Politique, culture, société, économie, diplomatie

Genève 2013 — Munich 1938

Faux parallèles et vraies falsifications de l’Histoire

La conférence de Munich de 1938 continue de servir de référence à des responsables politiques en quête de modèle et en manque d’inspiration. Utilisée en 1956 pour justifier la pitoyable aventure franco-anglo-israélienne contre l’Égypte de Gamal Abdel Nasser, devenue le symbole des lâches abandons de la vieille Europe, des infamies nationales ou le signal qu’une traîtrise d’envergure a été commise, l’analogie avec « Munich » a été abondamment utilisée aux États-Unis à propos des récents accords passés avec les régimes syrien et iranien.

Munich, 29 septembre 1938. Cédant face à Adolf Hitler, le premier ministre britannique Neville Chamberlain et le Français Édouard Daladier, président du Conseil acceptent d’abandonner les Sudètes à l’Allemagne nazie dans l’espoir de préserver la paix. C’est le prélude au démantèlement de la Tchécoslovaquie et à la seconde guerre mondiale. Depuis, les concessions faites à Munich font partie des analogies du champ politique les plus utilisées, comme les accords de Yalta, le pacte Molotov-Ribbentrop ou encore la référence à Adolf Hitler pour qualifier un « monstre » politique.

C’est à l’aune de la conférence de Munich du 29 septembre 1938 que conservateurs et néoconservateurs ont jugé l’accord américano-russe sur le démantèlement de l’arsenal chimique syrien du 14 septembre et l’entente du 24 novembre 2013 entre les « P5+1 »1 et l’Iran sur le nucléaire iranien. Barack Obama aurait reculé devant Bachar Al-Assad et Hassan Rohani, comme Chamberlain et Daladier l’avaient fait face à Hitler, en sacrifiant un allié qui n’a pas été consulté, Israël, comme ce fut le cas pour la Tchécoslovaquie à Munich. En 1938, « Chamberlain gagnait du temps pour réarmer. En 2013, Obama donne du temps à l’Iran pour qu’il se nucléarise »2.

Pourtant éculée, la métaphore continue à être très largement utilisée — beaucoup plus d’ailleurs aux États-Unis qu’en Europe —, principalement chez les conservateurs et néoconservateurs. En Israël, le premier ministre Benjamin Netanyahu a qualifié l’accord avec l’Iran « d’erreur historique », ce qui est une autre formule pour évoquer Munich. La droite israélienne a montré moins de retenue. Pendant les négociations de Genève avec l’Iran, le ministre des affaires stratégiques d’Israël, Yuval Steinitz, avait dit craindre que « Genève 2013 » se termine comme Munich en 1938. Les sites communautaires ou pro-israéliens qui ont repris le slogan sont légion3. Chacun ayant sa lecture de l’Histoire, le Times de Téhéran expliquait l’an dernier que la déstabilisation de la Syrie était le fait de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et des monarchies du Golfe, qui suivaient en cela le scénario préparé par Hitler contre la Tchécoslovaquie4.

Le secrétaire d’État américain John Kerry a cédé à cette facilité de langage et de pensée. Il a évoqué Munich une première fois devant les démocrates, à Washington, alors qu’il défendait les frappes contre la Syrie5 et une deuxième fois à Paris et en français, toujours à propos d’une intervention militaire contre le régime syrien : « c’est vraiment notre Munich à nous »6.

Beaucoup l’avaient précédé ou lui ont emboité le pas : Ben Shapiro, commentateur politique conservateur ; John Bolton, ex-ambassadeur aux Nations unies (généralement considéré comme un néoconservateur bien qu’il récuse le terme) ; Alan Dershowitz, professeur de droit à Harvard ; David Horowitz, auteur du Livre noir de la gauche américaine ; Charles Krauthammer, conservateur, partisan de la guerre en Irak et de la torture et auteur de chroniques politiques ; William Kristol, néoconservateur, fondateur du Weekly Standard, commentateur à Fox News ; Kathleen Troia McFarland, analyste de Fox News ; Guy Millière, professeur à l’université Paris VIII, maître de conférences à Sciences Po ; Daniel Pipes, néoconservateur (qui s’est souvent exprimé sur le terrorisme et le danger islamique) ; Bret Stephens, du Wall Street Journal, ou encore Cal Thomas, de USA Today et Fox News Channel. Alan Dershowitz a appelé toutes les personnes raisonnables à s’unir contre le « moment de Chamberlain » 7. Charles Krauthammer a jugé que c’était « le pire accord depuis Munich »8. Kathleen Troia McFarland a feint de s’interroger pour savoir si l’entente trouvée avec l’Iran entrerait dans l’Histoire, comme Richard Nixon pour avoir établi des relations avec la Chine, ou si c’était un accord « à la Chamberlain »9.

Les néocons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît, pourrait-on dire en paraphrasant la réplique culte du film Les tontons flingueurs10.

