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Influence iranienne en Syrie : la dimension confessionnelle

L’ancienne alliance entre l’Iran et la Syrie s’est transformée en une dépendance étroite depuis 2011. Sans être ni la seule, ni la plus importante, la dimension confessionnelle entre en compte comme un instrument dans les relations entre les deux régimes, tandis que l’Iran consolide sa place de puissance régionale.

Dès 1973, Hafez Al-Assad s’était employé à obtenir auprès de l’imam chiite libanais Moussa Sadr une fatwa reconnaissant les alaouites, la communauté à laquelle il appartenait, comme un groupe relevant de l’islam chiite. En 1950, le grand cheikh d’Al-Azhar en avait déjà émis une allant dans le même sens. Et dès cette période, la communauté alaouite avait adopté le code sunnite de statut personnel et refusé de se doter d’une institution propre. L’objectif de Assad, dont le discours officiel est anticonfessionnel, est de décloisonner la communauté alaouite et de l’inscrire dans un ensemble confessionnel régional élargi.

La révolution islamique de 1979 en Iran1 conforte Assad dans la pertinence de sa démarche auprès du clergé chiite, la connivence confessionnelle entre les deux régimes servant d’atout pour de potentiels rapprochements politiques. En effet, la confession chiite étant inscrite dans sa Constitution, l’Iran ne cache ni son soutien aux chiites dans le monde, ni son action de prosélytisme, conformément à l’appel de l’imam Rouhollah Khomeiny. Par ailleurs, Al-Assad est le premier chef d’État étranger invité à se rendre en Iran, il y visite des lieux saints chiites, dont Mashhad.

Il importe néanmoins d’inscrire ce rapprochement dans la conjoncture géopolitique qui suit la signature des accords de Camp David signés entre l’Égypte et Israël (17 septembre 1978). Le « nouvel Iran » est alors pro-palestinien et, comme la Syrie, membre du « front du refus » qui isole le régime de Sadate signataire de ces accords.

Un double intérêt stratégique

Ce rapprochement répond du reste à des objectifs qui ne sont pas prioritairement d’ordre doctrinaire confessionnel. Il s’agit pour Al-Assad de renforcer la légitimité de son pouvoir, et pour l’Iran de se poser comme puissance régionale et d’avoir un allié arabe, notamment face à l’Irak (guerre de 1980-1988). Au demeurant, à l’époque de Hafez Al-Assad, les institutions iraniennes sont quasi absentes en Syrie, et la tolérance à l’égard des conversions est de pure forme. Al-Assad entend préserver la cohésion de la société syrienne et l’entente avec sa majorité sunnite conservatrice. Il laisse en réserve la relation avec l’Iran. Côté iranien, la guerre Iran-Irak laisse peu de marge à une influence régionale d’envergure. En dépit de la présence des shirazi2 à Zeynab en banlieue de Damas, et des pèlerinages iraniens vers des lieux saints chiites en Syrie, le prosélytisme chiite est faible en Syrie. L’aide militaire iranienne va surtout au Hezbollah du Liban.

En 2000, l’accès au pouvoir de Bachar Al-Assad annonçait déjà une nouvelle ère dans les relations syro-iraniennes, confortée en 2003 par la chute de Saddam Hussein. La République islamique connaît une période faste, au cours de laquelle elle étend son influence en Irak et se positionne comme un interlocuteur régional majeur.

En 2011, le régime syrien, qui avait gardé une marge de manœuvre vis-à-vis de son allié iranien, fait appel à Téhéran pour venir à bout des soulèvements internes. Au fil des mois, le maintien au pouvoir d’Al-Assad devient tributaire du soutien économique et militaire de Téhéran. Dans un jeu des puissances régionales où la Turquie et les pays du Golfe se positionnent contre le maintien d’Al-Assad au pouvoir, la dimension confessionnelle entre les régimes iranien et syrien devient l’élément mobilisateur et le chemin le plus court vers une alliance qui va consolider l’ascendant iranien sur le régime syrien.

