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En Égypte, la « guerre contre le terrorisme » s’étend, les attentats aussi

Une myriade de groupes armés souvent rivaux

Depuis la destitution du président égyptien Mohamed Morsi en juillet 2013, le Sinaï constitue une préoccupation majeure pour les autorités égyptiennes en raison des opérations qu’y mène l’organisation Wilayat Sinaï (Province du Sinaï, anciennement Ansar Beit al-Maqdis), affiliée depuis 2014 à l’organisation de l’État islamique (OEI) et qui a étendu son rayon d’action du Sinaï jusqu’au cœur de la vallée du Nil. Le terrible massacre du vendredi 24 novembre qui a tué au moins 305 personnes confirme s’il en était besoin — bien qu’il n’ait pas encore été revendiqué — l’état de guerre ouverte qui règne dans la péninsule et la menace qu’il fait peser sur l’ensemble du pays.

Elle met aussi en lumière l’échec total de la « guerre au terrorisme » menée par le pouvoir égyptien depuis le coup d’État de juillet 2013. Malgré une répression contre toutes les forces politiques, islamistes comme laïques, des dizaines de milliers d’arrestations, la torture à une vaste échelle et le contrôle pesant des médias, le président Abdel Fattah Al-Sissi est incapable de ramener l’ordre. Et les attaques touchent désormais l’est du pays, à la frontière de la Libye.

L’attaque perpétrée le 20 octobre 2017 dans l’oasis de Bahariya à quelques jours de la visite en France du président Abdel Fattah Al-Sissi a également mis en évidence la dangerosité du nouveau front ouvert par les groupes djihadistes à l’ouest du Nil. L’opération, finalement revendiquée par le groupe Ansar al-Islam (Partisans de l’islam) aurait causé la mort d’une cinquantaine de policiers selon des sources sécuritaires citées par les médias égyptiens (16 selon les chiffres officiels). Elle a également provoqué certains remaniements majeurs dans l’appareil de sécurité, notamment le changement du chef d’état-major de l’armée (beau-père du fils du président) et révélé au grand jour l’effervescence qui agite les mouvements djihadistes égyptiens et la confusion qui domine la lutte antiterroriste menée par les autorités.

Le front du désert occidental

La situation dans le désert occidental — compliquée par la proximité de la frontière avec la Libye longue de quelque 1 200 km — s’est notablement dégradée au cours des trois dernières années, avec la multiplication des accrochages entre policiers et djihadistes. Le nombre croissant d’incidents sanglants témoigne de la prolifération des groupes armés et de la difficulté du régime d’Abdel Fattah Al-Sissi à sécuriser la région.

Depuis juillet 2013, les combats y ont fait au moins 60 morts dans les rangs des soldats et officiers de l’armée et de la police, dont la plupart ont péri dans l’embuscade de Farafra, en juillet 2014. Les chiffres officiels font état de 28 terroristes abattus et de 22 autres faits prisonniers, sans compter 8 touristes mexicains tués par erreur en septembre 2015 avec 4 de leurs accompagnateurs par les forces égyptiennes. Lors de sa visite en France, le président Al-Sissi a indiqué que depuis son arrivée au pouvoir, les forces de sécurité égyptiennes avaient détruit 1 200 véhicules tout-terrain transportant des armes et des terroristes le long de la frontière avec la Libye.

Wilayat Sinaï et Jounoud al-Khilafa, deux nouvelles branches de l’OEI implantées en Égypte ont revendiqué l’assassinat de deux otages, un Croate et un ingénieur en pétrochimie américain, et le meurtre de 28 coptes dans l’attaque du car qui les transportait, le 26 mai 2017, vers le monastère Saint-Samuel. Cette dernière opération avait provoqué une incursion des forces armées égyptiennes en territoire libyen et le pilonnage de plusieurs sites dans les villes de Derna et Jafra, une zone où s’est implanté un groupe proche d’Al-Qaida, le Majlis Choura al-Moudjahidine (Conseil consultatif des combattants), qui a pourtant nié toute responsabilité dans cette attaque.

La multiplication de ces attentats a été entourée d’une confusion manifeste quant à leurs auteurs, telle celle qui a saisi le pays suite à l’attaque de l’église Boutrossia à Alexandrie en décembre 2016. Bien qu’elle ait été revendiquée par l’OEI, à qui fallait-il en attribuer la paternité : à la branche de cette organisation dans le Sinaï, Wilayat Sinai ? À une nouvelle cellule opérant en autonomie dans le Delta, ou encore à une nouvelle branche de l’OEI opérant hors du Sinaï ?

Face à cette brusque dégradation de la situation, le président Al-Sissi a inauguré le 25 juillet 2017 à Marsa Matrouh la base militaire Mohamed Naguib, la plus grande d’Égypte et d’Afrique du Nord, afin de contenir le péril venant de l’ouest. Et au mois d’août, la police a annoncé une vaste opération de ratissage dans l’arrière-pays désertique de plusieurs gouvernorats de Haute-Égypte (Qena, Louxor, Sohag, Wadi Gadid et Assiout) en vue d’encercler les grottes et défilés où s’étaient réfugiés les éléments d’une « cellule » dite « de Amrou Saad », affiliée à l’OEI, mais indépendante de Wilayat Sinaï, et finalement présentée comme responsable des offensives contre les églises.

