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Genève II et la perestroïka d’Obama

Chroniques syriennes

La diplomatie des États-Unis a opéré ces dernières semaines, en particulier avec les dossiers syrien et iranien, des revirements importants : le spectre des interventions militaires américaines s’éloigne, remplacé par des initiatives de dialogue avec l’Iran, tandis que Bachar Al-Assad devient un interlocuteur crédible pour envisager la fin de la crise syrienne. Souvent imputées à l’inexpérience ou à l’absence de leadership, les dernières décisions américaines révèleraient-elles une prise de conscience de la nécessité de s’adapter aux évolutions du monde ? Les pays du Golfe, incrédules, se sentent trahis et menacés par les contrepieds de Barack Obama.

« Je pense qu’il faut créditer Assad pour s’être conformé rapidement (à ses obligations) (…) Pour le moment, nous espérons que cela continuera. Je ne peux garantir aujourd’hui ce qui se passera dans les prochains mois, mais c’est un bon début, et nous devons nous en féliciter », a déclaré le secrétaire d’État américain John Kerry depuis Bali1.

Ce satisfecit est apparu prématuré et incongru et a provoqué la stupeur. Celui dont Washington demande le départ depuis 2011 se trouve ainsi et par avance doublement récompensé. L’accord de Genève du 14 septembre lui avait déjà accordé un répit inespéré. Les propos de John Kerry confirment qu’il est devenu un interlocuteur possible, même si la Maison Blanche s’est empressée de calmer le jeu en rappelant qu’elle n’avait pas changé de position à son égard2.

C’est le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan, qui a résumé le mieux l’incompréhension générale : « comment peut-on louer quelqu’un qui a tué 110 000 personnes, (que ce soit) avec des armes chimiques ou avec d’autres armes ? », interroge-t-il. Affirmation partagée par l’opposition qui rappelle que le conflit ne se limite pas à sa dimension chimique3. Les propos de Kerry ont d’autant plus choqué qu’ils concernent un dirigeant qui, depuis le début de la guerre a régulièrement renié ses engagements : ni l’accord passé avec la Ligue arabe en novembre 2011 ni le cessez-le-feu d’octobre 2012 mis en place par Lakhdar Brahimi, l’envoyé spécial conjoint de la Ligue arabe et des Nations unies, n’ont été respectés par le régime4.

Kerry était peut-être en veine de compliment. Mais qui sait s’il ne visait pas aussi à mettre en confiance Assad pour l’inciter à passer à l’étape suivante ? Dans un premier temps, un arrêt des violences pourrait lui être demandé pour permettre aux experts internationaux de mener à bien leur tâche5. L’argument a du poids : tout événement dramatique affectant un expert international pourrait remettre en cause le processus d’élimination des armes chimiques et l’échafaudage diplomatique dont il est l’élément de base. Puis, la trêve ainsi obtenue aurait cette autre vertu de faciliter la préparation de Genève II et sa mise en œuvre ultérieure sur la base de ce qui a été décidé en juin 2012 lors de Genève I6. Mais nul ne croit que le régime acceptera de jouer ce jeu sans réticence ni condition.

D’une doctrine diplomatique l’autre

Depuis des mois, la diplomatie d’Obama est contestée aux États-Unis et dans le monde. Hésitation, naïveté, inexpérience, faiblesse, absence de leadership auront été les expressions le plus souvent revenues pour décrire son action ou son inaction. Mais se pourrait-il que ses dernières décisions révèlent la volonté, non de refonder la politique étrangère américaine mais de l’adapter aux évolutions du monde7 ?

Obama aurait-il engagé une perestroïka à l’américaine ? Une diplomatie où les postulats les plus évidents et les plus anciens concernant les États-Unis seraient remis en question : « exceptionnalisme », unilatéralisme, « gendarme du monde », « architecte de l’ordre mondial », etc. ? Il serait ce président qui aurait levé les tabous parce qu’il aurait été le seul à comprendre le monde d’aujourd’hui et à accepter la place en recul qu’y tiennent désormais les Américains. En d’autres termes, il aurait admis que les États-Unis ne peuvent plus être les seuls à gouverner et à policer le monde parce qu’ils doivent tenir compte de dizaines d’États émergents dont certains sont de nouvelles puissances ou des puissances en formation. En ce sens, il accompagnerait le sentiment de ses compatriotes qui estiment dans leur grande majorité que leur pays n’a pas à s’engager aussi souvent au-delà de ses frontières, y compris en Syrie. L’histoire récente explique leurs réticences. S’ils rejettent toute aide significative à la rébellion syrienne, c’est parce qu’ils ont fini par admettre que les aventures irakienne et afghane avaient terni l’image de leur pays sans apporter plus de sécurité au monde8.