On pourrait citer des dizaines d’autres exemples, le plus souvent chez les néoconservateurs américains, depuis David Horowitz  l’entente sur l’Iran est pire que l’accord de Munich »11), Bret Stephens  pire que Munich »), en passant par Daniel Pipes  la comparaison avec Neville Chamberlain à Munich en 1938 est valable (…) On se souviendra de Genève et du 24 novembre comme on se souvient de Munich et du 29 septembre »), John Bolton  le moment de Munich », la « capitulation abjecte »12), Cal Thomas  le Munich d’Obama »13) ou William Kristol, qui a invité à relire le discours de Winston Churchill dénonçant l’accord signé à Munich le mois précédent14.

Ben Shapiro est probablement celui qui a révélé ce que suggéraient, sans trop de fard, ces renvois au passé. Il n’y a pas été par quatre chemins. Pour lui, l’accord de Genève est « deux fois pire que Munich » dans la mesure où en 1938 Hitler n’avait pas encore pensé à la « solution finale », alors qu’aujourd’hui l’Iran a déjà prévu de « rayer Israël de la carte du monde »15. La boucle est bouclée. Le lien est affiché entre Munich 1938 et le génocide des juifs d’un côté, Genève 2013 et l’élimination d’Israël de l’autre. Les P5+1 n’auraient rien fait d’autre que d’abandonner Israël à son sort funeste. Avec le souci de prévenir tout cataclysme, John Bolton recommande la marche à suivre : des frappes militaires israéliennes pour empêcher Téhéran et les autres pays de la région de développer un arsenal nucléaire.

Nul ne peut prédire où conduiront les accords passés à propos de la Syrie ou avec l’Iran. La seule chose dont on soit assuré est qu’ils représentent une première tentative diplomatique de résolution de deux crises différentes mais liées et qui participent, avec d’autres conflits, à la déstabilisation régionale. L’analogie avec Munich 1938 vise exactement à l’opposé. La comparaison est fallacieuse : elle feint de lancer un cri d’alarme alors qu’elle n’a pour objectif que d’engendrer l’insécurité et la peur. Au mieux, elle vise à maintenir le déséquilibre actuel ; au pire, elle invite à un surcroît de militarisation dans la région. Elle appelle au combat, comme Georges Bush junior parlait de croisade démocratique contre « l’axe du Mal » dans les années 200016.

Ce type de comparaison n’est pas opérationnel. Menacé ou pas par les missiles Tomahawk américains, Assad n’a probablement pas l’intention de renvoyer ses troupes occuper le Liban ou le Golan. Quant à Rohani, son ambition n’est pas d’envahir les monarchies arabes du Golfe. Aucun des deux pays n’a de toutes façons la capacité militaire ou la volonté idéologique de conduire une politique expansionniste. Aucun des deux présidents ne peut disposer, comme Hitler, de la plus forte puissance économique et militaire dans son environnement immédiat.

Les analogies historiques usurpent le plus souvent l’identité d’un événement historique. Elles peuvent être fécondes pour la réflexion historique, morale, économique, culturelle ou être utiles à la recherche scientifique à la condition que soit rappelé, à chaque fois, que l’on compare des événements qui appartiennent à des temps, des espaces et des contextes différents. On ne peut pas prédire l’avenir en ressuscitant un événement passé. Si des processus historiques de transformation des sociétés sont identifiables, ce n’est pas en plaquant la compréhension d’un événement sur un autre que l’on donne du sens à l’Histoire. Utilisées à tort et à travers dans le champ politique, les analogies ne peuvent que pervertir le jugement des responsables politiques et des peuples qu’ils dirigent. Mais peut-être est-ce le but recherché.

1Groupe des négociateurs, composé des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Allemagne, de la France, de la Russie et de la Chine.

2Stephens, «  Pire que Munich  », The Wall Street Journal, 25 novembre 2013.

3Guy Millière, «  Genève 2013 : pire que Munich 1938  », Dreuz.info, 25 novembre 2013.

5John Bresnahan, Seung Min Kim, Jonathan Allen, «  John Kerry to Democrats, Munich moment  », Politico, 2 septembre 2013.

7«  Oppose the deal on Iran  », Ha’aretz, 12 novembre 2013.

9K. T. McFarland, «  Iranian nuclear deal — brace yourself for a Middle Eastern arms race  », America, FoxNews.com, 24 novembre 2013.

10Dans ce film de Georges Lautner de 1963, Michel Audiard, qui en a écrit les dialogues, fait dire à l’acteur Lino Ventura : «  les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît  ».

12John Bolton, «  Abject Surrender by the United States  », The Weekly Standard, 24 novembre 2013.

14William Kristol, «  75 years ago  », The Weekly Standard, 24 novembre 2013.

15Ben Shapiro, «  Worse than Munich  », Breitbart, 24 novembre 2013.

16«  L’axe  » est par ailleurs une autre référence à la seconde guerre mondiale : les «  puissances (forces) de l’Axe  », qui regroupaient les nations en guerre contre les Alliés, avec à leur tête l’Allemagne nazie.