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Fiasco de Nétanyahou sur le nucléaire iranien

Division de la communauté juive américaine, tension avec les États-Unis

L’accord sur le nucléaire iranien du 14 juillet, négocié directement entre les États-Unis et l’Iran et conclu par les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU plus l’Allemagne (les « 5+1 »), signe l’échec de la politique belliqueuse menée par Benyamin Nétanyahou et le lobby américain pro-israélien Aipac. Une bonne partie de l’establishment sécuritaire israélien impute au premier ministre la responsabilité du fiasco. Les divergences de vues entre Tel-Aviv et Washington concernant l’Iran et la situation au Proche-Orient n’ont jamais été plus importantes, et la communauté juive américaine est elle aussi divisée sur ces questions. Mais de nombreuses voix s’élèvent déjà en Israël pour obtenir de Washington une aide militaire exceptionnelle : une nouvelle course aux armements est en vue.

L’accord entre Téhéran et les négociateurs occidentaux, russes et chinois sur le contrôle du nucléaire militaire iranien à peine annoncé, la scène politique israélienne a laissé libre cours à une hystérie de haute intensité. L’expression « Munich » — rappelant la capitulation franco-britannique devant les exigences d’Adolf Hitler en 1938 — a été reprise à satiété. Benyamin Nétanyahou a estimé que l’Iran entendait « conquérir le monde ». Sa ministre de la culture, Miri Regev, a évoqué un « droit de tuer » consenti à Téhéran. Vice-ministre des affaires étrangères, Tzipi Hotovely a parlé d’« une capitulation historique de l’Occident devant l’axe du mal dirigé par l’Iran ». Les républicains américains ont abondé. Un important sénateur comme Lindsay Graham a assimilé l’accord à « une peine de mort pour Israël ». Le célèbre animateur de radio ultraconservateur Glenn Beck a prédit qu’il aboutirait à un nouvel holocauste juif, « peut-être plus grand que le précédent »

Pourtant, très vite, le sentiment de l’échec a pris le dessus. Yaïr Lapid, un ex-ministre laïc du gouvernement Nétanyahou, a qualifié l’issue de la négociation de « plus grand revers en politique internationale de tous les premiers ministres depuis la création de l’État ». L’idée s’est imposée qu’un piège, prévisible depuis le premier jour, s’est refermé sur Israël, qui en sort isolé et affaibli sans être parvenu à l’enrayer. Durant toute cette négociation, « le leadership israélien est apparu pathétique », résume le professeur Avner Cohen, auteur de Israel and the Bomb (Columbia University Press, 1998) et fervent partisan de l’accord signé à Genève1. Depuis des années, les Israéliens basculent sans cesse entre l’euphorie qui saisit la plupart d’entre eux chaque fois que leur premier ministre rive son clou (jusque devant son propre Congrès) à un Barack Obama inquiétant et honni par beaucoup, et la crainte d’un isolement international croissant. Cette fois, l’hystérie passée, c’est une forme d’abattement qui s’est emparée de nombreux chroniqueurs politiques devant l’ampleur de la tâche à accomplir pour reprendre le dessus. Jusqu’ici, « l’Iran s’était coupé du monde. Aujourd’hui c’est Israël qui se précipite dans cette direction »2, écrit l’analyste Zvi Bar’el.

Les raisons d’une défaite

Le premier reproche adressé au premier ministre est qu’il s’est lui-même placé dans une impasse. Le problème de la « guerre tous azimuts » engagée par Nétanyahou et le lobby pro-israélien de Washington, l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac), pour faire échouer la négociation avec l’Iran, est qu’elle est désormais « ingagnable, parce que son objectif est inatteignable », estime ainsi un autre analyste, Chemi Shalev [Chemi Shalev, [« The Israel/AIPAC war on Iran accord is unwinnable and its aims are unachievable », Haaretz, 17 juillet 2015.]]. Il en liste les motifs : même si par extraordinaire Obama était mis en échec par son Congrès, les États-Unis ne sont pas seuls signataires de l’accord. Comment imaginer que leurs partenaires occidentaux les suivent dans leur revirement, sans parler de la Russie et de la Chine ? D’autant que cet accord, avalisé à l’unanimité des votants par le Conseil de sécurité de l’ONU lundi 20 juillet, est désormais entré dans le corpus du droit international.

Hostile à l’option militaire, jugée inopérante ou trop risquée, une grande partie de l’establishment sécuritaire israélien — à l’instar des ex-chefs du Mossad Ephraïm Halevy ou Meïr Dagan — pensait depuis longtemps que seule une négociation pouvait limiter les ambitions nucléaires d’une République islamique disposant de la capacité scientifique et de la matière fissile permettant de fabriquer une bombe A. Ces milieux estiment que la ligne de Nétanyahou a abouti à un fiasco. Avec la signature de l’accord diplomatique, la capacité d’action militaire d’Israël contre l’Iran, déjà très restreinte auparavant, est désormais réduite à néant. Six ans durant, Nétanyahou a prévenu : si Obama « capitulait » devant Téhéran, Israël agirait. Or l’accord a été signé, et la menace israélienne d’action militaire apparaît inapplicable.

