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L’Arabie saoudite à l’assaut du football

Le pétrole et l’Aramco au service de nouvelles ambitions

Si l’Arabie saoudite collectionne les premières places dans le domaine de l’énergie, son équipe de football est nettement moins performante. Alors, le roi Abdallah a décidé de se servir de son entreprise-phare, l’Aramco — la plus grande compagnie pétrolière du monde — pour superviser la création de onze stades géants et faire concurrence aux ambitions du Qatar qui organisera la Coupe du monde en 2022.

En juin 2014, alors que les opinions arabes se passionnaient pour les Fennecs (l’équipe de football d’Algérie victorieuse), aux premières épreuves de la Coupe du monde le roi d’Arabie saoudite Abdallah ordonnait contre toute attente de construire onze stades de 45 000 places chacun dans des régions frontalières du royaume ou turbulentes comme l’« Eastern Province », l’ex-Hasa où se trouvent concentrées une bonne partie de ses richesses pétrolières ainsi que sa minorité chiite peu en cour dans la monarchie wahhabite.

Officiellement, le King Abdullah Program vise à encourager les jeunes Saoudiens à faire du sport. Sans doute aussi s’agit-il de faire oublier l’échec de l’équipe nationale, incapable de franchir le tour préliminaire de la Coupe, et de ne pas laisser au Qatar voisin et rival qui organise la prochaine coupe du monde en 2022 le monopole du ballon rond, une passion dans la région et au-delà.

Après trois semaines de réflexion, le Palais royal a confié à la Saudi Arabian Oil Company, l’Aramco, la responsabilité du projet. Ce n’est pas la première fois qu’une compagnie pétrolière nationale est chargée de tâches qui n’ont rien à voir avec sa vocation première, à savoir extraire, traiter et transporter l’or noir. Cependant, cette fois ce ne sont pas des raisons financières qui expliquent le choix du roi, mais la qualité de ses dirigeants, dont certains ont déjà été mis à la tête de secteurs importants comme les énergies renouvelables, des universités scientifiques ou la production d’électricité.

Ces dirigeants ont été à bonne école. En 1933, en pleine crise économique, le roi Abd el Aziz Al-Saoud autorise la Standard Oil of California à rechercher du pétrole dans l’est de son royaume. Il pose deux conditions : un paiement en or et une formation technique pour les Saoudiens qui y travailleront. Le chemin va être long et difficile : les Bédouins qui s’engagent à l’Aramco découvrent un univers à mille lieux de leur mode de vie habituel ; les Californiens installés à Dahran ne comprennent rien à cette Arabie épargnée par la colonisation et qu’ils appréhendent à travers une épaisse couche de préjugés doublée souvent d’un racisme naïf1. Les premiers ingénieurs saoudiens auront beaucoup de mal à obtenir l’égalité de traitement avec leurs homologues américains. Les quatre majors issues de la Standard Oil de Rockfeller qui se partagent le capital et la production de pétrole de l’Aramco — le moins cher du monde à produire —, ont peur d’être évincées si les natives maîtrisent le circuit pétrolier, du puits à la pompe.

C’est ce qui va finir par arriver dans les années 1970 où une à une, de la Libye à l’Algérie en passant par l’Irak, les compagnies pétrolières étrangères sont nationalisées. Une formidable pression politique s’exerce sur le roi Fahd qui se rallie au schéma imaginé par son ministre du pétrole Cheikh Yaki Zamani de racheter progressivement les actions de ses partenaires américains. En 1980, c’est chose faite — même si les pétroliers d’outre-Atlantique continuent à y jouer un certain rôle. Et si la continuité l’a emporté sur le changement, ils laissent en place une main d’œuvre formée et dévouée.

Aujourd’hui, les Saoudiens gèrent la première compagnie pétrolière mondiale qui gagne un milliard de dollars par jour, a produit l’année dernière cinq fois plus de brut que son ancien actionnaire ExxonMobil et surtout domine le marché international en jouant le rôle du swing partner : c’est le seul pays producteur en mesure d’augmenter sa production si un autre producteur est défaillant. À chaque crise au Proche-Orient, que ce soit les guerres d’Irak ou le Printemps arabe, Riyad met sur le marché autant de brut qu’il en faut pour le stabiliser. L’Aramco a en effet sous le pied en permanence une capacité de production inutilisée mais mobilisable très vite de plus de 3 millions de barils/jour. C’est autant ou presque que ce que produit le deuxième pays exportateur de l’Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP), l’Iran. Cette position exceptionnelle donne au régime une influence internationale considérable et aux dirigeants de sa compagnie pétrolière un savoir-faire et un carnet d’adresses sans équivalent de par le monde. Ils ont une solide réputation de réussir leurs projets et de tenir les délais. D’où leur montée en puissance qui, sans qu’ils rivalisent vraiment avec les princes de la famille royale des Saoud, les installe aux premiers rangs de la société saoudienne.

De plus en plus souvent, le pouvoir politique est amené à préférer malgré tout la compétence à la naissance. Par exemple du temps du long règne du roi Fahd (1982-2005), l’un de ses fils avait la haute main sur les installations sportives, dont les stades, et sur leur entretien. Il ne l’a visiblement plus, même si l’on peut penser que ses intérêts financiers n’en souffriront pas trop — ou même pas du tout —, compte tenu des habitudes de la famille royale2. Mais le roi Abdallah ne veut pas courir le risque d’avoir des stades inachevés quand l’émir du Qatar accueillera la Coupe du monde de football dans sept ans.

Le développement économique du royaume, peuplé actuellement de 30 millions d’habitants, est une ardente obligation pour la survie de la dynastie. Il faut offrir du travail aux millions de jeunes désœuvrés qui peuplent les gigantesques agglomérations urbaines3 et donc investir massivement jusque dans des zones aussi déshéritées que Jizan, une ville située à l’extrême sud-ouest du pays sur les bords de la mer Rouge, à une soixantaine de kilomètres de la frontière avec le Yémen. Au début des années 2000, il était prévu d’y investir quelques 20 milliards de dollars dans des industries nouvelles, mais la crise est passée par là et les chantiers se sont assoupis. L’Aramco a repris l’entreprise, de même que lui a été confié le Waed, un fonds d’investissement chargé de lancer 250 joint ventures d’ici 2020.

Encore faut-il, pour moderniser le royaume, que les technocrates de l’Aramco gardent la confiance de la famille royale4. Ils l’ont visiblement aujourd’hui. Cela n’a pas toujours été le cas. Dans les années 1960, Abdallah Tariki, l’un des premiers dirigeants saoudiens de l’Aramco encore propriété américaine, a été démis par le roi Fayçal pour avoir défendu une ligne nationaliste et étatiste. Dans les années 1980, c’est Zaki Yamani qui été remercié parce qu’il prenait trop de place. Pour l’instant, le pouvoir a fait de l’Aramco son instrument privilégié pour réaliser ses ambitions, et pas seulement dans le football5.

1Anthony Cave Brown, Oil, God and Gold  ; The Story of Aramco and the Saudi Kings, Houghton Mifflin, 1999.

2Jean-Michel Foulquier, Arabie Séoudite : la dictature protégée, Albin Michel, 1995

3Pascal Ménoret, Joyriding in Riyadh : Oil, Urbanism, and Road Revolt, Cambridge University Press, 2014.

4Sarah Yizraeli, Politics and Society in Saudi Arabia : The Crucial Years of Development, 1960-1982, Oxford University Press, 2012.

5Kevin Baxter, «  Saudi Aramco’s mission creep  », Middle East Economic Digest, 17 juillet 2014.