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Italie-Égypte. La raison d’État avant la justice pour Giulio Regeni

Un appel d’universitaires

Le 3 février 2016, le corps de Giulio Regeni était retrouvé dans un fossé bordant l’autoroute reliant Le Caire à Alexandrie. Travaillant sur les syndicats indépendants en Égypte, le chercheur italien de 28 ans avait été enlevé le 25 janvier 2016. Sa dépouille portait des traces de torture qui rendaient l’identification quasi impossible. L’Italie a alors réagi à plusieurs niveaux, y compris diplomatique. Le pays prévoit pourtant de renvoyer un ambassadeur en Égypte, alors que la lumière n’a pas été faite ni la justice rendue. Quatre universitaires italiens dénoncent cette décision contre-productive pour la famille Regeni, leur pays, la société civile égyptienne et les chercheurs de toutes nationalités.

L’Italie a connu une mobilisation sans précédent pendant les 19 mois qui ont suivi la disparition forcée de Giulio Regeni en Égypte jusqu’à la découverte de son corps, rendu quasiment méconnaissable par des actes de torture.

Une grande partie de la société civile italienne a fermement soutenu la famille Regeni qui a généreusement et courageusement assumé le fardeau d’exprimer sa propre souffrance et sa colère. Tout autant que celles des enfants de leurs amis et collègues et de ceux qui n’ont pas eu la possibilité de rencontrer Giulio à cause de sa mort prématurée, violente et insensée, mais qui partageaient sa vision du monde à travers un patrimoine intellectuel commun et une pensée humaniste.

Les gouvernements italien et égyptien ont été contraints d’autoriser des procureurs italiens à enquêter sur la mort de Giulio sous la pression d’associations professionnelles, d’écoles et d’universités, du monde artistique, culturel et sportif italien et de très nombreuses familles dont les enfants travaillent ou étudient à l’étranger. Les soutiens ont immédiatement et spontanément afflué des grandes et petites villes italiennes, empêchant chaque tentative de faire échouer les enquêtes et diffamer le doctorant italien assassiné. Même une certaine presse — qui depuis trop longtemps s’est alignée sur les théories du complot à la recherche d’un scoop — a dû renoncer au vu de preuves factuelles accablantes.

Les recherches universitaires de Giulio1 ont été des « recherches normales, utilisant des méthodes normales et une analyse normale », écrivait Andrea Teti, l’un des auteurs de la présente déclaration et d’une lettre ouverte signée par des milliers d’universitaires de tous bords et publiée par le Guardian le 6 février 2016. C’est son assassinat qui n’a pas été normal. La société civile italienne l’avait compris dès le premier jour.

C’est donc sans surprise que la société civile a accueilli dans la plus grande consternation l’annonce par le gouvernement italien, la veille de Ferragosto (15 août, jour national férié en Italie), que le pays allait renvoyer un ambassadeur au Caire, formalisant de facto la normalisation des relations diplomatiques entre les deux pays2.

Les pratiques barbares du régime

En tant qu’experts de politique internationale et chercheurs dont l’expérience est avérée sur le terrain en Égypte, nous voulons exprimer nos profonds doutes, d’un point de vue intellectuel, moral et politique, quant aux explications fournies par le gouvernement italien sur le retour d’un ambassadeur au Caire. Nous ne croyons pas que le retour de l’ambassadeur d’Italie — même s’il s’agit d’une personnalité faisant autorité comme [Giampaolo] Cantini — engagera le gouvernement égyptien à faire la lumière sur le cas tragique de Giulio Regeni. La décision de renvoyer notre représentant diplomatique sans coopération réelle de la part des autorités égyptiennes dans la recherche de la vérité ne signifie pas seulement le quasi-renoncement au dernier espoir de justice pour Giulio. Elle traduit aussi une méconnaissance fondamentale des pratiques barbares du régime égyptien, comme elle mine toutes les tentatives d’atteindre les objectifs supposés de stabilité et de sécurité pour notre pays.

La décision du gouvernement est hautement contestable dans sa forme et dans sa substance. Dans sa substance, car les raisons invoquées par le ministre [Angelino] Alfano pour justifier le retour de l’ambassadeur — cela permettrait de suivre de plus près le dossier de Giulio — manquent à tout le moins de vraisemblance. La présence du précédent ambassadeur [Maurizio] Massari au Caire, en dépit de sa crédibilité, de son engagement et de son expérience sur le terrain, n’a pas permis de trouver quoi que ce soit ni d’apporter des éclaircissements sur l’affaire Giulio. La décision du gouvernement est également contestable pour avoir été annoncée pendant la fête nationale de Ferragosto avec l’espoir évident que le public n’y prêterait pas attention. Et parce qu’elle coïncidait avec le quatrième anniversaire du massacre de la place Rabaa Al-Adawiya3 qui a vu des centaines d’opposants à la destitution de l’ancien président Mohamed Morsi par les forces armées en 2013 se faire tuer au cœur du Caire. Ce massacre — le plus violent dans l’histoire moderne de l’Égypte — a non seulement entraîné la mort de Frères musulmans, mais aussi celle de membres de la société laïque et démocratique égyptienne.