Une confusion similaire a prévalu après l’attaque de Bahariya le 20 octobre 2017, au cours de laquelle des djihadistes ont décimé une colonne de police engagée dans une passe encaissée à coup de lance-roquettes, d’obus de mortiers, voire selon certaines sources sécuritaires, de missiles, à quelque 135 km du gouvernorat de Gizeh. Deux semaines durant, on s’est interrogé sur les auteurs de l’attaque, jusqu’à ce que celle-ci soit finalement revendiquée par Ansar al-Islam, sans doute affilié à Al Qaida. Les déclarations contradictoires des sources policières sur les responsables présumés ont révélé au passage la confusion régnant au sein des forces de sécurité et les zones d’ombre entourant la multiplication et l’évolution des groupes djihadistes dans cette zone. À cette occasion, la présence d’au moins trois principaux groupes armés outre Ansar al-Islam qui a revendiqué l’attaque a été attestée dans la région. Il y avait donc Al-Mourabitoune, autre affilié à Al-Qaida et, comme Ansar al-Islam, dirigé par un ancien officier de l’armée égyptienne ; Jounoud Al-Khilafa, membre de l’OEI mais indépendant de Wilayat Sinaï (également appelé « Daech Masr ») ; Hasm, affilié aux Frères musulmans.

Al-Mourabitoune (Al-Qaida)

Le groupe Al Mourabitoune et son chef Hicham Ashmawi apparaissent pour la première fois dans une vidéo revendiquant l’attentat de Farafra en juillet 2014. Selon les renseignements militaires, Ashmawi, ex-officier d’infanterie puis membre des forces spéciales de l’armée a été limogé à l’issue d’un procès en cour martiale en 2012. Suite à une altercation avec le prédicateur de son camp d’entraînement qui avait commis une erreur de psalmodie du Coran, il avait été relégué à des tâches administratives par sa hiérarchie avant d’être accusé de distribuer des ouvrages salafistes à ses collègues.

Début 2013, les services égyptiens le repèrent en Syrie, dans les rangs de Jabhat Al-Nosra, qui était alors la branche syrienne d’Al-Qaida. Quelques mois plus tard, son nom ressurgit lors des attaques terroristes menées dans le nord du Sinaï et certains gouvernorats du Delta par Ansar Beit Al-Maqdis, avant que le groupe ne fasse allégeance à l’OEI.

C’est dans la tentative d’assassinat de l’ancien ministre de l’Intérieur Mohamed Ibrahim, près de chez lui au nord du Caire, que le rôle d’Ashmawi apparaît le plus clairement. Le lendemain de l’attentat, les services de sécurité égyptiens effectuent une descente à son domicile situé non loin du lieu de l’attaque, où sa famille tient une mosquée qui lui sert de tribune. Ils saisissent des documents et des munitions qui attesteraient de sa responsabilité dans l’attentat ainsi que dans de multiples offensives menées dans la vallée et le Delta contre des officiers de police, des directions de la sûreté et des postes militaires. On lui impute à ce titre, entre autres : l’attaque du siège du ministère de l’intérieur à Dakahleya, visée à deux reprises, en juillet et en décembre 2013 ; celle du bâtiment abritant les renseignements militaires à Ismaïlia au mois d’octobre ; celle du camp central des forces de police au mois de décembre de la même année ; et celle de la direction de la police du Caire en janvier 2014. Ashmawi est aussi officiellement accusé d’avoir supervisé l’embuscade de Farafra en juillet 2014, ainsi que l’assaut contre le siège du bataillon 101 qui a fait 29 morts à Al-Arish en février 2015.

Des divergences ont commencé à se faire jour entre Ashmawi et Ansar Beit Al-Maqdis en 2014 lorsque l’organisation prête allégeance au calife de l’État Islamique Abou Bakr Al-Baghdadi, et prend le nom de « Wilayat Sinaï ». Ashmawi quitte alors le groupe pour réapparaître quelque temps plus tard sous le nom de Abou Omar Al-Mouhajir, émir du nouveau groupe Al-Mourabitoune, dans une vidéo revendiquant l’opération de Farafra en juillet 2014. Après la rupture avec son ancien groupe, il rejoint la Libye pour soigner les blessures reçues à Farafra. Sur place, il participe à des opérations et supervise des entraînements. On perd ensuite sa trace, tandis qu’un nouveau groupe djihadiste lui aussi affilié à Al Qaida se signale.

Ansar al-Islam, présumé affilié à Al-Qaida

C’est finalement un groupe nommé Ansar al-Islam qui a revendiqué l’attaque de Bahariya, le 20 octobre 2017, dans un communiqué diffusé par la « chaîne des gardiens de la charia » Qanat Houras al-Charia, l’un des médias d’Al-Qaida, qui a été le premier à saluer l’attaque de Bahiriya. La chaîne a confirmé la mort au cours de l’assaut mené par les forces de police d’un certain Emad Al-Din Abdel Hamid, présenté comme le chef d’Ansar al-Islam.

