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Football, « hors-jeu » politique

De l’Égypte à la Jordanie en passant par l’Algérie et le Qatar

Le 19 novembre les Pharaons affronteront le Ghana, vainqueur au match aller par 6 à 1. En principe battue d’avance, l’Égypte ne participera donc pas au Mondial. Un coup dur pour les militaires qui dirigent le pays et qui doivent faire face à la contestation des « ultras », ces supporteurs contestataires qui ont joué un rôle important dans la chute du régime de Hosni Moubarak. Mais les enjeux du sport préféré des foules arabes ne s’arrêtent pas au seul pays des Pharaons. En Jordanie, en Algérie, et même au Qatar, la politique n’est jamais totalement hors-jeu quand il s’agit de foot.

Le rêve n’a pas duré : face à l’équipe d’Uruguay, l’une des meilleures du monde, « les Braves » (al-nishâmi, leur surnom) de Jordanie ont perdu mercredi 13 novembre. Un cinglant 5-0 à domicile, qui a été accueilli par des commentaires en définitive moins tristes qu’amusés. Sur les réseaux sociaux où ils font souvent preuve d’humour, les Jordaniens ont rivalisé de commentaires ironiques1 sur le mode : nos footballeurs, c’est « 5 fî ’ayn al-’aduww ! » (reprise humoristique d’un dicton très courant, « 5 dans tes yeux », quelque chose comme « Et tant pis pour les envieux  ! »).

En Égypte, l’actualité du foot passe également par un chiffre, mais cette fois il s’agit du « 4 », comme rabi’a, allusion au début du nom de la place Rabi’a al-Adawiyya occupée par les partisans du président Morsi, avant l’intervention sanglante des forces armées2. Plus encore que la victoire du Al-Ahly, le plus connu des clubs du pays, en finale de la coupe des champions d’Afrique, on a toutefois beaucoup commenté l’attitude d’un de ses joueurs. Ahmed Abdul Zaher a en effet célébré le second but par un geste peu spectaculaire mais néanmoins d’une grande portée politique : il est remonté vers son camp, la main ouverte, avec quatre doigts bien tendus et le pouce replié dans la paume. Ce signal, attribué au premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan — certains l’appellent d’ailleurs « la main d’Erdoğan » —, est devenu un symbole pour tous ceux qui s’obstinent à manifester leur soutien au président élu, désormais en prison.

Al Ahly contre Orlando Pirates (2-0) - Finale de la ligue des champions 2013 - YouTube

Grand scandale en Égypte où le général Abdelfatah Khalil Al-Sissi ne souffre pas la moindre opposition. Malgré le soutien de quelques centaines de supporteurs venus manifester jusque sous ses fenêtres, le joueur a été suspendu par son club, puis sanctionné par sa fédération. Mais les autorités égyptiennes se gardent de trop en faire car le foot est populaire et cette victoire du club Al-Ahly bien utile au moral de la nation, surtout après la cinglante défaite de l’équipe nationale : 6-1 face au Ghana, le 30 octobre dernier. Le problème pour les autorités toutefois, c’est que le club Al-Ahly, à la différence du plus bourgeois Zamalek, est aussi populaire que frondeur. Son attaquant vedette, Mohammed Aboutrika, est un homme qui affiche ses opinions politiques : il s’est illustré il y a quelques années par son soutien aux Palestiniens de Gaza et personne n’ignore en Égypte qu’il est aussi un sympathisant des Frères musulmans, ce qui lui vaut aujourd’hui, ainsi qu’à un certain nombre de sportifs qui partagent ses idées, quelques soucis3. Il se raconte même au Caire que l’attaquant international aurait dû répondre de l’accusation d’« insulte à l’armée » parce qu’il aurait demandé à un officier de police chargé de sa sécurité s’il amenait avec lui ces fameuses troupes capables de tirer sur leurs concitoyens.

