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L’arme démographique de l’Iran

Du contrôle des naissances à une politique populationniste

C’est à un véritable tournant que le Guide de la révolution appelle les responsables en Iran. Il prône désormais l’abandon du contrôle des naissances décidé par l’ayatollah Khomeiny en 1989 et promeut une politique populationniste. Ce bouleversement, passé largement inaperçu à l’étranger, s’inscrit dans la stratégie du régime d’affirmation de ses ambitions régionales.

Au cours de l’été 2012, le Guide suprême Ali Khamenei a saisi diverses occasions pour critiquer la politique de contrôle des naissances de la République islamique qui, selon lui, conduirait au vieillissement progressif de la population puis à la dépopulation. Il a donc enjoint les autorités à la reconsidérer et à mobiliser tous les moyens de l’État pour sensibiliser l’opinion publique à cette question1. C’est lors d’un discours prononcé le 6 août 2012 qu’il a clairement défini ce qu’il entendait par « reconsidération de la politique de population » : « L’Iran compte aujourd’hui 75 millions d’habitants. Mais, je dois dire que je crois que notre pays a les moyens d’avoir 150 millions d’habitants. Je crois en une population très nombreuse. Toutes les démarches et politiques pour contrôler la croissance démographique ne devront être entreprises qu’après que le pays aura atteint 150 millions d’habitants. »2

Ces déclarations marquent le début d’une orientation radicalement nouvelle de la politique de population de l’Iran. En effet, celle-ci ne semble pas être simplement nataliste, mais bel et bien populationniste, étant donné l’objectif chiffré impressionnant que le Guide suprême s’est fixé, sans pour autant préciser de calendrier. Il faut cependant souligner que sur ce point, le Guide suprême n’a fait que rejoindre le chef de l’exécutif, Mahmoud Ahmadinejad qui, en avril 2010, avait ardemment remis en cause la politique de contrôle des naissances des gouvernements précédents en déclarant qu’il était radicalement contre le contrôle des naissances et que la population d’Iran devait atteindre 150 millions de personnes3.

En accord avec cette nouvelle orientation, Ahmadinejad avait mis en œuvre plusieurs mesures pour inciter les Iraniens à faire plus d’enfants. Mais ses initiatives se sont systématiquement heurtées à l’opposition des parlementaires. Les premiers expliquaient que dans le contexte d’alors, les mesures prioritaires du gouvernement devaient concerner l’emploi, le logement et le mariage des jeunes4 tandis que les autres contestaient une telle politique démographique qui leur semblait totalement à l’opposé de celle déjà adoptée et en cours. Ce fut, entre autres membres, Hassan Rohani, alors Directeur du Centre des études stratégiques du Conseil de discernement de l’intérêt du régime, qui rejeta les décisions du gouvernement en matière de politique démographique, avançant que cette question relevait des prérogatives du Guides suprême. Conformément à la Constitution, disait-il, seul le Guide suprême pouvait, s’il le souhaitait, en faire un plan stratégique. Or, en décembre 2013, le président de la commission de la santé publique du parlement a déclaré que, suite aux recommandations du Guide suprême selon lesquelles la nouvelle orientation de la politique de population doit être examinée par le parlement, un projet de loi intitulé « Population et transcendance de la famille » comprenant cinquante articles a été préparé et sera remis très prochainement aux parlementaires5.

« Une hirondelle ne fait pas le printemps »
Affiche illustrant la nouvelle politique démographique de l’Iran (1)

Il semble ainsi que le Guide suprême ait résolu de faire sienne cette politique populationniste et en comptant sur le Parlement pour l’adopter en tant que loi projetait de rendre son application obligatoire. Si elle était mise en application, il s’agirait d’un revirement marquant de la politique démographique du pays. Ainsi, en définissant cette politique comme un plan stratégique de l’État islamique, le chef de l’exécutif, quelle que soit sa couleur politique (réformatrice, modérée ou fondamentaliste), serait contraint de l’appliquer. Comme cela fut le cas avec l’adoption d’une politique néomalthusienne, approuvée par Khomeiny, en 1989. Dès lors, les gouvernements successifs, sans exception, ont chargé le ministère de la Santé de piloter cette politique démographique. Mais l’état actuel de la population peut-il justifier le revirement de cette politique démographique ?