Historiquement, d’importantes divergences sont apparues entre l’« État juif » et les États-Unis, bien plus souvent que la plupart des gens ne l’imaginent. Cette fois cependant, leur dimension publique et la tension qui en a résulté ont atteint des niveaux sans précédent. À cause du comportement outrancier de Benyamin Nétanyahou, mais plus fondamentalement parce que la divergence d’intérêts entre les deux alliés est fondamentale : elle porte sur le rapport aux acteurs du chaos moyen-oriental. Pour Nétanyahou, Téhéran constitue l’adversaire numéro un : « l’État islamique d’Iran, c’est comme l’État islamique, mais en plus grand », expliquaient ses services. Cette vision est totalement récusée à Washington, où l’Iran est perçu comme un adversaire important et rationnel, alors que l’organisation État islamique (OEI) est vue comme le premier facteur de déstabilisation de la région. En finir avec l’OEI — un objectif commun à Washington et à Téhéran — paraît aux Américains bien plus essentiel dans l’immédiat que, par exemple, combattre le Hezbollah libanais allié de l’Iran et du régime de Damas. À l’inverse de ce que pense Amos Yadlin, un ex-chef des renseignements militaires israéliens, qui déclarait en mars : « l’Iran et le Hezbollah constituent la principale menace pour Israël, beaucoup plus que l’islamisme sunnite radical »3.

Incarnations successives de Hitler

Par ailleurs, dans l’affaire iranienne, c’est aussi un dogme fondamental de la vision de Nétanyahou qui a été mis en échec. Historiquement, le « mantra » de la droite nationaliste israélienne est que l’adversaire, qu’il se nomme Gamal Abdel Nasser, Yasser Arafat, le Hamas ou Ali Khamenei, n’est qu’une réincarnation d’Adolf Hitler. Dès lors, négocier équivaut à une capitulation ; il n’est d’autre perspective que de l’écraser. Nétanyahou lui-même est issu d’un milieu familial où son père, idéologue du sionisme ultranationaliste, dénonça la paix avec l’Égypte en 1978 et le retrait israélien du Sinaï occupé comme un nouveau Munich (déjà…). La signature des accords d’Oslo de reconnaissance mutuelle entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1993 suscita chez son fils le même rejet.

Aujourd’hui, Nétanyahou clame que l’accord avec l’Iran fait courir à son pays une « menace existentielle » (encore). Tout au long de la négociation avec Téhéran, il n’a rien prôné d’autre qu’une capitulation iranienne. C’est ce mantra, dominé par une méfiance irrépressible envers son environnement et par une idéologie où la seule imposition de la force régit l’action politique, qui s’est fracassé. Pire : il a été jugé dangereux et inopérant par les Américains, puisqu’il n’avait fait jusqu’ici que permettre aux Iraniens de renforcer leur potentiel nucléaire. Israël s’est retrouvé isolé, avec aux États-Unis un Parti républicain visiblement en porte-à-faux avec son opinion publique.

La seule victoire de Nétanyahou a été acquise auprès de son opinion publique, qui le crédite de sa posture : il est celui qui ose dire au monde l’inaudible vérité. Dans son isolement, Nétanyahou conforte le sentiment si commun en Israël du « seul contre tous ». Le plus connu des chroniqueurs israéliens, Nahum Barnéa, a ainsi écrit que le premier ministre ne connait que deux options : « soit il est vainqueur, soit il est victime »4. On ajoutera qu’en général il cherche à bénéficier des deux positions à la fois. Là, il doit se contenter de la seule posture de la victime. Mais ces premières réactions de l’opinion et des médias montrent combien la population juive israélienne est désormais très majoritairement engoncée dans une mentalité où les peurs renforcent toujours plus les propensions les plus belliqueuses. D’ailleurs, très vite, Yitzhak Herzog et Tzipi Livni, les dirigeants de l’Union sioniste, l’opposition de centre gauche, ont abondé dans le sens de Nétanyahou, le premier offrant immédiatement ses services pour aller à Washington l’aider à mener campagne contre l’accord.

Le quotidien de gauche Haaretz a titré son éditorial du 16 juillet « En finir avec l’hystérie de Nétanyahou sur l’accord avec l’Iran ». Certes, il exprime là une vision très minoritaire dans l’opinion. Mais il représente un point de vue plus partagé parmi les élites du pays, y compris sécuritaires. L’analyste Chemi Shalev en vient ainsi à souhaiter l’échec de la stratégie de Nétanyahou : « Le plus effrayant serait qu’Israël sorte victorieux [de son affrontement avec les États-Unis]. Si le Congrès empêche l’accord (…), la coalition internationale qui a fait face à l’Iran s’effondrera et Téhéran aura carte blanche dans sa course à la bombe ; et cette fois-ci, nombre de spectateurs applaudiront »5. Même si cela n’advient pas, l’offensive actuelle de Nétanyahou visant à faire basculer le Congrès fait craindre, en Israël, un creusement du fossé avec les États-Unis et un isolement international accru.

