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Genève II, la conférence dont personne ne veut

Chroniques syriennes

La Coalition nationale syrienne a finalement accepté le 11 novembre de participer, sous conditions, à la conférence internationale dite de « Genève II ». Mais bien des questions d’importance restent encore à régler avant qu’une date puisse être envisagée. La perspective de cette conférence internationale a cependant le mérite d’obliger les parties au conflit à exposer leurs positions, à entrer dans ce jeu diplomatique ou à s’y refuser. Sa dynamique est de laisser penser qu’un compromis régional d’envergure pourrait être envisageable et qu’a contrario, une absence de solution politique entraînerait une guerre d’usure encore plus coûteuse en vies humaines.

Un jour, c’est oui. Le lendemain, c’est toujours oui, mais à la condition qu’on ne lui demande pas de quitter le pouvoir. Cependant, il pourrait dire non s’il devait négocier avec des « terroristes ». De toute façon, ce sont les Syriens eux-mêmes qui décideront de la participation du régime à la conférence de Genève II. Bachar al-Assad jongle avec les contradictions internationales. Il dit être prêt à envoyer ses représentants à la conférence internationale. Mais il fait valoir que les conditions ne sont pas réunies. La faute aux autres. Aller à Genève ? Oui, mais pour rencontrer quelle opposition ?, feint-il de s’interroger à la télévision libanaise Al-Mayadeen. Sera-t-elle représentative des rebelles qui combattent en Syrie ? Sera-t-elle crédible ? Il veut bien participer à un exercice diplomatique qui prévoit une « transition » en Syrie, mais indique qu’il n’a pas l’intention de quitter le pouvoir et qu’il pourrait même briguer un nouveau mandat en 2014. Le roi s’amuse. Il fait peu de cas de Genève II1.

L’Arabie saoudite fait cavalier seul

Le refus des Saoudiens de siéger au Conseil de sécurité sera-t-il une étape conduisant Riyad à développer sa propre stratégie en Syrie ? Leur objectif n’a pas changé depuis le début de la crise : faire chuter le régime d’Assad2. Ils ont renforcé la présence de leurs milices dans les banlieues occidentales de Damas et le long de la frontière au nord du Liban. Ils semblent tentés de mettre en place une nouvelle armée syrienne d’opposition, préparée et entraînée hors de Syrie. Entre 7 et 10 000 hommes, dont une bonne moitié de déserteurs, pourraient en constituer les premiers éléments. Cet objectif nuirait à l’opposition syrienne actuelle en précipitant les différents groupes rebelles dans une nouvelle course aux financements. La polarisation ne pourra qu’aller en grandissant, d’autant que l’armée imaginée par Riyad serait une armée sunnite3. On ne voit pas comment cette opposition armée aurait plus de capacité à s’unir que l’actuelle et à vaincre le régime. D’autres rumeurs prétendent que Riyad exigerait un gouvernement libanais à sa main pour contraindre le Hezbollah à quitter la Syrie4. S’y ajoute le fait que Moussa Koussa, l’ancien chef des services de sécurité et du renseignement libyen, est rentré en grâce auprès du royaume. L’homme avait œuvré au rapprochement entre la Libye et les États-Unis dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, Al-Qaida et la prolifération nucléaire. Il pourrait bien aujourd’hui jouer un rôle de courtier international pour le compte de Riyad à un moment où l’Arabie saoudite redéfinit ses options diplomatiques5.

Ces préparatifs sont censés répondre au désengagement en cours des Américains. Washington délaisse le dossier syrien, dit-on à Riyad. Comment expliquer autrement le refus d’Obama de frapper militairement Assad, d’armer de façon significative la rébellion, de réduire l’aide non létale aux rebelles (voire de la suspendre selon certaines informations), d’accepter qu’Assad devienne un partenaire dans un processus politique et d’engager un dialogue avec l’Iran sinon pour se désengager du dossier syrien ? Riyad n’a pourtant aucun intérêt à agir en solitaire. Si le désengagement, relatif, de Washington est avéré, il s’inscrit aussi dans un contexte économique nouveau. La puissance pétrolière saoudienne est désormais rééquilibrée par la production américaine de gaz en très forte hausse cette année. La « révolution du schiste » a conduit les États-Unis à devenir cette année le premier producteur d’hydrocarbures mondial (environ 12 millions de barils par jour)6. L’intérêt de Riyad est de considérer que le centre de gravité de la production mondiale d’hydrocarbures se déplace du Golfe vers les pays occidentaux avec les productions cumulées américaine, canadienne, mexicaine et brésilienne. Le rejet par Riyad du siège de membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies est une complication supplémentaire pour Obama. L’Arabie saoudite reste indispensable dans la panoplie diplomatique américaine, ne serait-ce que par rapport à son ouverture sur Téhéran, mais elle court le risque de devoir gérer seule le dossier syrien et ses ramifications.

Le facteur iranien

La transition politique prévue pour la Syrie dans le cadre de Genève II ne peut se concevoir que si Riyad et Téhéran donnent le sentiment (ou l’illusion) de s’entendre sur quelques points. Il existe déjà un engagement rhétorique entre les deux pays qui ont exprimé, à l’occasion de l’élection du président Hassan Rohani, leur souhait de coopérer. Il leur reste à rejoindre le camp de Genève et son choix d’un processus politique, et non militaire, pour mettre fin à la crise syrienne (ils n’étaient pas présents lors de Genève I, le 30 juin 2012). C’est l’un des prix à payer pour que l’opposition syrienne, en son état actuel de fragmentation, soit en mesure de contribuer au processus politique.

