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Incertitudes sur la privatisation de l’Aramco saoudienne

Contestations dans la famille royale et sur les réseaux sociaux

Le succès du projet de privatisation partielle de la société d’État Aramco, mesure phare de la « Vision 2030 » du vice-prince héritier Mohammed Ben Salman, dépend en grande partie du relèvement des prix du brut. La famille royale est partagée et les Saoudiens expriment leurs inquiétudes et leur mécontement sur les réseaux sociaux : le pouvoir serait-il en passe de brader l’Aramco ?

En matière de prix du pétrole, si les autres pays exportateurs ont un souci urgent : rétablir leurs revenus pétroliers, l’Arabie saoudite, elle, en a deux. En effet, si les prix du brut ne se redressent pas substantiellement, le projet de privatisation partielle (IPO) de la société d’État Saudi Arabian Oil Company (Aramco), prévu pour 2018, risque d’être compromis. Or, c’est l’une des mesures phares annoncées par le vice-prince héritier Mohammed Ben Salman dans le cadre de sa « Vision 2030 », mais elle souffre d’une contradiction conceptuelle. D’un côté, le prince a affirmé que l’objectif de l’IPO n’était pas de lever des liquidités, mais de l’autre, l’opération est destinée, a-t-il dit, à contribuer à la création d’un fonds d’investissement auquel l’Aramco sera apportée comme actif principal. Il faut donc que la vente rapporte le maximum possible à l’État saoudien et à son futur fonds, dont la mission sera d’accélérer la diversification de l’économie saoudienne en vue de l’après-pétrole. Le vice-prince héritier, homme fort du royaume, a estimé à quelque 2 000 milliards de dollars la valorisation de la société pétrolière. L’IPO porterait sur environ 5 % du capital. Si le prix auquel l’Aramco est mise sur le marché est trop élevé, l’opération risque de ne pas rencontrer le succès escompté, surtout auprès des investisseurs étrangers. Si, au contraire, le prix de l’offre est placé trop bas, le pouvoir peut être accusé en Arabie saoudite de brader l’Aramco.

Les Saoudiens ont lancé les travaux et les études indispensables à une IPO de l’Aramco, notamment la certification de ses réserves et l’audit de ses comptes financiers. Officiellement, les réserves prouvées de pétrole brut de l’Aramco sont estimées à 261 milliards de barils (Gb) et celles de gaz naturel à 8 430 Gm31. Le directeur de la société Amin Nasser s’est dit confiant dans le fait que ces chiffres seront certifiés par des auditeurs indépendants. La valorisation de 2 000 milliards de dollars avancée par le prince Mohammed Ben Salman serait basée sur un prix de 8 dollars par baril de réserve, mais tous les analystes s’accordent pour affirmer que le critère des réserves est insuffisant. Aucune compagnie pétrolière n’est valorisée sur la seule base de ses réserves. Le critère en question s’appliquerait encore moins à l’Aramco, car celle-ci n’est pas propriétaire de ses réserves, qui appartiennent à l’État. Il faut donc se référer à la rentabilité qu’un investisseur est en droit d’attendre s’il achète des actions Aramco.

À combien valoriser la société ?

Le calcul des résultats opérationnels prévisionnels de la société saoudienne, dans son expression la plus simplifiée, devrait prendre en compte une hypothèse de prix du pétrole, la fiscalité applicable, les coûts de production et un volume de production. Bien qu’il n’y ait aucune confirmation officielle, il semblerait que l’Aramco paie une redevance de 20 % sur le pétrole par tête de puits2 et un impôt de 85 % sur ses revenus. Un analyste américain (Boslego Risk Services) s’est basé sur un coût de production estimé à 10 dollars le baril et un volume de production de 10 millions de barils par jour sur 70 ans. En appliquant un taux d’actualisation de 10 %, il obtient une valorisation nette de 251 milliards de dollars seulement pour un prix de 70 dollars/baril, tombant à 120 milliards de dollars pour un baril à 40 dollars (voir tableau). La vente de 5 % rapporterait seulement entre 6 et 12,55 milliards de dollars ! Si le taux de l’impôt est réduit à 50 % pour le rapprocher des standards des pays développés, comme cela a été annoncé récemment, la valorisation double presque, mais elle reste très inférieure à 2 000 milliards de dollars. De son côté, Wood Mackenzie aurait estimé la valorisation de l’Aramco à environ 400 milliards de dollars, sur la base d’un prix du brut de 70 dollars/b. On serait donc très en-dessous de la valorisation avancée par le vice-prince héritier saoudien.

Hypothèses de valorisation de l’Aramco
(en milliards de dollars US)
Prix du pétrole $40/b $50/b $60/b $70/b
Impôt sur le revenu de 85 % 120 164 208 251
Impôt ramené à 50 % 200 273 346 419

Source : Boslego Risk Services.