Cette politique redonne vigueur à l’isolationnisme, une doctrine aussi ancienne que l’Amérique elle-même. Elle est mise en avant par ceux, très nombreux, qui estiment que les États-Unis n’ont pas grand-chose à faire au Proche-Orient ni ailleurs, si ce n’est quand leur sécurité est en jeu (avec celle d’Israël). Ils font leur la recommandation de John Quincy Adams selon laquelle « l’Amérique ne doit pas courir par-delà ses frontières pour chercher des monstres à abattre »9.

Certains d’entre eux, plus cyniques, voient un avantage supplémentaire dans cette retenue. Ils jugent que l’équilibre des forces entre rébellion et régime syriens serait la meilleure des choses. Le statu quo conduirait à préserver les États-Unis, à affaiblir Assad tout autant que ses adversaires djihadistes et à épuiser financièrement leurs soutiens russes, iraniens, saoudiens ou qatariens. Cette option avait été retenue lors de la guerre entre l’Irak et l’Iran, lorsque l’administration américaine s’était gardée d’intervenir alors que Saddam Hussein utilisait l’arme chimique contre les troupes iraniennes. Aucun des deux belligérants ne pouvant servir les intérêts de Washington, la Maison Blanche s’était abstenue de toute action10. Ces isolationnistes préconisent une analogie avec la Syrie d’aujourd’hui, « pour ne pas avoir à choisir le moment venu entre Assad, Al-Qaïda ou le Hezbollah ». Quasiment tous les commentateurs s’accordent à dire que ce laissez-faire serait moralement condamnable en ce sens qu’il prolongerait les combats au détriment de la population. Mais ils évitent de relancer la polémique des derniers mois sur l’armement de l’opposition.

Les dossiers syrien et iranien auront favorisé les évolutions diplomatiques américaines. Hier, il était question d’envoyer quelques missiles sur la Syrie. Cette option a disparu en un clin d’œil. Le premier tabou aura été de passer un accord avec Moscou, finalement perçu comme un partenaire responsable. Ensuite, il aura fallu imaginer préparer avec le régime d’Assad la conférence internationale de Genève II pour poser les prémices de la transition politique syrienne.

Depuis des années, l’hypothèse de frappes contre l’Iran et son industrie nucléaire était régulièrement posée. Aujourd’hui, les dirigeants américain et iranien sont convenus de prendre langue régulièrement, voire même de négocier. Et même s’il faudra beaucoup d’efforts pour transformer l’essai, la surprise est générale. Les « faucons » fulminent. Les libéraux imaginent des lendemains plus conformes à leurs valeurs. Les alliés de Washington, européens notamment, attendent pour juger sur pièces.

Pour le moment, il n’y a que les pays du Golfe qui se sentent trahis par les contrepieds d’Obama. Ils l’ont fait savoir en septembre en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Ils ne sont pas près de passer l’éponge.

La mauvaise humeur des pays du Golfe

Quels que soient les calculs de la Maison Blanche, les pays du Golfe n’ont apprécié ni la sortie de Kerry ni l’encouragement adressé à Assad et encore moins la reprise de la communication entre Washington et Téhéran.

La gestion américaine du dossier syrien leur déplaît profondément. Leur mauvaise humeur s’était manifestée à l’Assemblée générale des Nations unies lorsque l’Arabie saoudite avait refusé de prendre la parole, contrairement au protocole habituel11. Ils n’avaient pas non plus caché leur irritation lors de la réunion des Amis de la Syrie du 27 septembre à New York12. Le Prince Saoud Al-Fayçal, ministre des affaires étrangères, avait demandé des « explications » sur les dispositions de l’accord russo-américain du 14 septembre. Refusant que cet accord conduise à légitimer le régime d’Assad, il avait plaidé pour un soutien politique, économique et militaire accru à la rébellion syrienne13. Tout le monde avait compris que le royaume allait accroître son propre appui à l’opposition syrienne et que la nouvelle alliance islamique14 qui venait d’être créée sur le terrain par des groupes pour la plupart djihadistes ne serait pas contestée par Riyad.

