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Jours intranquilles à Dhiba, en Tunisie

Une région entre insécurité et contrebande

En Tunisie, le nouveau gouvernement entré en fonction le 6 février est d’emblée confronté à des tensions sociales dans le sud qui rappellent que les réformes économiques sont urgentes. Développer les régions défavorisées est un des défis majeurs du gouvernement de Habib Essid, confronté, au-delà des problèmes socio-économiques, au risque sécuritaire. La visite à Paris du président Béji Caïd Essebsi, à partir du 7 avril, permettra-t-elle d’accélérer l’aide internationale à ce pays ?

Éclats de rire et accolades. Entre la Garde nationale et les habitants de Dhiba, les rapports sont de nouveau apaisés, après les violents affrontements qui ont eu lieu début février, faisant un mort et un blessé grave. La population a démonté les tentes et arrêté les manifestations pour reprendre la routine. Des affrontements restent les éclats de balles, les logements brûlés, la tristesse et l’incompréhension.

Dans cette petite ville d’environ 800 familles située dans le gouvernorat de Tataouine (sud-est), les heurts ont éclaté entre les forces de l’ordre et les habitants après la saisie de quatre camions de marchandises de contrebande au niveau de la frontière libyenne. Saber Malyen, un jeune de 20 ans est mort sur le coup, tandis que son cousin Houcine Malyen, 18 ans, a été gravement blessé. Depuis, une enquête judiciaire et administrative a été ouverte pour déterminer les circonstances du drame. « Comment peut-on subir ainsi la violence policière jusque dans nos propres maisons, à l’époque de la Tunisie libre ? », s’indigne le père de Saber.

La saisie des camions de contrebande n’est que la face cachée de l’iceberg. Quelques jours avant les affrontements, les habitants de Dhiba réclamaient de rencontrer le gouverneur pour appuyer leurs demandes d’emploi et de logement. De l’aveu même des habitants, le commerce de l’informel représente 90 % de leurs activités. Un magasin de produits alimentaires, un café et une boulangerie constituent le reste. La situation en Libye et la surveillance plus soutenue des frontières du côté tunisien a freiné le commerce parallèle. La hausse du niveau de vie s’est fait immédiatement ressentir, ravivant ainsi les demandes non satisfaites des habitants.

Une région marginalisée

« Différents groupes du côté libyen ont bloqué le passage de marchandises légales et du commerce informel vers la Tunisie. Les évènements de Dhiba sont la conséquence de la situation en Libye. À cela s’est ajoutée la taxe frontalière de 30 dinars mise en place par l’ancien gouvernement », résume le ministre du développement et de la coopération internationale, Yassine Brahim. « Les habitants sont fatigués de leur situation économique, ils ont tenu trois mois sans contrebande avant de sortir manifester. Nous les avons soutenus en annonçant une grève générale dans tout le gouvernorat de Tataouine pour que le gouvernement réagisse », explique de son côté Kamel Abd Al-Latif, le secrétaire général de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) à Tataouine.

Pour lui, Dhiba concentre à elle seule les problèmes les plus graves du gouvernorat. Car, au delà du « problème » libyen, les habitants réclamaient des emplois, une plus grande égalité des chances pour les concours nationaux de la fonction publique et la mise en place d’infrastructures... C’est-à-dire le développement, comme le répète à plusieurs reprises Fethi, 35 ans, ancien contrebandier. Le chômage, évalué au niveau national à 15,7 % en 2013 touche plus sévèrement Tataouine, qui compte le plus grand nombre de diplômés sans emploi (56 % en 2012). Le gouvernorat, qui représente un quart du territoire tunisien mais à peine 1 % de sa population n’a ni industrie comme Gabès, ni touristes comme Djerba et ne survit que grâce au travail informel.

Le secrétaire général de l’UGTT déplore le manque de moyens humains pour l’hôpital public. « Faute de médecins spécialisés, Houcine Melaine a été transporté en ambulance jusqu’à l’hôpital de Sfax (au nord-est) et son état a empiré car il a presque été touché à la colonne. Il risque la paralysie à vie », dit-il. « Nous avons des entreprises pétrolières dans la région, pourquoi nos jeunes n’ont-ils pas accès à des postes dans ces entreprises ? », demande Fethi.