Un recul spectaculaire de la fécondité

L’Iran a connu l’une des transitions démographiques les plus rapides de l’histoire. En l’espace de quinze ans, la fécondité a baissé de 70 %, passant de 6,4 enfants en moyenne par femme en 19866, à 2,5 en 1999 puis à 1,9 enfant en 2011-20127. Avec ce recul spectaculaire de la fécondité et le déclin régulier de la mortalité chez les adultes, le taux d’accroissement annuel a également baissé de manière impressionnante. De 3,1 % par an entre 1976 et 1986, il est passé à 1,9 % entre 1986 et 1996 puis à 1,3 % entre 2006 et 2011. Ce processus a bien évidemment entraîné une profonde modification de la structure par âge de la population. Ainsi en 2011, sur 75 millions d’habitants recensés, 71 % étaient en âge d’activité économique, c’est-à-dire âgés de 15-64 ans, alors que les moins de 15 ans étaient 23 % et les 65 ans et plus près de 6 % de la population totale.

Tenant compte de ces résultats, le pays a atteint un moment capital de son évolution démographique. Le rapport des groupes d’âges actifs aux inactifs dans la population totale s’avère plus élevé qu’il ne l’a jamais été auparavant. Ce moment, appelé dans le jargon des démographes le « cadeau » démographique, offre une opportunité exceptionnelle pour favoriser la croissance économique, à condition que les États parviennent à créer un environnement propice à la relance de l’emploi. En Iran, compte tenu du taux de chômage en 2011 qui, selon les sources officielles, s’élevait à 12 % et de celui des jeunes de 15-24 ans à 26 %8 , — des taux certainement sous-estimés —, ce potentiel a été jusqu’alors gaspillé par la République islamique. Le Guide suprême, au lieu de recommander la mise en place de politiques adéquates pour tirer profit de cette manne démographique provisoire, a choisi de pointer du doigt le vieillissement de la population et défendu aux organismes d’État de dépenser des fonds publics pour le contrôle des naissances9.

Certes, le processus de vieillissement de la population vient de commencer et l’État doit d’urgence mettre en œuvre une politique efficace de couverture sociale des personnes âgées (retraites, assurance vieillesse et soins spécifiques), mais cette évolution démographique ne justifie en aucun cas l’adoption d’une politique populationniste, avec de surcroît un tel objectif.

Selon notre propre estimation, en 2025, l’Iran comptera 91 millions d’habitants. Les 65 ans et plus seraient un peu plus de 7 millions, soit 8 % de la population totale, tandis que les 15-64 ans resteraient encore très nombreux : 62 millions de personnes, soit près de 68 % de la population totale. Autrement dit, en 2025, l’Iran pourrait encore jouir de ce moment démographique opportun. De surcroît, en 2050, selon les projections établies par la Division de la population des Nations unies, l’Iran serait, avec 101 millions d’habitants, le dix-septième pays le plus peuplé du monde10. À cette date, près d’un quart de la population totale serait âgée de 65 ans et plus, mais c’est encore la part de la population en âge d’activité, 15-64 ans, qui serait la plus importante avec 60 % de la population totale. Étant donné ces résultats, l’Iran ne sera absolument pas menacé de décadence ni de dépopulation ou encore de non renouvellement des générations dans un avenir prévisible.

Tous les discours et prises de position du Guide suprême et des autres autorités à propos de l’évolution démographique alarmante du pays relèvent en conséquence de la dissimulation politique. Quelles raisons ont conduit le Guide à adopter une telle politique populationniste ?