Le capitaine Emad Al-Din Abdel Hamid (Abou Hatim de son nom de guerre), âgé de 39 ans lors de sa mort sous les balles de la police, était originaire d’Alexandrie. Les informations dont on dispose à son sujet proviennent soit de dossiers d’enquête judiciaire soit de sources médiatiques djihadistes, qui fournissent peu de détails. On sait qu’il a servi en tant que capitaine dans les forces spéciales de l’armée avant d’être placé, lui aussi, à la retraite en raison de son adhésion à l’idéologie djihadiste. Son parcours est étroitement lié à celui de son camarade Hicham Ashmawi d’Al-Mourabitoune. Tout indique qu’il était le principal adjoint d’Ashmawi, ce qui accrédite l’idée que l’attaque de Bahariya a été réalisée pour le compte d’Al-Qaida. D’après les dossiers judiciaires, Emad Al-Din a d’abord été, avec Ashmawi et d’autres, à l’origine de la création de cellules de l’organisation Ansar Beit Al-Maqdis hors du Sinaï et de l’entraînement militaire de ses membres, avant que celle-ci ne fasse allégeance à l’OEI. Les deux hommes, blessés lors de l’opération de Farafra, ont ensuite gagné la ville de Derna en Libye, où l’on a perdu leur trace… jusqu’à ce que la photo d’Emad Al-Din apparaisse parmi celles des hommes abattus lors de l’intervention conjointe de l’armée et de la police qui a suivi l’attaque de Bahariya.

L’attaque de Bahariya « porte clairement l’empreinte d’Al-Qaida, qui évite de tuer des soldats. L’OEI, qui les considère pour sa part comme des impies méritant la mort au même titre que les officiers, les aurait certainement tués », affirme le spécialiste des groupes djihadistes Ahmed Farid Mawlana dans une déclaration à Mada Masr.

Dans son dernier communiqué, Ansar al-Islam ne fait pas mention de ses liens avec Al-Mourabitoune présentée comme une autre organisation projetant des opérations dans la même zone.

Jounoud Al-Khilafa (OEI)

En mai 2017, la revue Al-Naba publiée par les services médiatiques de l’État islamique, diffuse un entretien avec l’émir d’un groupe nommé Jounoud al-Khilafa (Soldats du califat) en Égypte, signalant par là que l’OEI dispose désormais en Égypte d’une nouvelle branche autonome, indépendante de Wilayat Sinaï. L’entretien laisse entendre que son chef serait un certain Amrou Saad. « Nous sommes tous des soldats de l’État islamique sur la terre du Sinaï et d’Égypte […]. Les attaques contre les églises font partie de notre combat et de notre guerre contre les impies […]. Nous disons [aux chrétiens] : la loi de Dieu s’applique à vous, le jugement de Dieu et de Son Prophète est sur vous, et vous avez le choix entre trois choses : l’islam, le tribut ou la mort », déclare l’émir inconnu dans cet entretien.

Au cours des mois précédents, les attaques terroristes visant les chrétiens dans la vallée et le delta du Nil s’étaient multipliées de manière spectaculaire. Une série de raids policiers contre le groupe dans des zones désertiques de Haute-Égypte ont suivi les attentats contre des églises à Abbassia, Tanta et Alexandrie, les enlèvements et les meurtres à El-Arish (qui ont provoqué des déplacements de population du nord du Sinaï vers la région de Suez), et l’attaque du bus de pèlerins coptes désormais attribuée à la cellule Abou Saad. Ils ont donné lieu à des accrochages entre policiers et djihadistes dans le désert de Qena.

Le 20 août, au cours d’une nouvelle traque du groupe d’Amrou Saad dans la région de Bahariya où sa présence avait été signalée au ministère de l’intérieur, des djihadistes ont pris d’assaut le convoi, tuant 14 policiers, dont 5 officiers.

Hasm (Frères musulmans)

Une autre organisation armée, issue quant à elle des Frères musulmans, opère également — entre autres — dans la région de Bahariya. Fondée en juillet 2016, Hasm a revendiqué notamment l’assassinat en décembre 2016 de 6 policiers tombés dans une embuscade sur la route des pyramides dans le gouvernorat de Gizeh et, en juillet dernier, celui d’un officier en faction à un barrage de la sûreté nationale. Privilégiant les actions de faible envergure, Hasm aurait perdu un nombre important de ses cadres sous les coups répétés de la police au cours des derniers mois.

Malgré l’arrestation le 31 octobre de 73 personnes soupçonnées d’être liées à l’attentat de Bahariya selon une source sécuritaire citée par Al-Chourouq, de nombreuses zones d’ombre demeurent quant au développement et à l’organisation des groupes djihadistes à l’ouest du Nil, à commencer par la question de savoir si le groupe dit « Ansar al-Islam » est lié à tous ceux qui portent le même nom dans les pays du Sahel. Selon Mada Masr , les autorités égyptiennes ont nié avoir procédé à une seconde frappe aérienne sur la ville libyenne de Derna en représailles de l’attentat. Ce qui a contribué à renforcer la confusion qui règne autour des activités de ces organisations.