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Impasse politique en Mauritanie

Des élections locales et législatives boycottées par l’opposition

Environ 1,2 million de Mauritaniens sont appelés aux urnes samedi 23 novembre pour un scrutin municipal et législatif, le premier depuis les présidentielles d’août 2009 remportées par l’actuel président Mohamed Ould Abdel Aziz. Dans les treize wilayas que compte ce pays de 4 millions d’habitants, pas moins de 1 101 listes briguent la direction de 218 mairies et 437 autres se disputent 147 sièges de députés. Mais une partie de l’opposition, dénonçant l’autoritarisme du régime, boycotte les élections.

Attendues depuis 24 mois, maintes fois reportées, ces élections, sans enjeu majeur, n’ont qu’un intérêt : le score des islamistes de Tawassoul, la branche locale des Frères musulmans. Pour la première fois, en effet, ils se retrouvent seuls face au pouvoir, sans leurs alliés de la Coordination de l’opposition démocratique (COD), qui boycotte les élections. Sauf miracle, le parti au pouvoir devrait rafler la mise.

À la veille du lancement de la campagne électorale le 8 novembre, des contacts entre le pouvoir et l’opposition avaient fait croire à la possibilité d’élections consensuelles, d’autant que des chancelleries influentes, dont la France, ancienne puissance coloniale et premier partenaire économique du pays, avaient discrètement entrepris de rapprocher les points de vue. Mais les échanges se sont finalement révélés infructueux, même sur un éventuel report de l’échéance qui pourtant faisait consensus. Pour le gouvernement, il ne pouvait guère dépasser deux semaines. N’a-t-on pas déjà « largement discuté de l’organisation matérielle des élections, des organes de supervision électorale,de la neutralité de l’administration et de la supervision politique du processus » ?, soulignait Sidi Mohamed Ould Maham, un des leaders du parti au pouvoir. L’opposition, elle, dénonçait « un agenda unilatéral » et exigeait « un accord politique sur les conditions nécessaires pour des élections consensuelles et apaisées et non le contraire ». Mohamed Ould Maouloud, le négociateur en chef de la COD, qui regroupe socio-démocrates, ex-maoïstes, et même un temps les Frères musulmans, réclamait avant de voter « un temps suffisant pour parachever le recensement qui doit atteindre un niveau acceptable, auditer le fichier électoral, amender les lois afférentes au vote ».

Ce dialogue de sourds trouve ses origines dans les ratés de l’historique « transition démocratique » qui, en août 2005 avait suivi la chute du régime controversé de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya. Arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1984, puis élu et réélu plusieurs fois lors de scrutins contestés, il régnait sans partage depuis plus de vingt ans sur ce petit pays saharien, toujours sous tension et qui détient le record africain en matière de putschs réussis ou avortés.

Parmi les principaux leaders de la junte qui le renversa, se trouvait un jeune colonel, Mohamed Ould Abdel Aziz, le chef de la sécurité présidentielle. Les militaires organisèrent « une exemplaire transition » qui valut, à l’époque, à la Mauritanie les applaudissements du monde entier pour être le premier pays arabe à avoir tenu des élections libres. Dont une présidentielle remportée par un civil, Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi. Inconnu du grand public, cet économiste de formation, ancien ministre, ex-fonctionnaire international, avait « triomphalement » battu, lors d’un second tour très serré, l’opposant historique Ahmed Ould Daddah. Sans contester sa victoire, ce dernier, suivi par une grande partie de l’opposition ne l’avait admise que du bout des lèvres, accusant Abdallahi d’avoir bénéficié du soutien discret de la junte au pouvoir.

Deux ans plus tard, Mohamed Ould Abdel Aziz, l’ancien colonel devenu général renverse par la force le président élu, après avoir tenté de le destituer par voie parlementaire. Puis il entend être élu à la tête de l’État. L’opposition s’emploie à l’en dissuader mais ses efforts échouent. Sous la pression discrète, mais insistante de certains pays « amis », dont la France, l’opposition consent à un accord de sortie de crise négocié à Dakar, sous les auspices du président sénégalais Abdoulaye Wade. Signé à Nouakchott, le texte ouvre la voie à une nouvelle élection présidentielle, insiste sur la nécessité d’un dialogue continu entre les différentes parties et suggère une gestion consensuelle des futures élections.

L’ancien président élu est alors réinstallé durant… quelques heures, le temps d’annoncer sa démission forcée et de laisser le champ libre à une nouvelle transition de quelques semaines qui aboutit à l’élection du putschiste Mohamed Ould Abdel Aziz.

Tournant le dos aux clans, tribus, partis et milieux d’affaires qui dominent depuis toujours la vie politique et les richesses du pays, il courtise les populations des bidonvilles, des quartiers populaires et les paysans, c’est-à-dire la grande majorité des électeurs dans un pays qui compte parmi les plus pauvres de la planète. Quitte à fragiliser les maigres ressources de l’État, déjà affaiblies par la suspension de l’aide internationale survenue depuis son coup d’État, le nouveau président baisse les prix des denrées de base, du carburant, du ciment, fournit des aides médicales, construit des routes, apporte l’électricité, l’eau potable... dans l’espoir de s’attacher les plus démunis.

