3 milliards d’euros chaque année. Au-delà du fait qu’ils s’avèrent indispensables pour 60 % des Égyptiens qui en dépendent, leur remise en cause ferait resurgir le spectre des émeutes de la faim, comme en 1977 et en 2008, et de mobilisations sociales qui, comme le démontre une récente étude1, sont corrélées au coût de la vie. Cette frayeur des autorités est toutefois contrecarrée par un contrôle sécuritaire sans équivalent dans l’histoire de l’Égypte moderne et un urbanisme autoritaire qui visent à entraver les rassemblements et à protéger le pouvoir, comme l’illustre la construction d’une nouvelle capitale administrative dans le désert, à 50 km à l’est du Caire.

Essentielles, ces subventions alimentaires ne se concentrent cependant pas sur des produits de bonne qualité — pain, sucre, huile, pâtes, riz —, excluant des produits végétaux, comme le développe la docteure Hala Barakat, spécialiste des systèmes alimentaires. C’est là que se creuse l’écart entre un nombre atteint de calories et une nutrition satisfaisante. Les conséquences sanitaires, notamment en termes de diabète et d’obésité, sont ainsi désastreuses ; les subventions ne faisant qu’alimenter le cercle vicieux de la « malbouffe », au nom de la lutte contre la faim. D’où l’idée que les termes du débat sur l’alimentation restent d’importance, car entre la « souveraineté alimentaire » et la « sécurité alimentaire », les stratégies et priorités politiques diffèrent : l’idéal serait, selon elle, « de viser un droit à une nourriture appropriée, prenant en compte les besoins, mais surtout les contextes locaux ».

Or c’est bien l’inverse que reflète la structure du modèle agricole égyptien, guidé avant tout par des objectifs d’exportation, afin d’accroître les rentrées de devises étrangères. Et, comme le soulignait déjà Habib Ayeb il y a 15 ans, « en faisant le choix du "tout (agricole) pour l’export", l’État égyptien assume une triple responsabilité : marginalisation de la petite paysannerie généralement pauvre, réduction relative de la production alimentaire et crise alimentaire grave2. » D’où le paradoxe qu’un pays exportateur agricole soit encore en situation de difficulté alimentaire… Autre paradoxe au pays du foul, les fèves sont importées à 80 %, en particulier d’Australie, comme la totalité des lentilles, principalement de Turquie.

Si la plupart des exploitations sont familiales et de petite taille (87 % inférieures à un hectare), les petits paysans sont, depuis l’ouverture du marché aux spéculateurs, extrêmement vulnérables à la conjoncture climatique, économique et géopolitique mondiale. Avant la guerre en Ukraine, le gouvernement achetait le blé local à 300 EGP/150 kg (8,94 euros), soit un prix extrêmement bas, non incitatif, d’où le fait que les cultivateurs privilégiaient d’autres cultures plus rentables ou vivrières. Ce prix est aujourd’hui de 1 300 EGP (38,74 euros), et le gouvernement a sanctuarisé l’achat d’au moins un quart des récoltes, suscitant l’intérêt de nombreux producteurs.

Une interdiction d’exportation a également été prise fin 2022 sur certains aliments de base comme le riz. L’idée du gouvernement est de réduire sa dépendance aux importations, passées pour le blé de près de 70 % à 50 % depuis le déclenchement du conflit ukrainien. Toutefois, selon la FAO, l’Égypte devrait encore importer 12 millions de tonnes de blé cette année et demeurer le principal importateur mondial.

Vulnérabilité aux changements climatiques

Depuis le coup d’État militaire de 2013, le gouvernement mise sur diverses stratégies pour lutter contre l’insécurité alimentaire, entre expansion des terres arables sur le désert et augmentation de la production avec des mégaprojets, tel New Delta, qui viserait à cultiver plus de 420 000 hectares à l’ouest du delta du Nil, incluant la construction d’une rivière artificielle d’une centaine de kilomètres. Dans le même temps, la logique de rente à l’exportation, malgré l’instabilité des marchés, reste inchangée. Quarante-neuf projets agricoles publics auraient déjà été achevés, mais on déplore le manque de consultation des principaux intéressés que sont les petits paysans. Par ailleurs, comme le souligne le sociologue Saker El Nour3, au cours de la dernière décennie,l’armée a accru son contrôle sur le secteur agricole à l’instar de l’ensemble de l’économie, et la plupart des projets sont sous supervision directe du président. La marchandisation à outrance de la terre a renforcé le poids des investisseurs privés, en particulier du Golfe, dans l’accaparement foncier. Deux tendances qui marginalisent, là encore, la petite paysannerie.