L’Iran intervient pour prolonger la vie du régime syrien. Ce dernier s’empresse d’armer ses alliés alaouites dans la région du littoral et à Damas et les chiites syriens (dont le nombre est très réduit) dans les lieux où ils se trouvent, tels que Feria et Fawa. Le soutien militaire se double d’un appui logistique : des milices soutenues ou créées par l’Iran et venues de l’extérieur (Afghans, Irakiens ou quelques Iraniens bassidjis3) mais dont l’armement est sous le contrôle direct des officiers iraniens. Ces derniers se méfient des groupes non contrôlés et s’appuient sur le Hezbollah pour ne pas favoriser le développement des milices locales. Toutefois, l’aide militaire iranienne — déterminante sur le terrain — est fournie par les cadres militaires de la Force Al-Qods, comme en témoignent les grades des victimes iraniennes tombées sur le front syrien (le dernier officier de haut rang tombé étant le général Hossein Hamedani).

Ilots de souveraineté iraniens

De fait, les acteurs militaires syriens perdent la main sur de nombreux dossiers. Par exemple, dans celui des otages et prisonniers, les négociations se font entre factions combattantes de l’opposition et officiers iraniens, ces derniers s’exprimant au nom du régime de Damas, comme en témoignent des vidéos sur YouTube. Les forces de l’opposition comprennent vite l’intérêt à négocier le sort d’otages et/ou de prisonniers iraniens de préférence à celui d’alaouites dont le régime syrien se soucie peu.

Jusqu’au débarquement récent des forces russes dans l’aéroport de Lattaquié, l’Iran dispose d’une importante marge de manœuvre en Syrie, avec le contrôle indirect des villages chiites situés sur sa frontière — dont elle a armé la population — et la supervision des combattants arrivés d’Irak et du Liban, dès 2012, pour protéger les lieux saints chiites. Ces combattants sont pris en charge par l’Iran et les zones qu’ils contrôlent sont administrées par des autorités qui ne rendent pas de compte au régime syrien. C’est le cas des camps d’entraînement aux alentours de Damas et dans divers endroits du littoral syrien. L’Iran s’appuie sur le Hezbollah libanais. Dans ces camps, de jeunes alaouites et chiites ayant fui les régions d’Alep et d’Idlib sont entraînés, puis enrôlés dans des milices sous commandement irano-libanais.

Au fil des événements, la présence iranienne directe en Syrie se fait plus ouverte, et la mise à l’écart des acteurs militaires syriens plus franche. L’administration iranienne refuse de traiter directement avec ces derniers, fussent-ils alaouites, et préserve son autonomie et ses propres canaux de combat. Ainsi, à l’hôpital universitaire de Lattaquié (comme dans d’autres hôpitaux), des étages sont réservés aux Iraniens et les soins aux combattants blessés sont fournis par des équipes médicales iraniennes.

Un prosélytisme chiite intrusif

À partir de 2012, l’activité économique s’intensifie dans les lieux saints chiites, devenus des centres dynamiques du fait des réseaux iraniens, mais aussi de réseaux marchands d’une communauté chiite anciennement installée à Damas— bien que minoritaire. Les transactions foncières se multiplient sur des terres relevant du domaine public, ou confisquées par le régime. Au demeurant, c’est bel et bien le littoral qui est l’objectif stratégique de l’Iran, que le régime et les réseaux alaouites contribuent à consolider en usant et abusant de la rhétorique de la « protection des minorités en temps de guerre ».

Les services de sécurité syriens lèvent l’obstacle au prosélytisme chiite dans la société alaouite. Les institutions iraniennes y développent des activités sociales et éducatives intégrées, toutes du même nom, « Al-Rassoul al-Aazam » : mosquée, scoutisme (le premier contingent autorisé sous étiquette religieuse en Syrie), écoles pour femmes, et même une université. À l’université à vocation pluridisciplinaire d’Al-Rassoul Al-Aazam à Lattaquié, l’équipe enseignante est exclusivement composée de pratiquants des deux confessions. Un de ses cadres confie que « l’université est vouée à un grand avenir, pour attirer les étudiants de toute la Syrie ; mais les universitaires hésitent à y postuler en raison de la surveillance étroite et des contraintes imposées : obligation de prier, interdiction de l’alcool, obligation de faire porter le voile aux femmes de sa famille ».