Qui plus est, la normalisation des relations bilatérales diplomatiques est la garantie quasiment sûre d’affaiblir les positions italiennes de plusieurs manières.

La sécurité affaiblie des citoyens italiens et égyptiens

En premier lieu, en ce qui concerne la réputation de l’Italie, le retour de l’ambassadeur donne à penser au peuple égyptien et à la société civile égyptienne que l’Italie n’a pas vraiment l’intention de défendre les droits fondamentaux de ses citoyens, pas plus que ceux des Égyptiens. Cela ne pourra que nuire à la réputation de l’Italie et de l’Union européenne qui se sont engagées à défendre les droits humains et les valeurs démocratiques. La société civile suit de près l’affaire Giulio en Égypte, bien consciente qu’elle met à l’épreuve les principes, la cohérence et la crédibilité de la diplomatie italienne.

En outre, cette normalisation affaiblit la sécurité des citoyens et des chercheurs italiens en Égypte, comme celle de la société civile égyptienne. Si, comme il semble, la décision gouvernementale signifie le renoncement à toute tentative d’éclaircissement dans l’affaire Giulio, elle met en danger les chercheurs italiens, la communauté italienne en Égypte et la société civile égyptienne. Les militants égyptiens ont demandé sans relâche que justice soit faite. Ils continuent de le faire.

Quand le corps de Giulio a été trouvé, il existait déjà en Égypte une loi interdisant les manifestations et pourtant des dizaines de jeunes se sont rassemblés en face de l’ambassade d’Italie pour prendre part à une veillée en sa mémoire. Par cette participation, ils risquaient d’être arrêtés et maltraités. « Il est mort comme un Égyptien », ont-ils indiqué. La mère de Khaled Said — dont le fils a été torturé et tué par les forces de sécurité en 2010 et qui est devenu une icône de la révolution égyptienne de 2011 — est venue parler de Giulio comme s’il avait été son propre fils. Le 25 janvier de cette année, anniversaire de la disparition de Giulio et de la révolution de 2011, nombreux ont été ceux qui ont posté des messages sur les réseaux sociaux en sa mémoire. Mada Masr a publié un certain nombre d’articles sur sa vie et sa mort. Lina Attalah, rédactrice en chef de Mada Masr et ancienne élève du Collège du monde uni4, tout comme Giulio, a évoqué sa personne lors d’une conférence à la chambre des députés italienne le 3 février dernier, date anniversaire du jour où son corps a été trouvé. « L’atrocité de la mort de Giulio nous interpelle tous. Beaucoup d’entre nous se sont senti une affinité particulière avec la vie et le travail de recherche de Giulio. En tant que journalistes, nous avons le devoir de faire la lumière sur ce qui lui est arrivé, mais aussi de rendre compte du contexte plus large et des conditions qui ont conduit à son décès ». Il est inacceptable que tous ces gens qui partagent avec Giulio et nous la même vision du monde soient mis en danger par l’indifférence du gouvernement italien et de l’Union européenne.

Troisièmement, ceux qui soutiennent la décision gouvernementale de nommer un ambassadeur prétendent que, même si elle est moralement désagréable, le sort d’un seul individu ne peut avoir la priorité sur les intérêts de la nation. Mais il est important de faire remarquer que les intérêts nationaux ne sont pas défendus par cette décision, mais plutôt qu’ils s’en trouveront amoindris. Comme l’ont montré les révolutions arabes de 2010-2011, la sécurité sans la justice sociale et politique est inévitablement précaire et instable. Elle est susceptible de créer des dangers encore plus grands. La conviction même que le retour d’un ambassadeur pourrait consolider les relations commerciales avec l’Égypte et la Libye semble être dictée davantage par l’optimisme que par la réalité des faits. Cette normalisation diplomatique est en fait contreproductive en ce qu’elle recherche un apaisement du côté du régime égyptien sur la base d’une analyse erronée de nos intérêts nationaux.

