Politique, culture, société, économie, diplomatie

Guerre contre le terrorisme, an XVII

Orient XXI, quatre ans après

En septembre 2001, le président américain George W. Bush lançait sa « guerre contre le terrorisme ». Alors que nous entrons dans la dix-septième année de ce conflit, nous connaissons toujours plus de destructions, d’attentats, de morts. Cet échec flagrant devrait amener à une réflexion plus approfondie. Orient XXI, lancé il y a quatre ans — le 1er octobre 2013 — souhaite y contribuer, avec votre soutien.

L’article n’a pas suscité de grands débats, et n’a pas été relayé dans les médias internationaux. Pourtant, il a été publié au mois de septembre 2017 dans le prestigieux quotidien The New York Times. Il détaillait les mesures prises par les États-Unis pour étendre une zone de sécurité à Kaboul, sur le modèle de la « zone verte » instaurée à Bagdad. Ce projet, qui reconfigurera le centre de la capitale afghane, prévoit le regroupement des bâtiments de l’ambassade et des unités de commandement américains, le personnel étant ainsi un peu mieux protégé contre les attaques-suicides des talibans. Alors que le nombre de soldats américains dans le pays doit être porté à 15 000 cette année, le journaliste estimait que, dans le cadre de la nouvelle stratégie décidée à Washington, leur présence se prolongerait vraisemblablement jusque dans les années 2020.

C’était il y a seize ans. À la suite des attaques du 11 septembre 2001 contre New York et Washington, le président George W. Bush déclenchait la « guerre contre le terrorisme ». Quelques semaines plus tard, les États-Unis renversaient le régime des talibans et « libéraient » Kaboul. Seize ans plus tard, ils y sont enlisés et les talibans contrôlent la plus grande partie du pays.

En mars 2003, les États-Unis envahissaient l’Irak et « libéraient » Bagdad, obtenant après coup un blanc-seing des Nations unies — qui avaient pourtant refusé d’avaliser la guerre — pour leur occupation du pays. « Nous pouvons dire avec confiance que le monde est meilleur depuis que les États-Unis ont mené une coalition de forces en Irak », fanfaronnait devant une commission du Sénat, le 9 juillet 2003, Donald Rumsfeld, secrétaire à la défense et l’un des principaux architectes de la « guerre contre le terrorisme ». Il martelait ce qui était, à l’époque, l’antienne des néoconservateurs à Washington : nous volons de victoire en victoire. À ceux qui s’inquiétaient qu’une aventure militaire en Irak alimente le terrorisme, Daniel Pipes, spécialiste autoproclamé de « l’âme musulmane », rétorquait le 8 avril 2003 : « C’est le contraire qui est plus probable : la guerre en Irak aboutira à une réduction du terrorisme. (...) Je m’attends à ce que la colère musulmane diminue après une victoire alliée en Irak »1.

Quelques années plus tard, en 2007, le président Bush expliquait pourquoi cette guerre serait finalement plus longue : « Ce qui se joue à travers le grand Moyen-Orient est plus qu’un conflit militaire. C’est la guerre idéologique décisive de notre temps. D’un côté, il y a ceux qui croient en la liberté et en la modération ; de l’autre, les extrémistes qui tuent des innocents et ont proclamé leur intention de détruire notre mode de vie »2. Nous vivions désormais le « choc des civilisations », nous étions engagés dans une troisième guerre mondiale, celle qui opposait les démocraties à l’islamo-fascisme, le nouvel ennemi qui avait remplacé le fascisme et le communisme.

Cette guerre est, de fait, devenue mondiale, de l’Afghanistan au Sahel, de l’Irak à la Somalie, du Yémen à l’Asie. Chaque crise locale est désormais analysée à travers une grille de lecture unique, laissant de côté toutes ses composantes internes. On tire d’abord et on ne réfléchit même pas après. Il faudrait pourtant se rappeler que sans intervention militaire en Irak, l’organisation de l’État islamique (OEI) n’aurait jamais vu le jour. C’est désormais une « guerre sans fin » dans laquelle s’est engagé l’Occident, où chaque problème appelle comme solution l’usage de la force et l’extension des zones de combats. En Afghanistan, les États-Unis sont maintenant enlisés dans la plus longue guerre de leur histoire et ont désormais le Pakistan en ligne de mire. Quant à la France, engagée au Mali depuis près de quatre ans, elle se révèle incapable d’empêcher la dissémination de la violence bien au-delà des frontières du pays.