L’exclusion sociale et les disparités territoriales qui ont accompagné le modèle de développement de la Tunisie et conduit au soulèvement des régions de l’intérieur et des jeunes générations en 2011 sont encore, quatre après « la révolution de jasmin », à l’ordre du jour. C’est au nouveau gouvernement que revient la tâche de réduire le déséquilibre régional après des dizaines d’années d’investissements orientés vers les régions littorales où se concentrent les industries à haute valeur ajoutée.

Un sentiment d’injustice

« Pendant les quatre dernières années, le gouvernement n’a pas communiqué avec ces populations, alors qu’il faut d’abord comprendre leurs demandes. À l’inverse, le sentiment d’injustice (hogra) se développe et ces régions deviennent des bombes à retardement » , critique Messaoud Ramdhani, membre fondateur du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) et président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme.

En réponse à la première crise, le lendemain de son investiture, le 28 février 2015, Habib Essid s’est déplacé accompagné de quelques ministres jusqu’à Dhiba pour annoncer des « mesures urgentes » en faveur de la région. Il a surtout promis de mettre en application les accords signés par le gouvernement de Mehdi Jomaa, qui découlent de la grève générale de mai 2014. Ainsi, le ministre de la santé Saïd Aïdi est chargé du recrutement de médecins spécialisés ; Salma Elloumi, la ministre du tourisme, a pour mission de transformer Tataouine en destination touristique et Slim Chaker, ministre des finances, celle de favoriser les projets portés par des jeunes grâce à un budget revu à la hausse.

« Nous sommes en train de préparer un plan de développement pour tout le pays, car même dans les régions chanceuses, il y a des quartiers défavorisés. Les cent premiers jours, nous allons accélérer sur ce qui existe et nous pourrons dans la seconde phase établir une note d’orientation avec notre vision sur cinq ans », explique Yassine Brahim, avant d’ajouter : « Nous avons beaucoup de demandes dans les régions mais personne ne tient compte de la capacité de l’État à suivre. »

Sécurité et économie vont de pair

Si les mesures promises au lendemain de la Révolution n’ont été appliquées qu’en partie, la principale cause en est la bureaucratie, affirme Messaoud Ramdhani du FTDES. De son côté, le ministre du développement estime qu’« il faut mettre en place de nouveaux procédés. L’État doit notamment faciliter les projets des entreprises étrangères pour créer de l’emploi car il ne peut pas embaucher ». Favoriser des projets de service ou d’industries extractives et faire des régions frontalières des zones franches sont deux importants axes d’orientation du ministère, qui espère ainsi attirer des investisseurs étrangers prêts à s’engager durablement dans la région.

Néanmoins, les attirer dans le sud-est du pays est une autre paire de manches pour le nouveau gouvernement. Certes, la mise en place de zones franches pourrait régler le problème posé par la contrebande de marchandises, mais la zone frontalière, de Ben Guerdane (gouvernorat de Médenine) en passant par Dhiba est classée par le ministère de l’intérieur comme l’une des plus dangereuses. Deux importantes caches d’armes ont été découvertes début mars dans le gouvernorat de Médenine : un arsenal contenant diverses armes, munitions et explosifs.

La Tunisie craint pour sa stabilité depuis la recrudescence des combats en Libye, divisée autour de deux parlements concurrents soutenus par de nombreux groupes armés et où l’organisation de l’État islamique a revendiqué plusieurs attentats. L’attaque du musée du Bardo au cœur de la capitale vient aussi rappeler que l’économie est intrinsèquement liée aux flux étrangers, notamment touristiques. « C’est l’économie nationale qui est touchée par cette attaque terroriste », a immédiatement réagi le premier ministre. Le président Béji Caid Essebsi a quant à lui promis de renforcer la lutte contre le terrorisme.

Travailler main dans la main avec les habitants des zones frontalières et établir une relation de confiance avec eux est une stratégie à adopter pour combattre le terrorisme car « les populations seront plus enclines à protéger l’unité territoriale du pays », suggère le rapport de novembre 2013 établi par l’ONG International Crisis Group1. Repenser le modèle de développement de la Tunisie par l’intégration des questions d’exclusion sociale et de pauvreté est aussi un rempart à la montée de l’extrémisme.

1NDLR. «  La Tunisie des frontières : jihad et contrebande  », rapport Moyen-Orient/Afrique du Nord n° 148, 28 novembre 2013 (téléchargeable).