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Fethullah Gülen, l’homme qui agissait à l’ombre de la République turque

Portrait de « l’imam de Pennsylvanie »

Depuis quelques semaines, c’est à une véritable épuration de la police et de la justice que procède Recep Tayyip Erdoğan en Turquie. À l’origine de ces manœuvres, des enquêtes sur des cas de corruption qui visent le gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP). Le premier ministre dénonce un complot ourdi par l’un de ses anciens alliés. Qui est Fethullah Gülen, prédicateur installé aux États-Unis qui contrôle un vaste réseau d’écoles, d’entreprises et de médias ?

Qui est Fethullah Gülen, prédicateur et entrepreneur, ancien allié du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP) au pouvoir en Turquie, devenu son ennemi ? Aujourd’hui son seul nom vaut condamnation. Il tient lieu de réponse toute faite à des interrogations sur le pouvoir de certains hauts fonctionnaires : « c’est simple, c’est un güléniste. »

Gülen a été proche de l’AKP — au pouvoir depuis 2002 —, notamment en raison d’affinités politiques en matière de religion. Depuis quelques années néanmoins, des tensions sont apparues entre les deux mouvements, au sujet de l’opération Mavi Marmara en mai 2010 par exemple.1 Par la suite, les dissensions n’ont cessé de croître ; sur les négociations du gouvernement avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan, PKK, classé parmi les organisations terroristes par les États-Unis et l’Union européenne), et sur la politique extérieure d’Erdoğan que Gülen aimerait plus proche d’Israël. Puis vient Gezi, la rue laisse éclater sa colère face à un pouvoir de plus en plus autoritaire incarné par Erdoğan, également critiqué à mots à peine couverts par Gülen. En réponse, le premier ministre dénonce la complicité des États-Unis et de la confrérie Gülen dans les événements du parc Gezi. Et en novembre de la même année, Erdoğan annonce le démantèlement progressif des dershane, écoles préparatoires au concours d’entrée des universités, dont une partie est gérée par les gülénistes et qui sont des véritables pépinières du mouvement. Raison invoquée par l’AKP : ces établissements seraient trop peu démocratiques et leurs frais d’inscription exorbitants. La mesure frappera donc nécessairement au portefeuille le mouvement qui se donne le nom de Hizmet (Service). Et qui contrôlerait en effet près de 3500 dershane dans toute la Turquie, selon Jean Marcou, analyste de l’Observatoire de la vie politique turque.

Le 17 décembre 2013, coup de tonnerre pour le parti au pouvoir : plusieurs personnages haut placés, dont le PDG de la plus grande banque publique du pays (Halk Bankassi) et des fils de ministres sont arrêtés, provoquant la démission de trois ministres. Chef d’inculpation : corruption et détournement de fonds. La revanche du « gang » (çete)  ? De nombreux représentants de la justice et de la police sont soupçonnés d’appartenir à la confrérie, qui les a encouragés à occuper des postes importants. Pour l’AKP, si le procureur Zekerya Öz à l’origine de cette première vague d’arrestations est bien l’un des leurs, alors il ne fait plus de doute que le gouvernement est victime d’intimidation politique.

État dans l’État, groupe d’intérêts, confrérie, mouvance religieuse internationale ? L’influence des fethullahci en Turquie ne date ni de ces dernières semaines, ni même des événements de Gezi. Retour sur ce mouvement dont l’imam, penseur, écrivain et philosophe est le créateur.

Un islam nationaliste et « libéral »

Fethullah Gülen naît en 1941 dans le village de Korucuk non loin d’Erzurum. Fils d’imam, Gülen s’inspire dès son plus jeune âge de Said Nursi (1878-1960), figure centrale de l’islam sunnite de tradition soufie et initiateur du mouvement Nurcu, centre de résistance à la modernisation kémaliste. Nursi souhaitait également réhabiliter des réseaux de solidarité musulmane au lendemain de la chute de l’Empire ottoman. Fethullah Gülen, qui donne son premier prêche à l’âge de 14 ans, fera régulièrement référence à ces réseaux d’entraide. Pour lui, la communauté musulmane est investie d’une mission de service (hizmet) pour le bien commun de la Nation. Aujourd’hui, le mouvement güléniste se définit lui-même comme hizmet  : les fidèles sont appelés à ne pas faire de prosélytisme (tebliğ) mais seulement à vivre dans le respect de la foi et à montrer ainsi l’exemple (temsil)  ; une esthétique de vie basée sur les bonnes manières, le travail et la charité. En outre, et alors que le dialogue religieux a longtemps été considéré comme un piège, les disciples de Gülen se sont engagés, notamment à partir de 1998 – date de la rencontre de l’imam avec le pape Jean-Paul II, dans le dialogue avec les autres religions du Livre.

Gülen se veut également penseur « moderne » et libéral. Il encourage la science, la démocratie, le multipartisme et l’économie de marché. Il condamne régulièrement le terrorisme et fut l’une des premières personnalités politiques musulmanes à dénoncer les attentats du 11 septembre 2001 et à exprimer ses condoléances aux États-Unis. Bref, l’imam se présente comme un interlocuteur idéal avec l’Occident.