Les investisseurs vont aussi tenir compte du risque politique lié notamment au fait que, comme l’a confirmé publiquement le ministre saoudien de l’énergie Khaled Al-Falih, le gouvernement exercera pleinement sa souveraineté sur la production de la société et sur sa stratégie d’investissement même après l’IPO. « Les investisseurs devront l’accepter. Cela fait partie du paquet », a déclaré Falih. Comme tout autre État, l’Arabie saoudite restera aussi souveraine en matière de fiscalité. Poursuivra-t-elle sa politique de maintien d’une capacité de production non utilisée (d’environ 2 millions de barils par jour) destinée à répondre à des situations d’urgence, comme l’apparition d’un risque de pénurie en cas de chute de l’offre dans un autre pays producteur important ? Si oui, le coût de cette capacité non utilisée doit aussi être pris en compte. Enfin, on ne sait pas encore si l’IPO portera seulement sur l’amont de l’Aramco ou si elle englobera aussi son aval. Les essais de valorisation n’ont porté, jusqu’ici, que sur son amont. Amin Nasser a récemment déclaré que son groupe deviendra, vers 2025, le plus grand raffineur du monde. Il détient aussi des actifs très importants dans la pétrochimie, un secteur en pleine croissance.

Changer les mentalités

Le projet d’IPO de l’Aramco suscite beaucoup de discussions en Arabie saoudite. Ce pays est le champion mondial de l’utilisation des réseaux sociaux, dont sa population est très friande. Les inquiétudes qui sont exprimées par les Saoudiens sur Facebook ou Twitter sont de plusieurs ordres : allons-nous brader notre richesse nationale principale ? Les étrangers vont-ils prendre le contrôle de notre pétrole ? Que gagnerons-nous à privatiser l’Aramco si cela passe par une réduction de l’impôt sur son revenu qui risque de coûter cher au budget de l’État ? Richesse nationale aujourd’hui, l’Aramco va-t-elle devenir, demain, la seule propriété de ceux qui peuvent acheter ses actions ? Le problème principal est de savoir quelle sera la valorisation de l’Aramco. Si elle est basse, pourquoi la privatiser ? Et quel besoin aurait-on de la privatiser si les prix du brut remontaient ? Certains responsables saoudiens affirment que l’IPO de l’Aramco est destinée principalement à créer un choc et à émettre un signal destinés à changer les mentalités : introduire la transparence dans la gestion de la société, dans ses comptes, et l’obliger à se soucier davantage de sa rentabilité. L’opération ferait donc partie intégrante du changement de comportements visé par la « Vision 2030 » de Mohammed Ben Salman.

Les différences de vues sur le projet d’IPO traversent aussi la famille royale saoudienne et ses quelque 15 000 membres. Certains y seraient favorables, d’autres opposés. Et puis, il y a ceux qui se taisent, mais à qui on attribue des calculs politiques dont nul n’est en mesure de dire s’ils correspondent à la vérité. On fait remarquer ainsi que le prince héritier du royaume, Mohammed Ben Nayef ne fait aucune déclaration publique, ni sur ce chapitre ni sur d’autres dossiers épineux initiés par son cousin, Mohammed Ben Salman, comme la guerre au Yémen. Quelle serait sa position sur ces questions s’il accédait au pouvoir ? Après tout, à 81 ans, le roi Salman Ben Abdelaziz n’est plus très jeune.

La chute des prix du pétrole a bouleversé les finances de l’Arabie saoudite. Ses réserves de devises sont tombées de 725 milliards de dollars à la mi-2014 à 528 milliards fin 2016, selon le Fonds monétaire international (FMI). Sa dette extérieure est passée de zéro avant la crise à 57 milliards de dollars en 2016, et selon les prévisions de Standard & Poors, elle atteindrait 112,8 milliards fin 2017 et 174,3 milliards fin 2018. Elle représenterait alors 25 % de son PIB. L’État a coupé en 2016 des dépenses de plus de 250 milliards de dollars, plongeant l’économie dans le marasme. Le chômage, déjà élevé, augmente encore et l’expulsion de travailleurs étrangers par vagues successives ne suffit pas à résoudre ce problème. Une grogne sourde monte en Arabie saoudite. Un échec du projet d’IPO de l’Aramco pourrait galvaniser les mécontents.

1NDLR. Unité de mesure du volume gazeux en milliards de mètres cubes.

2NDLR. «  Tête de puits  » ou «  arbre de Noël  » : ensemble de raccords, vannes, buses, manomètres, thermomètres… installés à la sortie d’un puits de production.