Washington devra faire preuve d’imagination et de doigté pour adoucir l’aigreur de l’Arabie saoudite. C’est affaire de mots réparateurs, mais aussi de gestes. Les bonnes paroles devront être trouvées pour expliquer que les intérêts américains et saoudiens coïncident, même s’ils sont parfois sous-tendus par des tactiques différentes. C’est le moment où Washington doit se garder de critiquer la lenteur des changements sociaux et politiques en Arabie ou de heurter de front les choix diplomatiques de son allié en Syrie. Surtout, il faudra rassurer sur la portée du dialogue avec l’Iran et assurer que Téhéran ne sera jamais en position de détenir l’arme nucléaire.

La finalité du rapprochement entre Washington et Téhéran n’est pas encore clarifiée. Le nucléaire est un aspect de la question. Il s’agit d’empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire tout en reconnaissant qu’il a droit à l’enrichissement de son uranium. Ce dernier point est affaire de droit tout autant que de reconnaissance de la souveraineté iranienne. Au-delà, la notion de normalisation des relations entre les deux pays n’a encore fait l’objet d’aucun commentaire public de la part des États-Unis.

Le désarroi de l’opposition

Le Conseil national syrien n’est pas en mesure d’annoncer sa participation à la conférence. Faute d’y être préparé, il préfère indiquer qu’il n’y participera pas. Il menace même, par la voix de son président actuel George Sabra, de se retirer de la Coalition nationale des forces de la révolution et de l’opposition syrienne si elle accepte d’y prendre part7.

La Coalition nationale syrienne des Forces de l’opposition et de la révolution8 avait indiqué qu’elle s’opposait à la participation de l’Iran à la conférence internationale, au motif que Téhéran « fait partie du problème, pas de la solution ». Son président, Ahmad Assi Jarba, élu en juillet dernier, est considéré comme proche de l’Arabie saoudite. Ses arguments n’ont pas changé : la communauté internationale a réduit le dossier syrien à sa dimension « chimique », renoncé à poursuivre Assad pour ses crimes et oublié les victimes de la guerre. Dans ces conditions, il ne lui est pas possible de négocier avec le régime syrien.

Mais elle serait désormais prête à participer à Genève II, à la condition que l’équilibre des forces militaires en présence soit rétabli et qu’Assad manifeste son intention de transférer le pouvoir à un gouvernement de transition doté des pleins pouvoirs9. Ces conditions sonnent juste. Mais elles sont largement introuvables. Elles témoignent aussi de l’absence d’autorité sur les troupes rebelles. Aller à Genève, c’est négocier, accepter des compromis, et courir le risque d’être accusé de trahir la révolution et de se couper définitivement des combattants du terrain10.

Mettre en place une autorité, dotée des pleins pouvoirs exécutifs, pouvant comprendre des membres de l’actuel gouvernement, de l’opposition ou d’autres groupes et formée sur la base du consentement mutuel ; demander « qu’une conférence internationale sur la Syrie soit organisée dans les meilleurs délais aux fins de la mise en œuvre du communiqué de Genève » du 30 juin 2012 : telles sont quelques-unes des dispositions prévues par la résolution 2118 des Nations unies du 27 septembre 2013.

Mais la crise en Syrie s’est largement internationalisée. La notion de souveraineté syrienne a perdu tout son sens. Deux miracles sont nécessaires pour le succès de Genève II : que la conférence se tienne et qu’elle décide au minimum d’un cessez-le-feu.

1Bonnie Malkin, «  Syria : Bashar al Assad says ’factors not in place’ for peace conference  », The Telegraph, Reuters, 21 octobre 2013.

2Ibrahim Al-Amine, «  Syria : Grand Compromise or Total War  ?  », Al-Akhbar English, 21 octobre 2013.

3Yezid Sayigh, «  Unifying Syria’s Rebels : Saudi Arabia Joins the Fray  », Carnegie, 28 octobre 2013.

4Ibrahim al-Amin, «  Saudi Price for Peace : A Lebanese Government of Our Choice  », Al-Akhbar, 22 octobre 2013.

5Nasser Charara, «  Saudi Restores Libyan Spy Chief’s Role as Global Shadow Broker  », Al-Akhbar English, 25 octobre 2013.

7Le Conseil national syrien (CNS) a été créé en octobre 2011. Son manque de représentativité et son absence de coopération avec d’autres composantes de l’opposition syrienne lui ont très vite été reprochés. Après divers remaniements en son sein, le Conseil national syrien a accepté de rejoindre la Coalition nationale syrienne des Forces de l’opposition et de la révolution (CNFOR) — couramment appelée Coalition nationale syrienne —, au moment de sa création le 11 novembre 2012, le Conseil conservant toutefois une identité propre.

8La Coalition nationale syrienne des Forces de l’opposition et de la révolution (CNFOR) est l’une des tentatives d’unification de différentes formations de l’opposition syrienne. Elle assume désormais, théoriquement, la représentation du mouvement révolutionnaire syrien. Elle a pour ambition d’offrir une alternative au régime de Bachar al-Assad. Dès sa création en 2012, elle est reconnue par la Ligue arabe qui en fait son principal interlocuteur et par les pays du Golfe qui voient en elle le représentant légitime du peuple syrien. La France est le premier pays occidental à l’avoir reconnue comme le futur gouvernement provisoire de la Syrie

10Michael Young, «  Syrian rebels’ rejection of Geneva will only help Assad  », The National, 16 octobre 2013.