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États-Unis. Les étudiants bousculent la complicité des universités avec Israël

Du jamais-vu depuis les années 1970 : malgré les accusations d’antisémitisme et la répression, les étudiants américains se mobilisent en masse, y compris au sein de la communauté juive. Ils réclament notamment l’arrêt des financements de leurs universités par les marchands d’armes servant à massacrer les Palestiniens. Les manifestations sont si importantes que Joe Biden a dû menacer Tel-Aviv de suspendre certaines de ses livraisons d’armes.

New York, 30 avril 2024. Des étudiants pro-palestiniens continuent de manifester avec un campement de protestation sur le campus de l’université de Columbia.
SPENCER PLATT/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/GETTY IMAGES VIA AFP

Shany Littman, journaliste israélienne, s’inquiète : « Où sont les étudiants protestataires israéliens contre la guerre à Gaza ? » Alors que les campus américains s’enflamment, dans les universités israéliennes, c’est le « calme plat »1. En période de préparation des examens, on ne quitte la bibliothèque que pour se sustenter à une terrasse au soleil. Les assassinats massifs de Gazaouis n’intéressent pas les étudiants. Enfin si, note-t-elle : depuis le 7 octobre, la seule manifestation sur un campus a été menée par Im Tirtzou (« si vous le voulez » en hébreu), un mouvement colonial venu exiger l’expulsion des universités de professeurs non conformes à ses vues, en particulier Nadera Shalhoub-Kevorkian, spécialiste des violences familiales et l’une des rares enseignantes palestiniennes de l’université de Jérusalem.

Constatant que les professeurs israéliens se soucient du risque croissant de boycott à leur encontre réclamé par les étudiants américains, Littman estime qu’ils feraient mieux de s’inquiéter de ce qui se passe à Gaza et de se mobiliser « comme à Columbia et à Yale ». Sinon, pourquoi l’académie « ne resterait-elle pas identifiée au gouvernement israélien et à ses politiques destructrices ? », s’interroge-t-elle.

Les grandes industries américaines

La mobilisation contre Israël sur les campus états-uniens est inédite depuis celle contre la guerre du Vietnam des années 1970 — à cette différence près qu’à l’époque, des jeunes américains étaient mobilisés et risquaient donc de rentrer morts ou blessés. Cette contestation surgit sur un fond strictement politique : comme l’écrivait il y a plus de vingt ans l’historien anglo-américain Tony Judt, Israël apparait aux manifestants étudiants comme « un anachronisme »2, un État d’un autre temps, à la fois ethniciste et colonial, l’un des derniers de la planète. C’est pour ce motif qu’ils s’insurgent contre ce qu’il advient à Gaza.

Ceux qui manifestent exigent une « gestion éthique » des avoirs des universités, en particularité des plus riches. Ainsi, la dotation dont disposait Columbia en 2023 atteignait 13,64 milliards de dollars (12,66 milliards d’euros). Or une partie non négligeable de cet argent est investi dans des portefeuilles d’actions incluant des sociétés de fabrication d’armes et d’autres fournitures qui participent à la colonisation israélienne. Un financement qui a souvent pour contrepartie la présence des dirigeants d’entreprise dans les conseils d’administration des universités privées. Larry Fink, PDG de BlackRock, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde, siège à celui de l’Université de New York (NYU). Tout comme des dirigeants de sociétés d’armements dans de nombreuses universités.

Résultat : le 17 avril 2024, le comité consultatif de la responsabilité des investisseurs de Yale (ACIR) a annoncé qu’il ne recommanderait pas à ses administrateurs de se priver des fonds des fabricants d’armes américains parce que, selon lui, cette industrie n’a pas « atteint le seuil de ‘‘préjudice social grave”, condition préalable au désinvestissement ». À Gaza, a-t-il estimé, les armes fournies à Israël soutiennent « des utilisations socialement nécessaires, telles que l’application de la loi et la sécurité nationale »3. Un cas parmi d’autres.

