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Gaza 2023

En Jordanie, les réfugiés palestiniens des camps renouent avec leur cause

Depuis le 7 octobre, la Jordanie — pays arabe qui compte le plus grand pourcentage de Palestiniens parmi sa population — est le théâtre de manifestations hebdomadaires dans la capitale Amman ainsi que dans d’autres gouvernorats, et la question palestinienne est revenue en tête des préoccupations actuelles. Dans les camps de réfugiés, la contradiction entre la politique du pays et sa réalité démographique et géographique est à son paroxysme. Reportage.

Le camp de réfugiés palestiniens de Jerash

« Ma terre et la tienne ne sont pas à vendre, à bas la normalisation ! » Ce slogan et d’autres encore sont scandés dans les manifestations hebdomadaires sans précédent que connaît la Jordanie depuis le 7 octobre. Jusque-là, les quelques mouvements sociaux et politiques relatifs à la question palestinienne se limitaient à contester les accords d’électricité et de gaz entre la Jordanie et Israël. L’accord d’importation de gaz d’Israël a été signé en 2016 et le pompage direct a commencé début 2020, malgré la contestation populaire et les demandes des députés d’annuler cet accord. De nombreuses manifestations ont été organisées ces dernières années sous le slogan « Le gaz ennemi, c’est l’occupation », dénonçant l’achat de gaz israélien provenant du champ offshore « Leviathan », que les manifestants considèrent comme du gaz volé à la Palestine, acheté avec de l’argent jordanien. Mais depuis le début de la guerre sur Gaza, les rues vibrent au rythme des chants qui exigent la libération de la Palestine et la fin de l’occupation. Des campagnes de boycott sont également largement diffusées, en plus de la journée de grève générale qui a eu lieu le lundi 11 décembre.

Les manifestations ont lieu dans le centre-ville tous les vendredis après la grande prière dans la capitale Amman, en plus de celles qui ont lieu devant l’ambassade israélienne dans le quartier Al-Rabieh, à environ 20 minutes du centre. La campagne de boycott s’est également intensifiée de manière exceptionnelle, grâce notamment au nombre croissant de bénévoles engagés dans le mouvement BDS (Boycott — Désinvestissement – Sanctions). Depuis le début de la guerre contre Gaza, les locaux de Starbucks, McDonald’s et d’autres marques directement ciblées par le boycott sont vides, et les publicités dans les rues présentent des produits nationaux alternatifs pour remplacer les produits ciblés. Des listes de toutes les entreprises et produits qui doivent être boycottés à cause du soutien de ces marques à Israël ou de leur présence dans les territoires occupés sont partagées sur les réseaux sociaux. D’autres appellent également au boycott des produits américains et européens pour les remplacer par les produits nationaux. Des vidéos montrant des enfants dans des magasins se renseignant sur l’origine d’une tablette de chocolat ou d’un jus avant de l’acheter sont devenues virales.

La Jordanie reste un cas à part dans le monde arabe au regard de la dimension démographique, géographique et culturelle par rapport à la Palestine. Depuis la Nakba de 1948, le pourcentage de Palestiniens détenteurs ou non la citoyenneté jordanienne dans ce pays reste le plus élevé au monde : autour de 60 % de la population. La Jordanie avait accueilli le plus grand nombre de réfugiés palestiniens après la Nakba, et de nouveau après la guerre de juin 1967. Treize camps de réfugiés officiels ont été établis dans cinq gouvernorats différents à la suite de ces événements, qui existent encore jusqu’à présent.

La naturalisation, une exception

L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient (UNRWA) assure des services sociaux, éducatifs et sanitaires dans dix de ces treize camps, mais ne gère ni ne contrôle la sécurité, qui relève des autorités du pays hôte. Les plus célèbres de ces camps sont :

➞ Zarka, premier camp de réfugiés palestiniens créé en Jordanie, sur les quatre camps qui ont vu le jour après la Nakba. Il a été fondé par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en 1949 et compte quatre écoles gérées par l’UNRWA. Ce camp se situe dans la deuxième plus grande ville du pays dont il porte le nom, et se trouve au nord-est de la capitale Amman ;

➞ Jabal Al-Hussein, créé en 1952 à Amman. Sa superficie est de 0,42 km2 pour 29 000 réfugiés enregistrés, d’où un grave surpeuplement. Aujourd’hui, « il n’y a pas d’espace pour ajouter d’autres bâtiments », selon l’UNRWA. Le camp compte quatre écoles gérées par les autorités jordaniennes ;

➞ Baqaa, le plus grand par la superficie (1,4 km2), et l’un des six camps « d’urgence » créés en 1968. Il contient 16 écoles gérées par l’UNRWA ;