Côté supporters, c’est pire encore. Très actifs lors des grandes journées révolutionnaires de 2011 et 2012, les « ultras » d’Al-Ahly ont été sévèrement châtiés de cet engagement — du moins, c’est leur lecture des faits — par la véritable souricière qui leur a été dressée, en février dernier, dans un stade de Port-Saïd. Soixante-quatorze d’entre eux sont morts ce jour-là, et leurs amis ne cessent de réclamer justice depuis. Comme le raconte James Dorsey, auteur du blog The Turbulent World of Middle East Soccer spécialisé sur ces questions, les autorités avaient pourtant fait tout leur possible pour que la finale africaine entre le club cairote et son adversaire sud-africain se passe le mieux possible : libération d’une vingtaine de supporteurs arrêtés quelques semaines plus tôt, imposant dispositif policier... Peine perdue ! En plus de la scandaleuse main à quatre doigts affichée par un joueur sur le terrain, les « ultras » n’ont cessé, dans les tribunes, de rappeler leurs « martyrs », jusqu’à l’intervention musclée des forces de l’ordre.

Du coup, il n’est pas certain que le match retour contre les Ghanéens, prévu le 19 novembre, se tienne au Caire comme annoncé par la Fédération internationale de football association (FIFA), car l’équipe des visiteurs trouve que toutes les conditions de sécurité ne sont pas réunies. Mais la décision de faire jouer la partie sur un terrain neutre, quelque part dans la région, serait un coup dur pour les autorités militaires qui ont décidé de prendre en main les destinées du pays depuis juillet dernier. En effet, le foot déclenche des passions qui n’ont d’égal que celles que suscite la chose politique.

Au point que les rivalités autour du ballon rond débordent régulièrement les limites du seul terrain sportif. Tantôt les conflits sont liés aux aléas de la compétition, comme lorsque l’Algérie a éliminé l’Égypte de la coupe du monde en 2009, tantôt ils surgissent pour des raisons connexes, et en particulier à cause de la délicate question des (très profitables) retransmissions télévisées. En 2010, dans une Égypte qui était encore celle de Hosni Moubarak, on a ainsi frôlé l’émeute lorsque les exigences financières d’Al-Jazira ont failli priver les Égyptiens du spectacle de la victoire de leur équipe en Coupe d’Afrique des Nations. Cette fois-là, la chaîne qatarie avait fini par accepter, deux heures à peine avant le début du match, de le diffuser en clair.

En apparence, rien n’a vraiment changé depuis. Al-Jazira, qui a acheté fort cher ces droits, conserve le monopole de la retransmission des grandes compétitions footballistiques. Accorder ces droits aux frères arabes, à prix d’ami ou non, fait désormais partie de la diplomatie d’influence de l’émirat dans la région. Signe toutefois que celle-ci n’est plus tout à fait la même depuis les soulèvements de l’année 2011, et que les nouveaux équilibres régionaux restent à trouver, ce privilège lui est de plus en plus contesté. Tout récemment, l’Algérie, à laquelle l’Égypte a emboîté le pas peu après4 a purement et simplement pris la décision de pirater Al-Jazira pour s’offrir, sans bourse délier, un match de sa sélection nationale. Jusqu’ à présent, les menaces de riposte du Qatar ne sont pas militaires mais seulement juridiques...

Cela étant, le football ne semble pas réussir si bien que cela à l’émirat du Qatar, hôte présumé du mondial en 2022. Achetée pour une somme qui n’a pas été révélée, « le coup de tête de Zidane », imposante statue de bronze de plus de cinq mètres de haut immortalisant le geste, pourtant très peu sportif, de l’ancien capitaine de l’équipe de France ornait, il y a quelques jours encore, la corniche de Doha. C’était sans compter sur les réactions que cet audacieux « geste artistique » allait provoquer au sein de la population locale. Car l’émirat du Qatar partage avec le royaume saoudien, son « meilleur ennemi » dans la péninsule arabe, une conception de l’islam qui laisse fort peu de place aux représentations figurées... À la suite de véhémentes protestations, notamment sur les réseaux sociaux, contre cette « abominable » nouvelle forme d’« idolâtrie », les iconoclastes ont eu gain de cause et la statue a été déboulonnée5.

2Les quatre doigts de la main levés avec le pouce replié est devenu un signe de solidarité avec les victimes en Égypte et plus particulièrement de soutien aux Frères musulmans. Le symbole a également pris une portée religieuse. Il rend hommage aux « martyrs d’Égypte », représente la Oumma et symbolise le retour des musulmans dans le monde (voir le site R4bia.com).