Aujourd’hui, les pays de Golfe ne sont pas loin de penser que Washington souhaite faire du président syrien un allié dans la lutte contre le terrorisme. En d’autres termes, après s’être résolu à associer Assad au règlement diplomatique de la crise, Obama serait enclin à sous-traiter au régime syrien la lutte contre Al-Qaïda et les autres groupes radicaux.

Le rapprochement de Washington et de Téhéran a pris les pays du Golfe par surprise. Ils ne croient pas un instant à la sincérité iranienne et mettent Washington en garde contre un excès de naïveté. Leurs critiques font écho à celles entendues en Israël. Les termes utilisés expriment la même incrédulité. En Arabie saoudite, « Obama commettrait une erreur irréparable s’il se laissait berner par les sourires et les douces paroles de Rohani »15. En Israël, « Rohani est un loup déguisé en mouton »16.

Pour Riyad, que de changements en quelques semaines ! Il y a peu, l’Arabie saoudite pouvait contempler avec satisfaction les résultats de sa politique : le royaume parvenait à rester à l’écart de la ferveur révolutionnaire arabe ; l’Iran restait menacé par Washington et Israël ; le président égyptien, l’islamiste Mohammed Morsi, était destitué par l’armée (3 juillet) ; la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution syrienne élisait à sa tête l’un de ses protégés (Ahmed Jarba, 6 juillet) et Obama semblait disposé, comme le réclamait Riyad, à lancer des attaques militaires contre le régime syrien. Cet assemblage s’est déconstruit à partir du moment où Moscou et Washington ont conclu un accord associant Assad au démantèlement de son arsenal chimique (14 septembre) et à l’avenir du pays. Le rapprochement entre les États-Unis et l’Iran a ruiné les espoirs de Riyad et des pays du Golfe de voir tomber la tête du « serpent perse », selon une image fréquemment utilisée par le régime saoudien.

Soudain, il n’est plus question du départ d’Assad. La crainte que les chiites et leurs alliés libanais, bahreinis, yéménites et irakiens encerclent l’Arabie saoudite prend davantage corps17.

2Julian Pecquet, «  Kerry faces backlash for praising Syria  », The Hill, 7 octobre 2013.

3Barbara Surk, Bassem Mroue, «  Syrian official lauds Nobel prize for inspectors  », Associated Press, Yahoo, 11 octobre 2013.

4Daniel DePetril, «  Why Obama, UN can’t fully trust Assad on chemical weapons in Syria  », The Christian Science Monitor, 9 octobre 2013.

5Jan Hennop, «  Chemical watchdog urges truces so Syria can disarm  », AFP, Yahoo, 10 octobre 2013.

6[Final communiqué of the Action Group for Syria, 30 juin 2012.

7Graham E. Fuller, «  With Syria, Iran, has Obama broken the mold in US foreign policy  ?  », The Christian Science Monitor, 3 octobre 2013.

8Lawrence Grossman, «  On Syria, follow Obama : Column  », USA Today, 8 octobre 2013.

9La phrase exacte est : «  America does not go abroad in search of monsters to destroy.  » John Quincy Adams a été secrétaire d’État et sixième président des États-Unis de 1825 à 1829.

10Rosa Brooks, «  The Failure of Impasse  », Foreign Policy, 7 octobre 2013.

13M. K. Bhadrakumar, «  Why Saudis are upset with Obama  », India Punchline, 1er octobre 2013.

15Abdul Rahman Al-Rashed, «  Are we seeing a new Obama  ?  », A-Sharq al- Awsat, 29 septembre 2013.

16Adi God, «  Rohani is wolf in sheep’s clothing  », YNet News.com, 1er octobre 2013.

17Abeer Allam, «  Saudis fear tide of Syria war turning against their interests  », The Financial Times, 6 octobre 2013.