Le mouvement engagé concerne donc autant les grandes industries américaines que les universités. En premier lieu parce que les groupes du « secteur militaro-industriel », comme Boeing, Raytheon, Northrop Grumann, Lockheed Martin ou General Dynamics figurent parmi les grands donateurs des universités et les fournisseurs d’emplois de leurs laboratoires. Ces institutions académiques se trouvent ainsi directement intéressées à la poursuite de la livraison gratuite d’armes au pouvoir israélien (pour 4,2 milliards de dollars annuels, soit 3,89 milliards d’euros). L’un des premiers rassemblements étudiants en appui à la cause palestinienne qui a eu lieu le 22 avril à NYU s’est focalisé sur deux exigences : la rupture du rapport financier de l’université avec les fabricants d’armes utilisées par Israël à Gaza, et la fermeture de son campus ouvert à Tel-Aviv, en raison des liens avec la colonisation des territoires palestiniens.

Être « Américains juifs » sans interférence d’Israël

Les références les plus souvent utilisées par les étudiants sont la ségrégation raciale aux États-Unis, abolie en 1965, la guerre du Vietnam, perdue en 1975, et l’apartheid sud-africain, aboli en 1990. Autant de situations où l’alliance du colonialisme et du suprémacisme racial a été vaincue. L’État d’Israël leur apparait comme une manifestation tardive, incongrue et inadmissible d’un suprémacisme ethnique là aussi ancré dans un colonialisme initial.

Ces manifestations s’insèrent dans un mouvement de distanciation de la jeunesse vis-à-vis de ce pays qui a commencé dès les années 2000, et dans lequel les jeunes juifs ont joué un rôle important. Cette distanciation n’a fait que croître, le long de deux grandes lignes de force. L’une, politique et minoritaire, est radicalement hostile au caractère colonial de l’État israélien. L’autre, plus communautaire, souligne la volonté de vivre en tant qu’« Américains juifs », sans interférence d’Israël ni soumission à son égard. Les deux apparaissaient aux dirigeants de Tel-Aviv comme une menace pour le sionisme, qui a toujours ambitionné d’être l’unique représentant de la totalité des juifs du monde.

Le phénomène le plus marquant chez les jeunes juifs américains est l’accroissement exponentiel du nombre des adhérents aux organisations antisionistes ou non sionistes qu’a suscité la guerre à Gaza. Une association comme Jewish Voice for Peace, fondée en 1966 et antisioniste assumée, n’avait que très peu d’adhérents et une audience très limitée. La moyenne d’âge de ses adhérents était élevée. Depuis quelques années, elle a vu poindre de jeunes adhérents, et des milliers depuis la guerre à Gaza.

Le cas de la revue Jewish Currents est encore plus spectaculaire. La lettre hebdomadaire de son journal en ligne dirigé par Peter Beinart, un universitaire issu du sionisme qui a publiquement rompu avec cette idéologie en juillet 2020, disposait de 34 000 abonnés à l’automne dernier. En sept mois, leur nombre est passé à 300 000.

Beinart a publié le 28 avril un article en défense des étudiants américains. Son titre dit tout de son contenu : « Les manifestations sur les campus ne sont pas parfaites, mais nous en avons désespérément besoin »4. Il y déplore l’ignorance ou l’outrance de certains manifestants qui s’aventurent sur des terrains fleurant l’antisémitisme, mais il dénonce la menace, beaucoup plus grave à ses yeux, des tentatives permanentes de réduire toute critique de la guerre menée par Israël à une résurgence de l’antisémitisme. Il note en particulier qu’elles émanent souvent de cercles juifs qui, par ailleurs, n’ont aucune réticence à s’acoquiner avec des suprémacistes blancs affichés. Ainsi Beinart écrit :

Le cœur du mouvement en cours est l’exigence de mettre fin à la complicité de l’université et du gouvernement américain avec le système d’oppression d’Israël, qui aujourd’hui culmine dans cet effroyable carnage de la population de Gaza. Cette complicité doit cesser.