Et désormais l’Europe et les États-Unis sont eux-mêmes touchés. Il est loin le temps où leurs responsables expliquaient que l’on se battait « là-bas », dans ces sauvages contrées barbares orientales, pour éviter que la violence frappe nos quartiers. C’est le contraire qui s’est produit : plus nous intervenons là-bas, plus nous en subissons les retombées. Ces expéditions menées dans le monde musulman nourrissent une haine qui dépasse très largement les cercles extrémistes. Selon des estimations partielles, les seules guerres en Afghanistan, Irak et Pakistan ont fait plus de 1,3 million de morts entre 2001 et 2012. Ajoutons-y les tortures d’Abou Ghraib, les « dommages collatéraux » à Mossoul ou à Rakka, les tirs de drones de la Somalie au Yémen... Autant d’actions qui alimentent la propagande de l’OEI dénonçant la guerre des « croisés » contre l’islam. Et que dire de l’impunité dont bénéficient les instigateurs ? Aucun des responsables américains de la catastrophe irakienne n’a été jugé, ni même inquiété par la Cour pénale internationale (CPI).

Nous entrons dans la dix-septième année de cette « guerre contre le terrorisme », avec toujours plus de « foyers terroristes », plus d’attentats, plus de morts, plus de destructions, plus de déstabilisation. Personne ne prédit plus une victoire rapide des « forces du bien », et pourtant personne ne semble non plus s’interroger sur l’efficacité du combat mené. On ne change pas une stratégie perdante. Celle-ci contribue à fabriquer en Occident un climat délétère, à réduire le monde musulman à un ailleurs menaçant, à faire d’un « islam imaginaire » la grille d’analyse commune à tous les conflits. L’islamophobie distillée par certains médias et certains politiques alimente le discours de l’OEI expliquant aux Européens musulmans qu’ils ne font pas partie de ce vieux continent. Nous le savons, en temps de guerre, la première victime est la vérité ou, plus précisément, la complexité : « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous », proclamait le président Bush en 2001…

Dès son lancement il y a quatre ans, le 1er octobre 2013, Orient XXI s’est inscrit en faux contre ces simplifications et s’est donné pour mission de faire connaître une zone géographique, du Maroc à l’Afghanistan, ses peuples, son histoire, ses cultures, dans leur diversité, leur nuance. Nous écrivions alors : « Nous sommes convaincus qu’il faut essayer d’appliquer à cette large aire géographique, aux mouvements politiques, culturels, sociaux qui s’y déploient, aux transformations de son économie, les mêmes règles d’analyse que l’on applique au reste du monde. Il n’existe aucune exception “musulmane” ou “arabe” ». C’est une gageure, dans le climat actuel, de maintenir cette ligne d’intervention.

Pourtant, ce pari nous avons l’impression de l’avoir réussi. Grâce à l’équipe, pour l’essentiel bénévole, qui compose le comité de rédaction et qui anime Orient XXI, commande les articles, assure leur traduction. Grâce à nos contributeurs, un millier environ depuis notre création, français, européens, turcs, arabes, iraniens, américains, israéliens, qui ont permis de l’alimenter quotidiennement et d’approfondir notre réflexion — en français, mais aussi deux fois par semaine en arabe et une fois en anglais. Grâce à vous, enfin, nos lecteurs toujours plus nombreux, qui nous encouragez par vos messages sur les réseaux sociaux, et par vos dons qui représentent un tiers de nos recettes.

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1The Washington Post, 25 juillet 2003.

2Discours sur l’état de l’Union, janvier 2007.