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En Turquie, « la politique porte toujours la moustache »

5 décembre 1934, les femmes obtiennent le droit de vote

Le 5 décembre 1934, les femmes turques obtenaient le droit de vote aux élections nationales, dix ans avant les Françaises. Elles pouvaient déjà voter et être représentées aux élections municipales depuis 1930, et la première femme cheffe de village, Gül Esin, était élue en 1933 dans le département de Cine d’Aydin. Mais cette avancée historique s’est vite heurtée, comme presque partout, au pouvoir patriarcal et leur participation pleine et entière à la vie politique est encore à venir, même si certains sondages prédisent une éventuelle victoire de l’ancienne ministre Meral Akşener à l’élection présidentielle de 2019, face à Recep Tayyip Erdoğan.

Alors que la jeune République fondée en 1923 sous le leadership de Mustafa Kemal tentait de se défaire des traditions dépassées de l’empire ottoman considérées comme les raisons principales de son déclin, les femmes sont devenues le symbole de la République turque et de ses aspirations à l’occidentalisation et à la modernisation. De manière connexe, un « féminisme d’État » sous le drapeau républicain a été introduit, avec des réformes importantes dans la vie sociale des femmes1. En tant que tel, le Code civil turc de 1926, modelé sur le Code civil suisse de 1912, mettait fin à la polygamie, accordait aux femmes le droit au mariage civil et le droit au divorce, ainsi que des droits patrimoniaux égaux. En plus des droits formels des femmes, leur image évoluait aussi à mesure que l’icône de la femme républicaine devenait celle de la femme éclairée et éduquée, visage de la future Turquie et « mère de la nation turque » moderne — et surtout occidentale.

Un droit accordé par « le père des Turcs » ?

Cependant, malgré ces avancées, c’est l’Etat qui prenait le contrôle des réformes et marginalisait le mouvement féministe de base. À titre d’exemple, l’histoire officielle raconte depuis longtemps que les droits des femmes en Turquie ont été accordés par les pères fondateurs, surtout Atatürk (« le père des Turcs ») et grâce à sa vision progressiste, sans jamais mentionner les revendications des femmes sur le terrain. L’historiographie féministe récente réfute cette hypothèse en dévoilant le travail des suffragettes turques dès les premiers jours de la République, et même avant, dans les derniers jours de l’empire.

Ainsi, dès 1922, avant la fondation de la République, le journal Türk Kadın Yolu (Voie des femmes turques) publié par l’Union des femmes turques (Türk Kadınlar Birliği, TKB) déclare que le temps des femmes est venu :

Ils donnent des droits aux hommes, et aux femmes le silence. Cependant, dans une démocratie, quels que soient les droits des hommes, ils devraient être des droits des femmes […] Vous ne pouvez pas diviser les droits ni les classer. Le temps est venu2.

Des travaux sur l’histoire occultée des femmes démontrent qu’elles défendaient déjà l’accès aux droits politiques en s’appuyant sur le fait que les principes républicains et la démocratie exigent la pleine citoyenneté des femmes, par conséquent des droits égaux à ceux des hommes. Dans Türk Kadın Yolu, la rédactrice en chef du journal et figure centrale au sein des suffragettes turques Nezihe Muhiddin exprime sa déception concernant la deuxième période constitutionnelle (1908-1919) qui a échoué à changer la vie des femmes en dépit de la promesse de liberté, d’égalité et de fraternité que les Jeunes-Turcs avaient importée de France. Elle souligne que les réformes à venir ne peuvent ignorer plus longtemps les femmes.

Vie et mort du suffragisme

Ainsi trompée par les réformes et les tentatives précédentes sous l’empire Ottoman, en 1923, Nezihe Muhiddin crée le Parti des femmes du peuple (Kadınlar Halk Fırkası). Il est interdit par les autorités étant donné que les femmes n’ont pas de droits politiques à l’époque. Il devient alors une association, l’Union des femmes turques, et continue son travail de plaidoyer, notamment à travers Türk Kadın Yolu. Ce journal informe les femmes sur le travail de l’Union, mène des débats sur le féminisme et fait le point sur les droits des femmes dans différents pays. Il diffuse également des traductions de correspondances des membres de l’Union avec des suffragettes du monde entier. Outre les droits politiques des femmes et le plaidoyer pour leur participation active à la vie sociale et économique, le journal préconise le droit pour les femmes d’entrer dans l’armée, mettant en évidence la nécessité d’éduquer les filles tout comme les garçons au service de la défense du pays.

