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L’Égypte ébranlée par un typhon économique

Dévaluer, mais quand et de combien ? Cette question hantait les dirigeants égyptiens soumis aux pressions du Fonds monétaire international (FMI). D’autant que les prix, notamment de l’électricité et de l’eau, se sont envolés, que les recettes d’exportation reculent et que le tourisme s’effondre. Finalement, la Banque centrale d’Égypte a sauté le pas : elle met un terme à son soutien hebdomadaire à la livre dont le cours sera désormais laissé à l’appréciation des banques. Ce retrait était attendu, reste à en mesurer les conséquences…

Six mois à peine après la première dévaluation de l’année de la livre égyptienne (LE), en mars 2016, les milieux d’affaires du Caire et d’Alexandrie attendent avec impatience la seconde. La pénurie de dollars est dramatique, les banques sont rationnées, les bureaux de change ciblés par les descentes de police. La liste des nombreux produits « de luxe » interdits de fait à l’importation s’allonge jour après jour et, au marché noir, le billet vert s’achète 45 % au dessus de son cours offficiel de 8,8 LE (0,88 € le 10 octobre 2016). Le 30 septembre, les spéculateurs ont bien cru que c’était pour le week-end quand le maréchal président, Abdel Fattah Al-Sissi a reçu le gouverneur de la Banque centrale égyptienne, Tarek Amer. Le dollar atteignait 13,6 LE au marché noir. Deux jours plus tard, une influente banque d’investissement de la capitale, Beltone Financial, publiait un communiqué triomphal adressé à ses clients : « Final alert : floatation within hours » pour être démenti peu après par un sec communiqué de la CBE : rien ne change.

Le maréchal Sissi hésite-t-il à dévaluer la monnaie nationale deux fois par an, du jamais vu dans l’histoire monétaire du pays ? A-t-il peur, non sans raison, de l’ampleur de la baisse annoncée — 25 à 30 % à l’automne — qui serait ravageuse pour la grande masse des Égyptiens dont 20 % de l’alimentation est achetée à l’étranger ? Ou cherche-t-il à répondre aux exigences du Fonds monétaire international (FMI) à moindre frais ?

Le « dirty management »

En octobre 2015, le gouverneur de la banque centrale Hisham Ramez, accusé d’avoir sacrifié des milliards de dollars pour défendre en vain la parité entre le dollar et la livre égyptienne, puis d’avoir rationné les banques, est remplacé avant le terme de son mandat de quatre ans par Tarek Amer. Ce banquier de métier passé par les banques américaines avant de sauver la National Bank of Egypt est très apprécié dans les milieux financiers et il a une feuille de route : stabiliser la livre. En mars 2016, l’équipe économique du gouvernement est renouvelée, le ministre des finances, celui de l’investissement et quelques autres éminences de moindre éclat sont d’anciens banquiers tout comme Amer. Un plan de crise est adopté qui prévoit un accord avec le FMI, la hausse spectaculaire des prix de l’électricité (+33,8 % à +46,7 % sauf pour la clientèle plus aisée, mieux traitée à +13 %), l’introduction de la TVA, la privatisation partielle des banques publiques et une nouvelle dévaluation de la livre accompagnée, cette fois, d’une réforme du marché des changes.

Selon la classification du FMI, la livre égyptienne est régie par le « managed float regime », un mixte incertain entre le marché et la banque centrale qui, le plus souvent, lui fournit des devises pour défendre la parité officielle. La plupart des pays pauvres pratiquent, comme l’Égypte, ce que les spécialistes ont baptisé le « dirty management », littéralement la « gestion sale », c’est-à-dire que la valeur de la devise résulte plus des choix politiques du gouvernement que du jeu de la loi de l’offre et de la demande sur un marché transparent et concurrentiel. Pour le remplacer, le change flottant adopté par tous les pays développés est recommandé par les experts du FMI qui citent volontiers le précédent de la Russie : à l’automne 2014, Vladimir Poutine s’était laissé convaincre de permettre au marché des changes de décider souverainement de la valeur du rouble. Le choc a été rude pour les consommateurs russes ; cependant, depuis, l’économie s’est stabilisée et une modeste reprise s’annonce pour 2017.