Les limites du lobby

Car le credo central de l’Aipac — en toutes circonstances, l’intérêt d’Israël correspond à celui des États-Unis — s’est brisé sur la réalité. Barack Obama a fait de la signature d’un accord avec l’Iran un enjeu de sécurité nationale américain, Nétanyahou se positionnant en leader du front du refus. Or la probabilité la plus grande à ce jour est que l’Aipac ne parviendra pas à mobiliser suffisamment de voix démocrates au Sénat pour aider les républicains à surmonter un veto présidentiel à un vote hostile à l’accord. Israël se trouvera alors dans un isolement inédit. Là réside la crainte majeure d’un très grand nombre de commentateurs israéliens. La rapidité avec laquelle Hillary Clinton --- candidate probable du Parti démocrate à l’élection présidentielle de novembre 2016 et considérée par les Israéliens comme beaucoup plus sensible à leurs intérêts qu’Obama — a soutenu l’accord avec l’Iran en dit long sur la difficulté dans laquelle se retrouvera le gouvernement israélien. L’Iran pourrait devenir l’un des principaux enjeux de politique internationale de la prochaine campagne électorale américaine. Israël apparaitrait alors comme un acteur partisan. Et si celle-ci se clôturait de nouveau par l’élection d’un(e) président(e) démocrate, l’accumulation des échecs, craignent les mêmes analystes, pourrait in fine porter gravement atteinte à l’intérêt d’Israël.

D’autant que cet isolement impacte aussi la relation avec la communauté juive américaine, la plus importante au monde. C’est seulement la troisième fois dans l’histoire que l’Aipac s’oppose frontalement à des décisions de la Maison Blanche. La première fois, ce fut sous Ronald Reagan, lorsque le lobby pro-israélien tenta de faire capoter une vente d’avions sophistiqués à l’Arabie saoudite. Puis, sous George Bush père, lorsque Washington fit dépendre la délivrance de nouveaux prêts financiers à l’arrêt de la colonisation des territoires palestiniens. Les deux fois, l’Aipac a échoué dans son ambition.

Cette fois, la difficulté est encore plus grande. Alors que la population juive américaine est aux trois quarts pro-démocrate, l’Aipac se mobilise sans réserve du côté républicain et le magnat des casinos de Las Vegas et Macao, Sheldon Adelson, principal soutien financier de Benyamin Nétanyahou, agit de manière autonome et plus extrémiste encore. Mais jamais le judaïsme américain n’est apparu si divisé. Les articles parus dans la presse américaine montrent que les organisations juives divergent dans leur réaction à l’accord. Le rabbin Rick Jacobs, président de la principale obédience religieuse, le judaïsme réformé, a refusé de se prononcer sur le fond, tout en apportant son soutien aux négociateurs. Son homologue du judaïsme dit conservateur, Jill Jacobs, a déclaré : « Je suis très concernée par Israël, mais je n’ai aucune raison de croire que l’option militaire serait meilleure pour Israël. Nous sommes tous effrayés, mais la peur n’induit pas l’adhésion à la force brute »6. Pas de quoi réjouir Nétanyahou.

Désormais, l’échec acquis, de nombreuses voix s’élèvent en Israël pour obtenir de Washington des « compensations », essentiellement sous forme d’aide militaire exceptionnelle effaçant la non-prise en compte de ses intérêts « existentiels ». Dès leur première conversation téléphonique, Obama a d’ailleurs proposé à Nétanyahou de discuter de nouveaux engagements sécuritaires. Officiellement, ce dernier à refusé l’offre tant que la possibilité de conjurer l’accord n’est pas épuisée. Le Congrès doit se prononcer avant la mi-septembre et jusque là, pas question de négocier des accommodations. En réalité, Américains et Israéliens en discutent déjà. Dès lundi 20 juillet, le ministre américain de la défense, Ashton Carter, atterrissait à Tel-Aviv. Au Proche-Orient, une nouvelle course aux armements ne fait que commencer.

1Avner Cohen, « Israel can live with the Iranian nuclear deal, can Netanyahu ? », Haaretz, 16 juillet 2015. Avner Cohen est aussi l’auteur de The Worst-Kept Secret : Israel’s Bargain with the Bomb, Columbia University Press, 2010.

2Zvi Bar’el, « Iran is on its way to become a great power, and Israel left with the crumbs », Haaretz, 15 juillet 2015.

3Yaroslav Trofimov, « Al Qaeda a Lesser Evil ? Syria War Pulls U.S., Israel Apart », Wall Street Journal, 12 mars 2015.

4Cité par Jodi Rudoren dans le New York Times, le 16 juillet 2015 « Netanyahu May Turn Iran Defeat to His Favor ».

6Debra Nussbaum Cohen, « U.S. rabbis at odds over moral implications of Iran deal », Haaretz, 15 juillet 2015.