« Une hirondelle ne fait pas le printemps »
Affiche illustrant la nouvelle politique démographique de l’Iran (2)

Arrière-pensées politiques

À l’heure actuelle, l’Iran se trouve dans un contexte économique extrêmement critique, avec des taux d’inflation et de chômage qui ne cessent d’augmenter, un gouvernement qui éprouve des difficultés pour payer les retraites de ses propres employés, et le niveau de vie de l’écrasante majorité des Iraniens qui continue de baisser et baissera sans doute davantage en raison de la suppression progressive des subventions ordonnée par le gouvernement de Ahmadinejad en 2010. Il faut donc voir dans ces changements des arrière-pensées aussi bien politiques que géostratégiques, d’autant plus que le chef de l’exécutif, Mahmoud Ahmadinejad, puis le Guide suprême, se sont opposés à la politique de contrôle des naissances — établie pourtant par l’ayatollah Rouhollah Khomeiny —, après la présidentielle controversée de juin 2009, alors que la légitimité du régime était sérieusement remise en cause, notamment par la jeunesse urbaine et que les nouvelles sanctions internationales sur l’Iran en raison de son programme nucléaire étaient en train d’asphyxier l’économie déjà gravement malade. On peut logiquement s’interroger sur l’accueil que les Iraniens réserveront à cette politique. Dans la mesure où au cours de ces trois dernières décennies la société iranienne s’est donné les moyens de contrôler sa croissance, elle ne semble pas y adhérer facilement. C’est la raison pour laquelle, en attendant la promulgation de la loi, les autorités ont adopté une politique agressive en mettant brutalement fin à la distribution gratuite des moyens contraceptifs par l’intermédiaire des centres de planification familiale dès octobre 201211. Le directeur du bureau de la santé publique du ministère de la santé de l’actuel gouvernement, tout en confirmant que l’une des priorités de son ministère est la mise en application de la nouvelle politique, penche pour des mesures qui consistent à identifier les jeunes couples ayant un seul enfant afin de les inciter à en avoir un second. Par ailleurs, le ministre de la santé a l’intention de demander sur le budget 2014-2015, un crédit spécifique pour une prise en charge conséquente des frais des traitements de l’infécondité12. Certes le doute plane sur la réussite de ce projet, mais il semble important d’insister sur les intentions et le projet politique du Guide.

Avec un Iran de 150 millions d’habitants, la République islamique espère manifestement se doter d’une « arme démographique » pour peser dans la région. Une arme dissuasive qui serait déterminante pour un régime en situation de contentieux structurel avec ses voisins immédiats comme avec les Occidentaux. On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a une cohérence entre cette orientation populationniste et une ambition régionale hégémonique.

1Discours de Khamenei prononcé le 24 juillet 2012 lors d’une réunion avec les responsables politiques du pays. Source : Agence iranienne d’information Mehr.

2Discours de Khamenei à l’occasion d’une rencontre avec les hauts responsables politiques, voir le portail officiel du Bureau du Guide suprême.

3Interview télévisée du 13 avril 2010 retranscrite dans un article intitulé « Les déclarations et les raisons du président de la République pour l’accroissement démographique », le 26 janvier 2011.

4International Women and Family Agency, Wafa (agence iranienne d’informations internationale sur les femmes et familles), 5 juin 2011.

5Interview de Hossein-Ali Shahriari, le président de la commission de la santé publique du Parlement iranien, avec l’agence de presse Fars, du 28 décembre 2013.

6Rappelons que le niveau de la fécondité a été très élevé avant la Révolution de 1979 : sept enfants en moyenne par femme en 1978, selon nos propres estimations. Pour une explication plus détaillée, voir Marie Ladier-Fouladi Iran : Un monde de paradoxes, L’Atalante, coll. Comme un accordéon, 2009.

7Marie Ladier-Fouladi, « Iran Mutation sociale et contestation politique », in Politique étrangère, n °3, 2012. - p. 505-517.

8Le Centre statistiques d’Iran a estimé ces taux en se fondant sur les résultats du recensement.

9Interview de Hossein-Ali Shahriari du 28 décembre 2013, op. cit.

10Projections établies selon le scénario central des projections de population (medium fertility variant) ; Nations unies, Division de la population – « 2013, World Population Prospects : The 2012 Revision ».

11Interview du ministre de la Santé du gouvernement d’Ahmadinejad, Marzieh Vahid Dastjedri.

12Selon le ministre près de 3 millions de couples seraient inféconds.