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Crise financière

L’économie militaire égyptienne sous la menace du FMI

L’Égypte aux prises avec une grave crise financière fait à nouveau appel au Fonds monétaire international. Mais cette fois, l’organisation financière internationale pourrait remettre en cause les privilèges dont jouit le secteur militaire au détriment du privé. Une perspective qui ne fait pas l’affaire du président Abdel Fattah Al-Sissi, dont le pouvoir repose sur les officiers.

Ministère des finances égyptien, Nasr City
Khaled El-Adawy/Alamy

Moins d’un mois après l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, le 21 mars 2022, confronté à un renchérissement exceptionnel de ses approvisionnements en énergie et en alimentation, Le Caire augmente de 100 points de base les taux d’intérêt de la banque centrale (CBE), déprécie la livre d’environ 15 % après avoir gaspillé en quelques jours plus de 10 milliards de dollars (9,52 milliards d’euros) à tenter de soutenir sa monnaie. Deux jours plus tard, le premier ministre appelle en urgence le Fonds monétaire international (FMI) pour des « consultations » sur un nouveau programme de réforme économique et structurel. Selon l’agence britannique Reuters, plus de 10 % des capitaux étrangers investis en obligations égyptiennes se seraient envolés en trois semaines… Il faut s’attendre à pire.

Dans son dernier rapport, le FMI estime à 30 % en moyenne la baisse des concours étrangers au financement des économies émergentes et la hausse concomitante de leur endettement extérieur. La hausse des taux d’intérêt américains, plus la sécurité qu’offre le billet vert en ces temps troublés expliquent que malgré des rémunérations records, l’argent fuit la vallée du Nil. En mars, selon Standard and Poor, une agence américaine de notation bien introduite au Caire, l’Égypte a perdu 20 milliards de dollars (19 milliards d’euros), soit la moitié des réserves de la banque centrale !

Il faut d’urgence remplacer ces devises envolées en Égypte et dans les pays émergents et les institutions financières internationales (IFI) s’y emploient activement. La Banque mondiale, par exemple, promet 170 milliards de dollars supplémentaires (161,79 milliards d’euros) sur 15 mois et le Fonds annonce un « RST » (Resilience and Sustainability Trust) de 45 milliards de dollars (42,83 milliards d’euros) disponibles depuis le 1er mai, qui complètera deux autres cagnottes mises en place contre la pandémie de la Covid-19. Les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Arabie saoudite déposent en urgence des fonds à la banque centrale égyptienne et promettent des investissements considérables.

Un « détail » risque cependant de compliquer l’intervention de ces bonnes volontés : le traitement du vaste secteur militaire égyptien. Dans sa revue annuelle de l’économie égyptienne de juin 20211, le FMI a, pour la première fois, retenu que toutes les entreprises publiques, y compris celles détenues par les militaires (citées pour la première fois), devaient être privatisées si elles sont rentables, fermées si elles sont déficitaires ou fusionnées si leur situation est incertaine.

Un secteur tentaculaire

C’est en principe la fin d’une exception historique, coûteuse pour le trésor égyptien et généreuse pour les centaines de généraux qui vivent sur la bête si cette exigence devient une nouvelle condition attachée au prêt du FMI. Nul à vrai dire ne connait l’étendue de la nébuleuse des entreprises publiques et associées2. Elles sont officiellement plus de 300 et relèvent de trois statuts différents : les entreprises publiques du secteur des affaires (public business sector companies, PBSC), les entreprises du secteur public (public sector companies, PSC) et les sociétés militaires. Il y a, à côté, plus de 645 compagnies dans lesquelles une partie du capital appartient à l’État, toutes supervisées, de loin, par 53 autorités de régulation censées les surveiller.

À lui seul, le secteur militaire est d’une complexité rare. Il y a d’abord deux ministères de tutelle, celui de la défense nationale et celui de la production militaire, dont la gestion obéit à des règles particulières. Autre tutelle, le National Service Projects Organization (NSPO) qui contrôle 32 entreprises. Un bon tiers, lancées après l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fattah Al-Sissi, n’ont rien à voir avec la fabrication d’armements, mais concurrencent les industriels privés dans une quinzaine d’activités, dont l’agroalimentaire, les médias, la construction automobile, le tabac ou l’industrie pharmaceutique. « La plupart enregistrent de faibles résultats financiers tandis que d’autres bénéficient d’avantages inaccessibles aux autres agents économiques », note le FMI3. Leurs concurrents privés n’ont qu’à bien se tenir. L’hebdomadaire britannique The Economist du 21 avril 2022, habituellement plus clément envers Le Caire, rappelle ce que cela veut dire concrètement dans la vie quotidienne des Égyptiens :

Juhayna fabrique des produits laitiers et des jus de fruits distribués dans tout le Proche-Orient. Ses ennuis ont commencé quand l’État a voulu se l’approprier. Son fondateur Safwan Thabet refuse ; il est incarcéré dans une prison connue pour son recours à la torture. Son fils décline la même offre et se retrouve emprisonné à son tour. Ramy Shaath, spécialiste de high tech, refuse de partager ses recherches avec une société militaire. Ses clients annulent leurs contrats et son entreprise fait faillite. En décembre, trois hommes d’affaires ont, devant le président Al-Sissi et la télévision, consenti des délais de paiement dus à l’État pour des travaux publics. Sans enthousiasme à l’évidence. Et personne n’a été jugé.

Comment rémunérer les officiers ?

Le régime peut-il mettre au pas ses militaires, du moins sur le plan économique ? Le doute est permis. Pas plus que les autres retraités égyptiens, les généraux ne bénéficient de pensions convenables. La dernière augmentation connue remonte au 1er juillet 2018 et couvrait à peine la hausse des prix provoquée par le précédent accord avec le FMI de décembre 2016. Le budget accaparé à 45 % par le règlement des intérêts dus sur les plus de 345 milliards de dollars (328,35 milliards d’euros) de dette interne et externe, ajouté au renchérissement des cours des céréales dont l’Égypte est le premier importateur mondial, laisse peu de marge… Il leur faut trouver d’autres moyens de subsistance. Les conseils d’administration et l’encadrement des entreprises militaires sont peuplés d’anciens hauts gradés qui trouvent là les revenus dont ils ont besoin pour garder leur mode de vie. Ni la morale ni l’économie nationale n’y trouvent leur compte.

Le président Al-Sissi a senti le vent du boulet. Depuis l’été 2021 il vante dans ses discours l’efficacité du secteur privé comparé à celui du public. Fin avril, il a promis de participer à un prochain « dialogue national » sur les réformes et annoncé « l’association » d’intérêts privés à 10 milliards de dollars (9,52 milliards d’euros) d’actifs publics. Comment ? Sous quelle forme ? Sherine Abdel-Rezack, une journaliste d’Al-Ahram Weekly croit savoir que des entreprises « appartenant aux forces armées » seront vendues avant la fin de l’année4. À voir ? Entre la pression plus ou moins forte de ses amis de Washington et la défense de leur train de vie par ses partisans en uniformes, le président risque de devoir godiller avec circonspection.

1Second and final review of Egypt’s economic reform program supported by a 12-month Stand-By Arrangement (SBA).

2Yezid Sayigh, « What the IMF Can Do About Egypt’s Military Companies », Carnegie Middle East Centre, 7 avril 2021.

3Creating Markets in Egypt : Country Private Sector Diagnostic, International Finance Corporation, 21 décembre 2020.

4« Reasons behind Egypt’s debt », Al-Ahram Weekly, 28 avril 2022.

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