Des agences onusiennes, comme le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et le Fonds international de développement agricole (FIDA), l’Union européenne ainsi que certaines agences bilatérales de développement, soutiennent des initiatives utiles, comme la construction de silos pour accroître les capacités de stockage, mais, là encore, certains acteurs déplorent une approche encore trop centrée sur les chiffres et moins sur les contextes locaux, ni même sur la préservation des traditions agricoles et de l’environnement. Et des problèmes structurels, comme la perte et le gaspillage des produits alimentaires, estimés à 50 %, ne semblent pas non plus se réduire. La tendance actuelle reste dépendante de l’utilisation d’engrais chimiques et de pesticides, dont les coûts à l’importation ont également augmenté, et qui a pour effet d’amoindrir la qualité des cultures et la fertilité des sols : le Programme alimentaire mondial (PAM) anticipe déjà une baisse de 30 % de la production en Haute-Égypte à l’horizon 2040.

La vulnérabilité de l’Égypte aux changements climatiques n’est plus à démontrer en termes d’élévation du niveau de la mer, donc de salinisation des réserves aquifères du delta, de désertification et de stress hydrique. Et comme le confirme une source dans le secteur de l’irrigation, malgré son développement, le recyclage des eaux usées est loin d’être généralisé. Autant de facteurs qui, conjugués à une croissance démographique à hauteur de 2 millions de naissances par an, ne risquent pas d’inverser à la baisse la tendance à la malnutrition. Sans même développer le contexte géopolitique particulier du Nil et le barrage éthiopien de la Renaissance, en phase finale de remplissage, qui aurait déjà des effets sur le débit du fleuve en aval…

Inventer d’autres pratiques

Même si d’autres façons de concevoir l’agriculture se développent à travers des pratiques alternatives, celles-ci restent très limitées et enrayées. À noter que la législation internationale, forte du lobbying des plus grosses industries du secteur ne promeut pas cette vision plus respectueuse de l’environnement et des cultures, et l’Égypte a même rejoint fin 2019 l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV), ayant pour conséquence de restreindre les droits des paysans sur l’utilisation des semences. Des solutions pour une agriculture plus durable sont pourtant connues de longue date : permaculture, labour différent de la terre, biofertilisants, remplacement des intrants par du fumier, diversification des cultures ; mais elles ne sont ni sérieusement promues par les autorités, malgré une loi sur l’agriculture biologique de 2020 ni privilégiées par les consommateurs, et rarement valorisées par les paysans. Malgré ses effets sur l’augmentation des rendements, l’amélioration de la qualité des produits et la réduction des gaspillages, la part de l’agriculture biologique en Égypte reste encore inférieure à 5 % des terres cultivées.

C’est malgré tout ce type d’agriculture que développe depuis plus d’une décennie l’Association de développement intégré de Minya (ADIM)4 avec l’appui du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD)-Terre solidaire, en soutenant des projets alternatifs au sein de cinq villages du gouvernorat de Minya. En lien avec des ingénieurs, des professeurs d’université et des centres de recherche, l’IDAM valorise des pratiques différentes de la terre par 600 petits paysans et l’autonomie des communautés, que ce soit par la structuration de collectifs paysans ou par un système d’accès au crédit. L’enjeu est avant tout de faire prendre conscience que des alternatives écologiques existent et permettent de s’émanciper des logiques prédatrices du marché. « La situation s’améliore grâce à des compétences accrues et des données plus précises, mais notre travail d’agroécologie reste encore trop minoritaire », déplore Nady Khalil, le directeur de l’association.

D’autres entités comme Sekem ou Organic Egypt mettent en avant leur promotion d’une agriculture biologique, notamment dans le désert, et des standards de haut niveau, écologiques et sociaux. Ces initiatives restent, elles aussi, encore trop marginales et les semences utilisées… majoritairement hybrides. En attendant, comme Hala Barakat le suggère, « les petits paysans devraient revenir à la culture des fèves et des lentilles, bonne pour les sols, d’autant que la qualité des cultures locales est meilleure et plus appréciée par la population. » Même si de nouvelles « émeutes du pain » ne sont pas envisagées à court terme, de véritables transformations agricoles, à commencer par les formations, permettraient de faire reculer la faim, d’améliorer la santé du plus grand nombre, et surtout, d’impliquer les principaux acteurs du secteur. Et on espère que ces derniers, en temps voulu, s’uniront davantage que dans le film La Terre de Youssef Chahine (1969).

2Habib Ayeb, « Crise alimentaire en Égypte : compétition sur les ressources, souveraineté alimentaire et rôle de l’État », Hérodote 2008/4 (no. 131), pages 58-72.

4Fondée en 1986, l’association travaille au développement rural dans plusieurs villages de la région de Minya, en Haute-Égypte.

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