Un réseau international

Au-delà de ce portrait policé, qu’en est-il du fonctionnement interne de cette puissance opaque ? La démocratie prônée par Gülen ne semble pas régner au sein de la confrérie. L’organisation est hiérarchique. Fethullah Gülen, ou plutôt « Hocaefendi » Maître ») est le référent ultime de tous les membres du Cemaat (communauté). Sa parole et ses intentions2 sont relayées par des disciples présents à l’échelle nationale dans les trois secteurs majeurs que sont les affaires, la presse et les écoles. Néanmoins, la force du réseau repose sur la capacité à agir localement sans mention explicite du grand prédicateur. Les entreprises liées à Fethullah Gülen sont regroupées dans la Tuskon (Confédération des entrepreneurs et industriels turcs) qui compte 30 000 membres et trente entreprises parmi les plus importantes du pays. Elles ont contribué à l’émergence d’une bourgeoisie anatolienne. Dans le domaine des médias, les principaux sont le quotidien Zaman, publié dans plusieurs langues, notamment en anglais et français, et la chaîne de télévision Samanyolu. Outre les dershane, les écoles préparatoires, il y aurait selon l’agence Reuters trois cent écoles privées, parmi les plus prestigieuses du pays, et cinq cent résidences étudiantes rattachées au Cemaat.

À l’étranger, le mouvement güléniste repose notamment sur un large réseau d’écoles en Europe de l’Est, en Asie mineure, en Afrique et bien sûr aux États-Unis, où on ne compterait pas moins de cent trente-cinq établissements. Ces institutions favorisent principalement les enseignements scientifiques, car pour Fethullah Gülen, « étudier la physique, les mathématiques et la biologie, c’est rendre grâce à Dieu ». Elles ne sont pas directement dirigées par Gülen mais se disent « inspirées » par ses enseignements. Pourtant, des enquêtes menées par le FBI au sein de certains de ces établissements charter3 ont montré l’étroitesse des liens économiques tissés entre les écoles et certaines entreprises « inspirées » par Gülen. À titre d’exemple, les ressources d’une école du Texas auraient été utilisées pour la fondation d’entreprises de bâtiment turques.

Curieux plébiscite dans la presse occidentale

Réseau d’influence et groupe d’intérêt économique, le mouvement Gülen déploie une stratégie de communication vers l’Occident, parfois créative. En 2008, surprise : Fethullah Gülen arrive en tête des « 100 intellectuels les plus influents du monde » dans un sondage organisé parmi les lecteurs de deux très sérieuses revues internationales, la britannique Prospect et l’américaine Foreign Policy. Les dix premiers sont d’ailleurs tous des musulmans. On y trouve des noms comme ceux de Tariq Ramadan ou du prédicateur Youssouf Al-Qaradaoui. Aucun d’entre eux n’apparaissait dans le précédent sondage, réalisé en 2005. Interloquées par le plébiscite triomphal d’un imam peu connu en Occident, les deux publications découvrent rapidement que plusieurs sites soutenant Fethullah Gülen ont alerté leurs lecteurs, ainsi que le quotidien Zaman, qui a publié un article en première page pour inciter ses lecteurs à participer au sondage.

Fethullah Gülen s’intéresse de près aux États-Unis. D’ailleurs, il y vit depuis 1999, dans une ferme de la Côte Est, ce qui lui vaut aujourd’hui son surnom : « l’imam de Pennsylvanie ». Pourquoi s’y est-il installé ? Officiellement, le septuagénaire souhaitait simplement recevoir des soins. Pourtant, son départ a fait suite à une déclaration polémique dans une Turquie encore attachée aux principes laïques instaurés par Mustafa Kemal. Dans une vidéo datée de 1999, ses paroles vont dans le sens d’un État islamique. Il demande à ses fidèles de s’infiltrer dans les organes du pouvoir en attendant le bon moment pour « faire leur sortie ». En 2000, une action en justice est d’ailleurs intentée à son encontre et en son absence, avec comme principal chef d’accusation la volonté de remplacer le gouvernement laïque de Turquie par un gouvernement islamique. Il est cependant acquitté en 2008, à une époque où les relations avec l’AKP étaient meilleures.

Aujourd’hui, l’état-major turc réclame une enquête sur les liens entre Gülen et ses affidés supposés dans l’appareil d’État, mais aussi sur le déroulement des procès Ergenekon et Balyoz4 à l’encontre des officiers accusés de fomenter un coup d’État. Fera-t-elle la lumière sur les liens étroits qui uniraient certains procureurs à compétence spéciale avec l’imam exilé, comme l’affirme ouvertement l’ancien ministre de la justice et actuellement vice-président de l’AKP, Mehmet Ali Şahin ? Il est encore difficile de le savoir.

1Le 31 mai 2010, le Mavi Marmara, battant pavillon turc, se dirige vers la bande de Gaza dans le but d’en rompre le blocus, avec à son bord des activistes et des membres d’associations caritatives. Le navire est abordé dans les eaux internationales par l’armée israélienne. Un abordage meurtrier qui se solde par 9 morts turcs. Portée devant les instances internationales, l’affaire fait débat en Turquie.

Fethullah Gülen, ouvertement opposé à cette initiative, étend ses critiques à la politique de Recep Tayyip Erdoğan dans la région, particulièrement en Syrie.

2Sur ce sujet, voir par exemple son site en français.

3Écoles laïques à gestion privée avec une grande liberté dans le choix des enseignements mais financées par des fonds publics.