➞ Jerach, plus connu sous le nom de « Camp de Gaza », est aussi un des six camps « d’urgence » créés en 1968. Il s’étend sur 0,75 km2. Il comprend quatre écoles réparties sur deux bâtiments, fonctionnant selon un système de double vacation : il s’agit de la méthode utilisée par l’UNRWA pour augmenter le nombre d’élèves pouvant être accueillis dans les écoles, compte tenu du faible nombre d’établissements et de la surpopulation des camps. La journée scolaire est ainsi divisée en deux périodes. Celle du matin s’étend de 6 h 45 à 11 h 45, et celle du soir de 12 à 17 h. Chacune de ces « périodes » est consacrée à une école différente, et les périodes sont alternées tous les mois.

Le nombre de Palestiniens enregistrés comme réfugiés dans les camps en Jordanie est estimé à environ 2,2 millions, selon les chiffres de l’UNRWA pour l’année 2023. Tous les camps sont confrontés à de nombreux problèmes, comme la pauvreté, le faible niveau d’éducation, le taux de chômage élevé et la propagation des mariages et des divorces précoces. Cela n’empêche pas le Département des affaires palestiniennes en Jordanie de considérer que :

La Jordanie était et est toujours le seul pays arabe qui a traité les réfugiés palestiniens et les a accueillis sur ses terres comme de véritables citoyens. Elle leur a accordé la citoyenneté jordanienne et leur a permis de s’intégrer dans la société, d’être influents et de bénéficier de la situation économique et sociale, sans les obliger à renoncer à leur identité nationale.

Si la première moitié de cette citation est vraie, la seconde moitié est discutable, comme le démontrent les entretiens que nous avons menés dans les camps. Les Palestiniens de Jordanie vivent dans un paradoxe constant, entre les efforts pour les installer et les considérer comme des « autochtones » d’une part, et l’argument constamment répété de la « terre d’accueil » d’autre part.

Oslo, un tournant

Il ressort des entretiens que nous avons menés avec les habitants des camps et les enseignants des écoles de l’UNRWA que le génocide en cours à Gaza et le déplacement qui rappelle celui de la Nakba ont eu deux conséquences fondamentales. La première est le retour en force de la mémoire et de l’identité palestiniennes en Jordanie. Cette question était jusque-là absente des préoccupations et des conversations quotidiennes, même parmi les Palestiniens qui s’étaient intégrés dans la société jordanienne et étaient devenus, dans une large mesure, semblables aux citoyens jordaniens. La deuxième conséquence est l’élargissement de l’espace pour parler de ces questions et pour organiser des activités politiques, après un effort de plusieurs années pour le réduire.

Cependant, cela ne va pas sans la crainte que ce mouvement populaire (palestinien et jordanien) soit purement circonstanciel, une sorte de « tendance », pour reprendre la formulation de nombre de nos interlocuteurs. Ces derniers redoutent en effet qu’il s’agisse là d’une sorte de politique de « soupape » : « Vous pouvez manifester dans la rue, mais ce sera le maximum qui sera autorisé », résume Dhekra Salama, membre active dans un centre destiné aux femmes et aux jeunes dans le camp de Zarqa.

Le professeur Najm Tawfiq, ancien directeur d’une des écoles de l’UNRWA dans le camp de Zarqa a souligné les nombreuses restrictions qui ont été imposées aux Palestiniens dans les camps et dans les écoles de l’UNRWA, et qui se sont considérablement accrues après les accords d’Oslo en 1993, puis avec l’accord de Wadi Arabah, qui a acté la normalisation et la paix entre la Jordanie et Israël en 1994. Le professeur estime que les écoles de l’agence onusienne étaient des « centres de relais du récit palestinien », mais qu’elles ne le sont plus. « Après les accords, il y a eu ce qu’ils ont appelé une politique de “neutralité” au sein de l’UNRWA. Désormais, Israël était un État reconnu dans la région, on ne pouvait plus en dire du mal ». Cette étape a été importante dans l’intégration des réfugiés palestiniens. Désormais, la relation entre ces derniers et Israël n’était plus celle de colonisés à leur colonisateur, mais une relation entre Jordaniens et un pays voisin reconnu. C’est à la faveur de cette mise sous silence que les Palestiniens, en particulier ceux qui détenaient la citoyenneté jordanienne, ont commencé à être considérés comme des citoyens jordaniens, et non comme des réfugiés palestiniens. « Il n’y a plus que 500 000 Palestiniens, la plupart d’origine gazaouie, qui n’ont aucune nationalité. Le reste s’est intégré dans la société ».