Le 5 décembre 1934, le Parlement turc accorde aux femmes le droit de vote à tous les scrutins nationaux. Tout de suite après, l’Union des femmes turques appelle à une célébration sur la place Beyazıt à Istanbul. Les femmes font la fête sur la place et les journaux annoncent qu’elles ont obtenu « le plus grand droit »3. Les femmes votent pour la première fois le 8 février 1935, ce qui conduit à l’élection des 18 députées au Parlement turc, soit 4,6 % des élus.

L’Alliance internationale pour le suffrage des femmes (International Woman Suffrage Alliance, IWSA, fondée en 1904) décide alors d’organiser son douzième congrès à Istanbul au palais Yıldız du 18 au 24 avril 1935, avec la participation de délégations de femmes d’une trentaine de pays. Saluant les progrès des femmes turques et le leader du pays Atatürk, Corbett Ashby, présidente de l’Alliance réclame « la liberté pour les femmes et la paix pour l’humanité »4.

Cet appel à la paix va bientôt se heurter à la montée du fascisme et à la guerre en Europe. L’atmosphère politique en Turquie s’échauffe progressivement et l’Union des femmes turques est dissoute en 1935, juste après le congrès suffragiste. Bien que les raisons n’en aient jamais été connues, certaines hypothèses ont circulé. La composition inégale des délégations est critiquée et le congrès accusé de propagande des Alliés dans la mesure où l’Allemagne, l’Italie et l’URSS n’étaient pas représentées et que le congrès avait été dominé par les représentantes des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France. Latife Bekir, la présidente de l’Union, déclare que l’association a atteint ses objectifs, les femmes ayant obtenu tous leurs droits en Turquie. Elle propose de dissoudre l’Union, ce qui est accepté par les déléguées. Un mouvement suffragiste autonome n’est plus jugé nécessaire et il est prévu que, désormais, les femmes travailleront au sein des institutions établies de la République, qui leur a « donné » « tous les droits ».

Citoyennes mais sous-représentées

Après 83 ans, malgré leur accès aux droits politiques bien avant de nombreux pays européens, les femmes sont toujours sous-représentées en Turquie. Comme partout, les droits ne se traduisent pas directement en actions et la domination masculine se trouve profondément enracinée et sédimentée dans l’arène politique. En dépit du fait que les femmes sont désormais acceptées en tant que citoyennes, elles n’ont toujours pas d’accès égal aux responsabilités politiques.

Si les femmes occupaient 4,6 % des sièges au Parlement en 1935, leur nombre est tombé à 3,7 % aux élections législatives de 1943. Lorsque la Turquie est passée au système multipartite en 1950, la représentation des femmes a baissé radicalement à 0,6 %. Globalement, jusqu’en 2007, les femmes occupaient moins de 5 % des sièges au Parlement et la représentation des femmes au cours de ces années n’a même pas atteint le taux initial de 1935.

Mais les élections législatives de 2007 ont vu les femmes emporter 9,1 % des sièges et en 2011 le Parlement était composé à 14,3 % de femmes. Les élections de juin 2015 ont donné 17,6 % d’élues, ce qui reste le record le plus élevé jusqu’à présent. Avec la reconduction de ces législatives en novembre suite à l’incapacité du Parti de la justice et du développement (AKP) mis en minorité au Parlement en juin 2015 de constituer un gouvernement, leur nombre est redescendu à 14,7 %.

