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L’Arabie saoudite à la recherche d’alliés irakiens contre l’Iran

Moqtada Al-Sadr en visite à Djeddah

La visite effectuée le 30 juillet dernier en Arabie saoudite par Moqtada Al-Sadr a suscité une vive émotion dans les milieux politiques à Bagdad. Le déplacement du dirigeant chiite irakien à Djeddah s’inscrit dans les tentatives menées par les pays du Golfe en vue de contrer l’influence de l’Iran.

Après des décennies de tensions qui ont finalement conduit à la rupture, Riyad et Bagdad s’emploient à normaliser peu à peu leurs relations. Un processus entamé il y a quelques mois avec la visite — la première depuis quatorze ans — du ministre saoudien des affaires étrangères Adel Al-Jubeir dans la capitale irakienne, tandis qu’en juin 2017, c’était au tour du premier ministre irakien Haïdar Al-Abadi de répondre à une invitation officielle du royaume. Des membres importants du gouvernement tels que le ministre du pétrole, ainsi que de hautes personnalités, dont le chef du courant sadriste Moqtada Al-Sadr, se sont ensuite succédé en Arabie saoudite.

Alors que les autres dirigeants chiites irakiens ne font pas mystère de leurs liens avec l’Iran, Moqtada Al-Sadr entend pour sa part se démarquer par une vision cohérente et globale des relations avec les pays voisins, affichant aussi bien sa volonté de mettre un terme à l’hégémonie iranienne que son hostilité au régime de Bachar Al-Assad. Des déclarations de ses partisans sont venues confirmer cette orientation. « Son Éminence M. Moqtada Al-Sadr a fait savoir avant de partir qu’il n’ouvrirait aucun dossier concernant d’autres pays que l’Irak si l’autre partie ne le faisait pas d’elle-même, car cela constituerait une ingérence dans les affaires intérieures de celle-ci », indiquait ainsi son porte-parole Salah Al-Obeidi le 2 août, lors d’un entretien télévisé.

Réduire les tensions confessionnelles

Le dignitaire chiite prend très clairement ses distances vis-à-vis du discours religieux définissant l’oumma par l’identité religieuse et confessionnelle et rejetant le concept moderne d’État-nation qui la délimite dans les frontières d’un État, sans considération de l’appartenance religieuse ou ethnique des citoyens.

Après une décennie et demie d’exercice du pouvoir par les partis religieux chiites en Irak, de nettes évolutions se sont fait jour chez certains responsables au sujet de ces concepts de patrie et de nation. C’est ainsi que le grand ayatollah Ali Al-Sistani a appelé à l’instauration d’un État laïc en Irak. Moqtada Al-Sadr, qui est attaché à ces notions, tente de son côté d’adopter une position modérée susceptible d’aider à réduire les crises confessionnelles qui embrasent la région en général, et particulièrement l’Irak. Selon Salah Al-Obeidi, « Al-Sadr est en désaccord avec l’Iran sur de nombreuses questions régionales, et notamment sur la situation en Syrie. »

Le voyage de Djeddah, pour lequel Moqtada Al-Sadr était accompagné d’une délégation d’étudiants du séminaire religieux (hawza ilmiya) de Nadjaf, devrait également avoir une profonde incidence sur les batailles médiatiques que se livrent sunnites et chiites. Soutenues et financées par les deux grands pôles religieux de la région que sont l’Iran et l’Arabie saoudite, ces campagnes attisent depuis une quinzaine d’années les conflits interconfessionnels dans plusieurs pays du Proche-Orient. Le déplacement du dirigeant chiite, qui a mis les responsables saoudiens dans une situation délicate, a eu pour conséquence de faire baisser le ton de part et d’autre dans les médias.

Sur le plan intérieur irakien, le dirigeant chiite estime que les milices formées dans le cadre de la mobilisation populaire, al-hachd al-chaabi, doivent être dissoutes dans les forces officielles irakiennes porteuses d’armes. Son groupe parlementaire composé de 34 députés a d’ailleurs réussi à faire adopter une loi visant à intégrer dans la police et l’armée ces milices chiites qui sont, pour beaucoup d’entre elles, armées et entraînées par la garde révolutionnaire iranienne.

Avec des vues régionales qui rejoignent désormais celles des pays du Golfe, Moqtada Al-Sadr est donc le bienvenu, tant à Riyad qu’aux Émirats arabes unis. Cette situation devrait avoir un impact positif sur certains dossiers qui étaient restés en suspens entre l’Irak et l’Arabie saoudite.