En Mauritanie, comme dans le reste du monde arabe, les « gens d’en bas » sont très sensibles à la question palestinienne, aussi Mohamed Ould Abdel Aziz gèle-t-il les relations diplomatiques avec Israël qu’avait reconnu l’ancien président Ould Taya1. Mais il ne remet pas en cause l’alliance avec les Occidentaux, notamment dans « la lutte contre le terrorisme ». Plusieurs attentats furent revendiqués à l’époque par des groupes liés à Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), basés dans le nord du Mali voisin, région vis-à-vis de laquelle Nouakchott fait preuve de prudence sinon d’ambiguïté.

C’est sous la double étiquette de « candidat des pauvres » et de « favori des Occidentaux » qu’il s’était fait élire dès le premier tour. Dès son arrivée au pouvoir, en effet, Aziz avait mis des bases militaires à la disposition de certains pays occidentaux. Comme la France dont les forces spéciales seront vues un moment aux côtés de l’armée mauritanienne dans des opérations conjointes dans le nord du Mali voisin contre Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), qui avait fait du désert malien son sanctuaire2.

Immédiatement reconnue par les partenaires étrangers du pays, cette victoire électorale a longtemps été contestée par ses principaux adversaires, avant qu’ils ne s’y résignent. Non sans calculs. En échange de cette reconnaissance, certains espéraient que le nouvel homme fort du pays consentirait à les associer à la gestion du pouvoir dans le cadre d’un gouvernement d’union nationale. D’autres s’attendaient au moins à être associés à l’organisation des élections. En vain, car l’ancien putschiste n’a jamais consenti de telles concessions. Le boycott par la COD du scrutin du 23 novembre était donc prévisible.

1Établies par Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya en 1999, sous la pression des puissances occidentales, les relations diplomatiques entre la Mauritanie et Israël ont divisé le pays. En janvier 2009, la junte issue du putsch du général Mohamed Ould Abdel Aziz, décide leur « gel », puis la rupture définitive le 20 mars 2010 avec Israël. Mais cette relation avec Israël constituera un talon d’Achille pour le régime de Taya , jusqu’à sa chute en 2005, après la tentative de putsch échouée de 2003. Nombre d’officiers ayant participé au coup de force de 2003 avoueront, plus tard, avoir été motivés par« la honte » que représentait, à leur yeux, la présence d’une ambassade d’Israël à Nouakchott.

Après la transition, de 2005 à 2007, le président Sidi Ould Cheikh Abdallahi, promettra que le dossier sera soumis aux deux chambres du Parlement. Ce qu’il n’aura pas le temps de faire avant le coup d’État du 6 août 2008. Entre temps en 2007, l’ambassade d’Israël est menacée par Al-Qaida et la cible d’une opération commando, revendiquée par Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). Ce sera en janvier 2009, au cours du sommet arabe de Doha que le président Mohamed Ould Abdel Aziz proclame « le gel des relations avec Israël », à un moment où son pays traversait une crise institutionnelle née du putsch ayant déposé Ould cheikh Abdallahi.

La décision a été saluée par le monde musulman et un accueil triomphal réservé à Aziz à son retour au pays. La proclamation de ce « gel » n’a pas convaincu l’opposition qui, à chaque occasion, lui demande de s’expliquer sur le caractère et la portée de sa décision. Enfin, samedi 20 mars 2010, Nouakchott annonce la rupture définitive avec Tel-Aviv.

2C’était avant le déclenchement, en janvier 2012, d’une rébellion indépendantiste touarègue, finalement supplantée par des groupes djihadistes liés à Aqmi qui prendront le contrôle de tout le nord du Mali, avant d’en être chassés à partir de janvier dernier par l’opération Serval de l’armée française, appuyée par des soldats africains. La Mauritanie n’y a pas pris part, en dépit de l’insistance d’une partie de la classe politique et du gouvernement malien. Évoquant d’abord des craintes de voir le conflit déborder à l’intérieur de ses frontières, en raison du grand nombre de ses ressortissants dans les rangs d’Aqmi et ses nombreuses filiales, Nouakchott a ensuite conditionné sa participation au vote d’un mandat onusien. Celui-ci finalement acquis, la Mauritanie a, cette fois, exigé que ses soldats soient déployés dans les régions maliennes proches des frontières « pour ne pas couper l’armée de ses bases de ravitaillement à l’intérieur du pays », selon la version officielle. Venant d’un régime qui jusqu’alors était le seul du Sahel à avoir par le passé envoyé ses soldats affronter les djihadistes dans le nord du Mali, ces hésitations ont beaucoup agacé le gouvernement et l’opinion maliens.

Depuis, la méfiance règne entre les deux voisins. À Bamako, certains soupçonnent même le gouvernement mauritanien de nourrir des dessins inavoués. Une partie de la direction des indépendantistes du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) a été accueillie à Nouakchott et la Mauritanie l’a appuyé lorsqu’il s’est retrouvé en conflit ouvert avec les djihadistes. Mohamed Ould Abdel Aziz est soupçonné de vouloir annexer le septentrion malien, peuplé en grande partie des mêmes tribus arabo-berbères que la Mauritanie.