Pour Sahar Majid, professeur d’histoire dans une école de l’UNRWA, l’aspect le plus important de cette intégration est la suppression de la question palestinienne du programme d’histoire et du manuel qui lui était consacrée, et qui faisait partie du programme officiel jordanien dans les écoles publiques et celles de l’UNRWA jusqu’en 1994. « Il y a très peu d’espace pour enseigner ce sujet », nous a-t-elle confié. « Imaginez que dans un pays où la majeure partie de la population est d’origine palestinienne, aucun enseignement n’est dispensé sur leur pays et sur leur cause, qui est censée être aussi une cause primordiale pour la Jordanie. Après tout, ils disent que nous sommes un seul et même peuple ».

« Le pays hôte »

Nombreux sont ceux qui estiment que l’adage « un seul pays, un seul peuple » est vide de sens. « Nous sommes Jordaniens lorsque le gouvernement a besoin de nous, mais Palestiniens si nous avons besoin de quelque chose du gouvernement », résume Walid. Sahar explique :

La différence entre Palestiniens et Jordaniens devient flagrante quand on est en contact avec les services de l’État ou qu’on fait acte de candidature pour un emploi. Parfois, ils peuvent deviner grâce au nom de famille et le comportement change.

Être palestinien peut ainsi compliquer des procédures administratives, notamment en lien avec la santé ou l’éducation, ou même pour obtenir son permis de conduire. Le cas le plus complexe reste celui des Palestiniens détenteurs de passeports jordaniens temporaires, qui n’ont ni numéro d’identité nationale ni la nationalité jordanienne. Certains d’entre eux ne détiennent pas non plus de documents palestiniens et sont apatrides1.

Dans les cas où la mère a la nationalité jordanienne, les enfants détiennent des cartes d’identité jaunes (contrairement aux cartes jordaniennes qui sont bleues), appelées « carte des enfants de Jordaniennes » (les Jordaniennes n’ayant pas le droit de transmettre la nationalité à leurs enfants), qui leur confèrent certains « privilèges ». Ces « privilèges » ne signifient toutefois pas plus de droits, dans la mesure où le Palestinien bénéficie toujours d’un « traitement spécial » dans plusieurs domaines, comme l’interdiction d’accéder à toute fonction gouvernementale, le paiement de frais universitaires plus élevés qu’un Jordanien dans les universités privées (les Palestiniens sont alors traités comme des étudiants « étrangers »), la contrainte de devoir renouveler son permis de conduire chaque année, et non tous les dix ans comme les Jordaniens, etc.

Rima Al-Masri, étudiante qui détient un passeport jordanien temporaire témoigne :

Sans carte d’identité jordanienne, la vie est très différente. Les procédures administratives sont différentes et prennent beaucoup plus de temps. Tu peux avoir besoin de l’accord des services de renseignement juste pour obtenir ton permis de conduire. Même le renouvellement d’un passeport nous coûte 200 dinars jordaniens (258 euros), contre 50 dinars jordaniens (64 euros) seulement pour les Jordaniens. Et nous renouvelons régulièrement nos passeports nous autres, non pas parce que nous voyageons beaucoup — la plupart d’entre nous n’en a pas les moyens —, mais pour pouvoir utiliser le passeport comme pièce d’identité, au lieu de la carte des « enfants de Jordaniennes » que tous les agents de police ou de l’État ne connaissent pas. Chaque interaction avec une administration étatique vous rappelle que vous n’êtes pas autochtone.

Les Palestiniens de Jordanie, en particulier ceux qui disposent de passeports temporaires, vivent dans un état d’incertitude entre le désir d’installation et le rappel constant qui leur est fait qu’ils sont dans un « pays hôte ». Najm confirme que dans tout ce qui touche à la vie quotidienne il n’y a aucune différence entre les Palestiniens et les Jordaniens en Jordanie, et que le traitement réservé aux Palestiniens en Jordanie est le meilleur parmi les pays voisins, notamment comparé au Liban. Alors que Najm considère la Jordanie et la Palestine comme un seul pays sur les deux rives d’un même fleuve, Sahar Majed ne partage pas son avis : « Je ne pense pas que nous soyons un seul pays. En cas de tension, chacun est renvoyé à ce qu’il est ». Elle souligne qu’en cette période crispée, si une manifestation en soutien pour la Palestine est réprimée, les Jordaniens fuiront et ce seront les Palestiniens qui vont tenir face à la répression.