Un oléoduc stratégique

Dans les jours qui ont suivi la visite de Moqtada Al-Sadr, plusieurs responsables irakiens ont fait des déclarations concernant l’oléoduc qui débouche sur de gigantesques terminaux dans le port saoudien de Mujiz au nord de Yanbu sur la mer Rouge. Celui-ci avait été fermé par Riyad au lendemain de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990. Resté inutilisé durant toute une décennie, il a été nationalisé en 2001 par le royaume, qui l’a maintenu désactivé même après la chute de Saddam Hussein. Les relations entre les deux pays en ont été sérieusement affectées, d’autant que Bagdad avait supporté la totalité du coût (2 milliards de dollars) de la construction de cet oléoduc, lancée durant la guerre irako-iranienne en vue d’assurer un débouché plus sûr que le détroit d’Ormuz, trop proche du champ de bataille iranien. En 2012, l’Arabie saoudite a procédé à un essai des installations, qui sont restées opérationnelles.

L’ancien ministre irakien du pétrole Ibrahim Bahr Al-Ouloum a déclaré qu’il avait « déjà abordé ce dossier et qu’il escomptait une réaction positive de la partie saoudienne en raison d’une conjoncture politique favorable et d’un important rapprochement intervenu entre les deux pays ». La convergence de vues entre Moqtada Al-Sadr et le prince héritier saoudien pourrait en effet jouer un rôle déterminant dans la réouverture de cet oléoduc stratégique, d’une capacité de 1,65 million de barils/jour.

Selon un communiqué publié par le bureau de Moqtada Al-Sadr, cette visite s’est conclue par un accord sur la nécessité de tempérer le discours religieux et d’ouvrir un consulat d’Arabie saoudite à Nadjaf. Les deux parties sont également convenues de renforcer les investissements dans de nombreux secteurs, en particulier dans le sud de l’Irak, et d’augmenter les aides aux personnes déplacées.

Changer l’équilibre des forces à Bagdad

De par le rôle qu’il est susceptible de jouer face à l’expansionnisme iranien en Irak, Moqtada Al-Sadr est devenu une personnalité incontournable pour les régimes du Golfe, notamment pour l’Arabie saoudite. C’est ce qu’affirment certains analystes, tel Fanar Haddad, chercheur au Middle East Institute de l’université de Singapour, qui a déclaré à l’AFP que « le fait que Moqtada Al-Sadr soit reçu à Riyad et à Abou Dhabi montre aux puissances rivales de la région, et notamment à l’Iran, que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont la capacité d’exploiter et d’influencer le chiisme politique en Irak. »

Du fait de la faiblesse du premier ministre irakien Haïdar Al-Abadi face à Téhéran, de la domination politique et militaire de l’Iran dans le nord-ouest de l’Irak dans le cadre de la guerre contre l’organisation de l’État islamique (OEI) et de l’influence directe des officiers des Gardiens de la révolution sur certaines décisions stratégiques militaires, les pays du Golfe comptent désormais sur Moqtada Al-Sadr — ainsi que sur certaines forces sunnites, essentiellement concentrées dans l’ouest et le nord-ouest du pays — pour faire basculer l’équilibre des forces en Irak en faveur de la partie capable de tenir tête aux Iraniens.

Selon Michael Khnights, chercheur au Washington Institute For Near East Policy, un think tank pro-israélien, « Téhéran ne manquera pas de voir dans le partenariat saoudien avec Al-Sadr et Al-Abadi une raison supplémentaire de chasser ce dernier de la primature lors du scrutin de 2018. » Une déclaration qui reflète la capacité de l’Iran à participer au changement des premiers ministres en agissant au sein même du système irakien. Les pays du Golfe sont convaincus qu’il ne suffit pas de parier sur les canaux officiels irakiens et qu’il faut s’assurer des alliés parmi les dirigeants politiques dotés d’une réelle influence sur la rue. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’invitation officielle adressée à Moqtada Al-Sadr par les Saoudiens.

Ceci étant, il convient de souligner que les tentatives de gagner Moqtada Al-Sadr à leur cause ne signifient pas forcément que l’Arabie saoudite et ses alliés ont réussi à prendre pied pour de bon en Irak. Pour Fanar Haddad, « les solutions ne passeront pas nécessairement par Al-Sadr, et il ne faut perdre de vue que les relations entre Riyad et celui-ci n’ont pas valeur de relations bilatérales entre les deux pays. »

Quoiqu’il en soit, après les échanges successifs de visites, le passage frontalier d’Arar dans le sud-ouest irakien, qui avait été fermé en 1990 suite à l’invasion du Koweït et à la rupture des relations entre les deux pays, a été rétabli après un blocage de 27 ans. Il a été ouvert pour permettre le passage des Irakiens désireux d’accomplir le pélerinage à La Mecque (hadj), mais également pour des activités de commerce destinées notamment au ravitaillement des troupes irakiennes déployées le long de la route qui va jusqu’à Al-Anbar en Irak et qui veillent, selon des sources locales, à la sécurité des voyageurs.