Les femmes sont également très peu nombreuses aux postes politiques importants. Depuis la fondation de la République, la Turquie a compté 22 femmes ministres au gouvernement, parmi lesquelles Tansu Çiller du Parti de la juste voie (Doğru Yol Partisi, DYP) du centre droit, qui a été la première et la seule femme première ministre. Nommée en 1993, elle a été en fonction jusqu’en 1996. Par ailleurs, Behice Boran a été la première femme nommée à la direction d’un parti politique, le Parti des travailleurs de Turquie (Türkiye İşçi Partisi, TIP), à gauche, en 1970.

Au sein des partis actuellement représentés au Parlement, seul le Parti démocratique des peuples (Halkların Demokrasi Partisi, HDP) a une coprésidente, Serpil Kemalbay.

Dans le gouvernement du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), parmi 27 ministres, il n’y a que deux femmes : Fatma Betül Sayan Kaya, ministre de la famille et des affaires sociales et Julide Sarıeroğlu, ministre du travail et de la sécurité sociale. Notons au passage que le « ministère de la famille et des affaires sociales » a remplacé en 2011 le « ministère chargé des femmes et des affaires familiales ». Aussi symbolique que cela puisse paraître, « femmes » est supprimé de l’intitulé, ce qui manifeste une logique conservatrice associant les femmes à la famille, et la famille seulement.

Seul le HDP applique la parité

En termes comparatifs, la Turquie est très en dessous de la moyenne de 2017 dans la représentation parlementaire mondiale des femmes, estimée à 23,5 % par l’Union interparlementaire. Elle fait aussi moins bien que l’ensemble des pays arabes (17,5 %) et des pays européens (27, 2 %).

Malgré cette sous-représentation chronique, aucun effort n’est fait au niveau national pour accroître la participation des femmes en politique. La question est laissée à l’initiative des partis. Dans ce contexte, seuls deux partis politiques appliquent actuellement un quota de femmes pour tous les postes et les candidatures : le Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi, CHP), parti fondé par Atatürk, centre gauche, qui adopte un quota de 33 % — ce qui correspond au seuil considéré par la recommandation du Conseil de l’Union européenne de 1996 comme la condition minimale pour un engagement significatif — et le HDP, appliquant un quota de 50 %. En outre, bien que les partis politiques tendent souvent à avoir des sections féminines en Turquie, leur efficacité est remise en question car les sections féminines semblent auxiliaires et facilement cooptées par la direction du parti ou de leurs proches féminines5.

Au-delà des chiffres, la question de la participation politique des femmes apparait plus complexe, car les femmes affrontent les normes et les traditions patriarcales, ainsi que les discours sexistes et misogynes assez fréquents dans l’espace politique. Même lorsqu’elles sont élues ou qu’elles occupent des postes de direction au sein des partis, elles sont confrontées à une arène politique très masculine dans laquelle elles doivent travailler et coopérer, tout en résistant à la misogynie ambiante. Ainsi, en Turquie, comme le disent les féministes, « la politique porte toujours des moustaches », et la lutte des femmes continue pour un espace politique non seulement « participable » mais aussi — et surtout – « partageable »6.

1Şirin Tekeli, « Emergence of the New Feminist Movement in Turkey », in Drude Dahlerup (dir.), The New Women’s Movement, Beverly Hills, Sage ; p. 179-199.

2Nevin Yurdsever Ateş (ed.), Yeni Harflerle Kadın Yolu/ Türk Kadın Yolu (1925-1927), Kadın Eserleri Kütüphanesi ve Bilgi Merkezi 20. Yıl Özel Yayını ; p. 141.

3« Türk Kadını Hakların En Büyüğünü Aldı », Cumhuriyet, 6 décembre 1934.

4« Kadın için Hak Beraberliği, İnsanlık için Barış İstiyoruz », Cumhuriyet, 19 avril 1935.

5Yeşim Arat, The Patriarchal Paradox : Women Politicians in Turkey, Fairleigh Dickinson University Press, 1989 ; p. 98-101.

6Pour reprendre l’expression de Jean Vogel dans « La parité et les nouvelles figures de la citoyenneté », cité par Réjane Sénac Slawinski dans La Parité Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, 2008 ; p. 93.