Hier hostiles, les médias évoluent

Dans la phase qui a suivi le massacre du 7 octobre 2023, la quasi-totalité des grands médias américains a basculé dans une rhétorique très favorable à la guerre. Pourtant depuis, certes à des degrés divers, leur regard a évolué au fil des crimes bien plus effroyables encore commis par l’armée israélienne. Lorsque le mouvement en défense des Palestiniens a pris son essor sur les campus, la réaction de ces mêmes médias, là encore, a été globalement très hostile. L’idée systématiquement promue par les partisans de Tel-Aviv selon laquelle les mobilisations étudiantes incarnent une poussée violente d’antisémitisme a été amplement relayée. Le simple usage du mot « intifada » en est devenu une preuve, par exemple.

Avec le temps, cet argumentaire s’est lentement désagrégé. Le vénérable magazine The New Republic (fondé en 1914) dénonçait récemment « une couverture honteuse par les médias des manifestations contre la guerre dans les universités »5.

La répression de toute activité en solidarité avec les Palestiniens a commencé dès les lendemains des bombardements de Gaza, rappellent huit étudiants de la faculté de droit de l’université Yale6 dans l’hebdomadaire The Nation. Ils affirment que plusieurs grands cabinets d’avocats américains ont exclu de leurs offres d’emploi les candidats ayant exprimé des vues pro-palestiniennes. À Berkeley, le recteur de la faculté de droit a voulu interdire tout débat public sur la question palestinienne tant que la totalité de son université n’aurait pas accepté la légitimité du projet politique sioniste. Dans des établissements de premier plan tels que Yale, Columbia, Brandeis, Rutgers ou Harvard, des mesures interdisant l’expression du soutien aux Palestiniens ont été imposées. À Columbia, le 9 novembre 2023, la participation de Jewish Voices for Peace et de l’association Students for Justice in Palestine a mené à l’annulation d’un débat. Ces interdits se sont multipliés. Les étudiants écrivent :

Si la liberté d’expression doit avoir un sens sur les campus, elle doit inévitablement englober ce qui est controversé, inconfortable et dérangeant. Mais nous assistons à une micro gestion administrative de la liberté d’expression.

Le correspondant du quotidien britannique The Guardian a signalé le 10 mai que des chercheurs californiens ont constaté la présence parmi les agresseurs des étudiants manifestant en faveur du combat palestinien sur les campus de l’université de Californie, des militants notoirement connus comme des suprémacistes blancs.

Cependant, on assiste désormais à un net recul de la capacité des soutiens d’Israël à faire taire tout débat sur le sort de Gaza. L’argumentaire assimilant la défense de la cause palestinienne à une forme d’antisémitisme est de plus en plus inopérant, perçu comme une misérable feuille de vigne visant à masquer les crimes israéliens massifs en cours. D’ores et déjà, diverses universités ont passé des accords avec les manifestants afin d’autoriser leurs activités sur les campus.

Des « mesures légales en dehors de la loi »

Dans les années 2015-2019, Benyamin Nétanyahou avait créé un ministère des affaires stratégiques doté de moyens financiers conséquents, qui avait pour objectif quasi unique de combattre le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) sur les campus américains. Avec l’aide d’associations locales (souvent liées aux milieux coloniaux israéliens en Cisjordanie), ce ministère a mené la bataille. Elle s’est achevée par une débâcle. Au lieu de disparaître, BDS n’a fait que se renforcer. Aujourd’hui, son poids et celui d’une flopée d’associations estudiantines anticolonialistes — dont celles des étudiants juifs se réclamant de l’antisionisme, du post-sionisme ou de l’a-sionisme — ont crû de manière spectaculaire, tant en nombre d’adhérents que de campus touchés, passant en dix ans de quelques dizaines à plusieurs centaines actuellement.