Les atermoiements de Rome

Des doutes ont existé depuis le début de cette affaire. À l’exception du retrait de la délégation commerciale qui se trouvait au Caire lorsqu’a été découvert le corps tuméfié de Giulio, le gouvernement italien n’a agi que parce qu’une campagne a été menée avec succès par la famille de Giulio et que la société civile a mobilisé l’opinion publique. L’État italien a, en tout et pour tout, pris deux mesures en soutien à l’affaire Giulio : la décision du Parlement italien de suspendre temporairement la fourniture de composants du F-16 à l’Égypte et le retrait de l’ambassadeur italien. Ces deux mesures ont constitué, jusqu’à l’actuelle décision, le seul moyen de pression exercée par l’exécutif italien sur le gouvernement égyptien. Notre pays est le plus important partenaire commercial européen de l’Égypte, et malgré cela aucune sanction économique n’a été envisagée. ENI5 est le plus grand producteur d’hydrocarbures en Libye et négocie actuellement l’accès au gisement de gaz de Zohr, récemment découvert au large de l’Égypte. Pourtant, ce qui pourrait constituer un moyen de pression n’a pas été mis à profit. Finalement, aucun effort n’a été fait pour amener cette affaire devant l’Union européenne. Les partisans de l’option gouvernementale prétendent qu’une absence d’ambassadeur en Égypte reviendrait à posséder « une arme sans munitions », mais à l’évidence il est difficile de ne pas conclure que le gouvernement n’a jamais chargé cette arme.

La décision du gouvernement italien de renvoyer son ambassadeur est un fait accompli. Il fait valoir que son geste fait partie d’une stratégie dépourvue d’arrière-pensée pour connaître la vérité. Nous espérons que ce sera vraiment le cas. Mais, comme toutes les forces qui ont soutenu la recherche de la vérité pour Giulio et sa famille, nous nous réservons le droit de surveiller de près l’attitude du gouvernement dans les prochains mois. Nous exigeons notamment que l’ambassadeur obtienne une coopération sincère de la part des institutions égyptiennes. Nous attendons des gestes concrets dans le cadre de l’enquête, tels que la mise à disposition d’enregistrements vidéo dans les stations de métro qu’aurait empruntées Giulio le 25 janvier, les identités des agents de sécurité impliqués dans la garde préalable de Giulio, ainsi qu’un accès direct et rapide à tous les témoins que Rome jugera opportun d’entendre.

La stabilité et la sécurité ne peuvent ignorer la vérité et la justice. Faire la lumière sur l’affaire Giulio n’est pas seulement un acte que l’Italie doit à la famille, ce pourrait être aussi une prise de responsabilité internationale qui pourrait contribuer à restaurer la justice et l’état de droit en Égypte. Du reste, l’Ambassadeur Cantini, quoique nommé par le gouvernement, a également la mission de représenter les intérêts d’un peuple souverain.

Nous regrettons que toutes les indications en notre possession montrent jusqu’à maintenant que ce dossier va dans un sens contraire à celui de la justice, nous amenant à nous interroger sérieusement sur les intentions du gouvernement. Nous serions soulagés de savoir que nous avons tort.

En conclusion, nous voulons rappeler les propos de notre collègue. Lors d’un entretien en 2006 — il n’avait alors que 19 ans — Giulio a déclaré, en réponse à la question sur « qu’est-ce que la liberté ? », qu’il y voyait « la possibilité pour chacun de s’exprimer à un niveau intellectuel au sein d’un système social en mesure de le soutenir dans ses choix ». Ce but, qui était alors aussi l’un des buts des révoltes arabes, devrait être la priorité pour nos pays : liberté et justice sociale. Il ne s’agit pas que d’idéal, il s’agit aussi de buts politiques dans l’intérêt national de l’Italie. C’est la raison pour laquelle nous attendons que notre exigence de justice et de vérité pour Giulio Regeni et de solidarité pour sa famille soit traduite en actes concrets par notre gouvernement. Il peut arriver que des intérêts individuels entrent en contradiction avec des intérêts nationaux.

Tel n’est pas le cas dans cette affaire.

Rome, Berlin, Sydney, Aberdeen
18 août 2017

1Sa disparition a coïncidé avec le cinquième anniversaire de la révolte de la place Tahrir.

2L’ambassadeur Maurizio Massari avait été rappelé par Rome le 8 avril 2016.

3Place où se sont réunis pendant plusieurs semaines les partisans du président Mohamed Morsi après que celui-ci a été chassé du pouvoir par l’armée. Le 14 août 2013, les forces de sécurité égyptiennes ont fait évacuer les manifestants par la force. Un millier de personnes ont été tuées selon Human Rights Watch dans une opération militaire. D’autres indications montrent qu’entre 2 000 et 2 500 personnes auraient été tuées.

4Collegio del Mondo Unito dell’Adriatico, Collège du monde uni de l’Adriatique, situé à Duino, entre Monfalcone et Trieste.

5Ente Nazionale Idrocarburi ou Société nationale italienne des hydrocarbures.