L’Iran parvient à casser l’exclusivité que le régime s’est arrogée sur la communauté et la hiérarchie religieuse alaouites. Les institutions de la mosquée Al-Rassoul Al-Aazam à Lattaquié et Tartous organisent des visites vers des lieux saints en Iran, pour les convertis au chiisme et les cheikhs alaouites. Certaines de ces « excursions » proposent aux jeunes des séjours d’entrainement militaire couplés avec des cours de théologie. Ils sont alors hébergés avec leurs familles dans des hôtels luxueux.

Les efforts déployés par l’Iran pour « vendre » son modèle de vie auprès d’alaouites de condition modeste fragilisent les référents doctrinaires, et l’émergence de résistances et de dissensions au sein de la société alaouite. Mais les effets des conversions y sont tangibles. Bien que minoritaire à l’échelle du pays et nonobstant la difficulté de le mesurer, le phénomène est suffisamment important pour constituer un marqueur social et urbain visible. Dans le quartier de Daatour à Lattaquié, très étendu et inscrit dans la continuité de quartiers alaouites de banlieue, les femmes voilées se font plus nombreuses, même parmi les jeunes.

Les services de sécurité syriens sont divisés sur la manière de réagir à la diffusion des idées chiites. Selon un libraire à Lattaquié, « la vente d’ouvrages religieux devient risquée ; les services de sécurité se disputent sur l’autorisation ou l’interdiction de tel ou tel livre... C’était déjà le cas pour des textes salafistes, c’est au tour des exégètes chiites. La sûreté de l’État interdit des ouvrages que la sûreté militaire autorise, et inversement… ». Connaissant la virulence des exégèses chiites à l’égard de la doctrine alaouite considérée comme une hérésie, on saisit mieux les divisions au sein des services de sécurité sur la conduite à tenir pour contrôler les orientations des clivages confessionnels. La société syrienne, qui a préservé son équilibre tout au long des décennies de son histoire récente, perçoit la conversion au chiisme comme un processus abrupt et risqué.

L’unité de dogme présumée entre chiites et alaouites ne fait pas l’unanimité parmi ces derniers. Par la multiplication d’institutions religieuses à vocation sociale et éducative, mais aussi par l’ascendant militaire et logistique exercé sur les forces du régime, l’Iran retire à la société syrienne des composantes de sa souveraineté. Se saisissant du conflit syrien en cours comme tremplin pour prendre sa place d’acteur géopolitique incontournable, l’Iran, qui était il y a peu au ban de la communauté internationale, se saisit là d’une carte maîtresse sur l’échiquier régional.

1Les protestations se multiplient au début de 1978 et durent plusieurs mois. En décembre, une manifestation de près de 2 millions de personnes aboutit à l’effondrement du régime du chah en janvier 1979, qui trouve refuge en Égypte auprès du régime de Anouar El Sadate. En mai 1979, ce sont les Gardiens de la Révolution qui prennent les rênes du pouvoir en Iran, après une période de grande agitation politique.

2Dans sa version contemporaine, le mouvement shirazi propose du chiisme une lecture rigoriste à vocation révolutionnaire. Ses adeptes se revendiquent de l’autorité du théologien irakien Mohammad Al-Shirazi. Son influence fondée sur le prosélytisme s’étend dans les années 1970 et se poursuit dans les années 1980, sous l’impulsion de l’ayatollah Khomeini avec lequel des divergences se feront au fil des ans. En Syrie, les Shirazis se retrouvent à proximité des lieux de culte chiites.

3Membres des Gardiens de la révolution chargés de la sécurité intérieure et extérieure de l’Iran.