Cette guerre contribue à accroitre fortement la critique et la prise de distance des milieux universitaires, tant à l’égard de la politique que du type d’État qu’Israël représente. Dernier exemple en date : le campement des scientifiques contre le génocide au Massachussetts Institute of Technology (MIT), le plus important institut de recherche scientifique des États-Unis, a demandé à son université de mettre un terme à l’investissement du ministère israélien de la défense (11 millions de dollars, soit 10,21 millions d’euros) dans ses « recherches liées à la guerre », arguant que l’institut « ne reçoit de financement d’aucune autre armée étrangère ». Le groupe rappelle que le MIT avait mis fin à sa collaboration universitaire avec un institut technologique russe juste après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022.

Que fait Nétanyahou pour combattre ce qu’il considère comme des « manifestations d’antisémitisme » ? Il constitue une équipe de travail (task force) dirigée par le ministre des affaires étrangères Eli Cohen, elle aussi dotée de moyens conséquents, pour mener un « plan d’action » de « lutte contre l’antisémitisme » sur les campus américains. On y retrouve les mêmes partenaires locaux qu’il y a dix ans, notamment Israel on Campus Coalition, Amcha, Canary Mission, The David Project et d’autres.

Selon ynetnews, le site d’informations du quotidien Yedioth Ahronoth, le plus diffusé en Israël, il s’agit de mener des « opérations politiques et psychologiques » pour « infliger des conséquences économiques et professionnelles aux étudiants antisémites et obliger les universités à les éloigner des campus ». Par « étudiants antisémites », il faut évidemment entendre hostiles à la politique coloniale israélienne.

Un chapitre intitulé « L’axe économique » expose les pressions financières permettant d’amener les responsables universitaires à résipiscence et à briser la carrière des étudiants ou des enseignants récalcitrants. Ce « plan d’action » est très similaire à celui qui a échoué en 2015-2019. Son avenir n’apparait pas plus prometteur. D’après ynetnews, il serait spécifié qu’il « ne doit pas porter la signature d’Israël », et évoque la nécessité de « prendre des mesures légales en dehors de la loi contre les activités et les organisations qui représentent une menace pour les étudiants juifs et israéliens sur les campus ». Le sens de l’expression « mesures légales en dehors de la loi » n’est pas explicité.

Apparaissant de plus en plus comme une tentative d’éluder le débat sur l’avenir de la Palestine, la répression du mouvement estudiantin a causé plus de dégâts que de bénéfices aux soutiens israéliens. Un sondage de la chaîne CNN du 27 avril indiquait que 81 % des Américains de moins de 35 ans désapprouvent la manière dont Joe Biden a soutenu la guerre contre Gaza. L’image de l’État d’Israël se ternit un peu plus chaque jour, aux États-Unis comme ailleurs. Le 7 mai 2024, dans le quotidien El País, l’Espagnole Diana Morant déclarait : « En tant que ministre des universités, je ne peux qu’exprimer ma fierté de voir les étudiants manifester leur pensée critique, l’exercer et la transmettre à la société . »

La journaliste israélienne Dahlia Scheindlin pose la question suivante en titre de son article dans le quotidien Haaretz, le 2 mai : « Israël devient désormais un État paria international. Les Israéliens s’en préoccupent-ils ? ».

1Shany Littman, « Where are Israel’s students protesters against the Gaza War ? », Haaretz, 2 mai 2024.

2Tony Judt, « Israel : The Alternative », The New York Review of Books, 23 octobre 2003.

3Columbia Law Students for Palestine, « From the Encampments : Student Reflections on protests for Palestine », LPE Project, 2 mai 2024.

4Peter Beinart, « The campus protests aren’t perfect. And we need them desperately », Jewish Prospects, 28 avril 2024.

5Alex Shepard, « The Media’s shameful coverage of the College antiwar protests », The New Republic, 30 avril 2024.

6Alaa Hajyahia, « The Student Crackdown didn’t start last week. Months of repression got us here », The Nation, 1er mai 2024.

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