Ce sentiment de non-appartenance est partagé par de nombreux habitants des camps. Dhekra ajoute : « L’idée que vous vivez dans un endroit où vous vous sentez comme une invitée n’est pas agréable. Nous avons toujours été “l’autre” à l’intérieur de notre propre pays ». Lorsque nous lui avons demandé ce qu’elle entendait par « l’autre », elle a déclaré que ce sentiment d’être une « invitée » en Jordanie nourrit sa peur de se sentir un jour « invitée » également en Palestine, si jamais elle y retournait, puisqu’elle a vécu dans la diaspora toute sa vie.

La Révolution française mais pas la Nakba

Les écoles publiques et celles de l’UNRWA suivent le même programme scolaire, ces dernières s’alignant toujours sur la politique du pays hôte. Au vu des restrictions sévères sur l’enseignement de l’histoire de la Palestine depuis les accords d’Oslo, un « programme alternatif », selon l’expression de Sahar Majed, a été mis en place par les familles ou certains enseignants, dans le but « d’enrichir » celui imposé par l’État. Une initiative qui rencontre pas mal de défis.

Un groupe d’élèves âgés entre 10 et 16 ans se réunit régulièrement dans l’un des centres de jeunesse du camp de Baqaa. Certains d’entre eux sont scolarisés dans les écoles de l’UNRWA, d’autres dans les écoles publiques, les écoles de l’UNRWA n’acceptent que des élèves jusqu’à la dixième année de scolarité. Au cours d’une discussion autour de leurs expériences scolaires, ces jeunes ont souligné que l’espace pour parler de la question palestinienne est plus grand dans les écoles de l’UNRWA, mais cela dépend des efforts personnels des enseignantes, qui choisissent ou non d’évoquer le sujet dans leurs différentes matières. Toutefois, des discussions autour de l’histoire de la Palestine et de l’actualité commencent à voir le jour également dans les écoles publiques depuis le 7 octobre. Ahmed, 16 ans, exprime son mécontentement face aux manuels d’histoire qu’il a eus au cours de sa scolarité et qui « ne contiennent pas un seul mot sur la Palestine, la Nakba, ou les villages déplacés. En revanche, on étudie la Révolution française. À quoi cela va me servir si je n’apprends pas ma propre histoire ? »

Malgré les efforts personnels des enseignants et enseignantes pour traiter la question de la Palestine, cela reste un défi en raison du temps limité dont ils bénéficient. La durée d’un cours dans les écoles de l’UNRWA est de 35 minutes, soit 10 minutes de moins que dans les écoles publiques, en raison du système de double vacation. Pour Sahar Majed, cette durée limitée représente un obstacle majeur pour parler de la Palestine, alors que les enseignants ont déjà du mal à boucler le programme avant les examens de fin de chaque semestre :

De fait, une grande part de la responsabilité de transmettre incombe aux familles, pour apprendre à leurs enfants l’histoire de la Palestine. Mais lorsque je demande à un élève quelle est la différence entre un réfugié et une personne déplacée, ou ce qu’il sait d’Hébron, par exemple, et qu’il ne sait pas quoi répondre, je ne suis pas surprise.

Cette mise à l’écart totale dans les programmes scolaires, selon Sahar Majed, a créé un fossé éducatif important entre les différentes générations de Palestiniens en Jordanie et entre les individus, dans la mesure où l’étendue des connaissances de chacun dépend de sa famille, et à quel point il a évolué dans un environnement politisé. On peut parler ainsi d’une « politique de l’ignorance » autour de l’histoire d’un grand pan de la société.

Pour les maisons de femmes et de jeunes dans les camps qui proposent des activités éducatives ou sportives aux étudiants et des ateliers culturels et sociaux pour les femmes, la situation peut être pire. Si le camp est affilié ou soutenu par l’UNRWA ou à d’autres organisations internationales, toute activité politique y est strictement interdite. S’il s’agit en revanche de centres nationaux, ils feront l’objet d’une surveillance constante. Dhekra évoque les efforts qu’elle et certaines de ses collègues du Centre des femmes du camp de Zarqa avaient déployés pour organiser des activités autour de la Palestine. À chaque fois, il faut inviter un représentant du gouvernorat ou de la municipalité et « parler du pays hôte. Vous êtes toujours et partout contrôlés par les services de renseignement », ajoute-t-elle, mais là aussi, « la situation a changé après le 7 octobre. On a plus de marge de manœuvre pour organiser des activités et parler politique ». Qu’en sera-t-il après ?

1Cette minorité comprend les Palestiniens qui sont arrivés en Jordanie après 1967 et n’ont pas obtenu de nationalité palestinienne, en plus de ceux dont la nationalité a été arbitrairement retirée après 1988.

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