En août 2016, le FMI prête 12 milliards de dollars sur trois ans à l’Égypte avec un bémol de taille : la signature officielle de l’accord aura lieu quand la Banque centrale aura réuni une somme supplémentaire de 6 milliards de dollars et disposera au total d’une vingtaine de milliards, soit l’équivalent des réserves officielles de devises de la CBE (19,59 milliards de dollars à fin septembre 2016). La manœuvre est claire, Le Caire n’aura l’appui du Fonds qu’à condition de sauter le pas du changement de régime des changes et de laisser flotter la livre.

Depuis, seuls la Chine, l’Arabie saoudite et, dit-on, les Émirats Arabes Unis se sont engagés à prêter 4 à 5 milliards de dollars, les autres pays du Golfe et l’Europe se défilant subrepticement, comme l’a montré en septembre une visite de trois jours de Tarek Amer à Berlin dont il est rentré bredouille. Mais le ministre des finances se dit confiant et annonçait le 7 octobre avoir réuni la totalité des milliards exigés…

En crise aiguë depuis un an

La balance des paiements de l’Égypte en 2015-2016, récemment publiée, indique les raisons de la grave crise qui affecte l’économie égyptienne, en contraction ininterrompue depuis douze mois. Il y a d’abord un énorme déficit commercial de 37,6 milliards de dollars causé par la baisse des exportations pétrolières (-40 %), qui représentent le tiers des exportations totales, et la stagnation des exportations non pétrolières que ne compense pas le recul imposé par le gouvernement des importations, pourtant sensible (- 8 %). La chute des prix du brut et la perte de compétitivité des produits égyptiens en sont la cause. Avec une inflation annuelle à 15,5 % et une devise qui ne baisse pas assez vite pour corriger cette dérive, les exportateurs égyptiens ne sont pas à la fête.

Il y a ensuite l’effondrement du tourisme dont les recettes ont été divisées par deux en un an à la suite de l’attentat en octobre 2015 contre un appareil russe dans le ciel du Sinaï. En 2015-2016, les recettes sont tombées à 3,7 milliards de dollars contre 10 à 12 milliards sous Hosni Moubarak, l’ancien dictateur renversé le 11 février 2011.

Enfin, le pays est confronté à la méfiance des investisseurs étrangers qui, depuis deux ans, diminuent leurs placements en papier égyptiens et réduisent à rien ou presque leurs engagements, obligeant l’Égypte à compter chaque jour un peu plus sur les crédits consentis pas ses fournisseurs beaucoup plus onéreux.

À cela s’ajoutent les improvisations malencontreuses du pouvoir qui a élargi le canal de Suez alors que le trafic diminue, projeté de construire une nouvelle capitale dans le désert et lancé un programme mirobolant d’un million de nouveaux logements populaires, actuellement en panne.

Loin de Charm El-Cheikh

On est loin du sommet économique de Charm El-Cheikh de mars 2015. Sous le slogan « L’Égypte, l’avenir », le chef de l’État avait annoncé « les premiers jalons de la redynamisation et la consolidation de l’économie du pays » et récolté une soixantaine de milliards de dollars de promesses — notamment d’investisseurs du Golfe attirés par la perspective de plus-values immobilières. Dix-huit mois plus tard, ils brillent par leur absence.

Reviendront-ils si la réforme intervient ? C’est l’espoir du gouverneur de la Banque centrale et de la nouvelle équipe économique gouvernementale. À la tête d’une quarantaine de milliards de dollars en réserve, il aura les moyens de stabiliser la LE pour autant que la dévaluation soit conséquente et que la monnaie flotte librement. Cela passe aussi par un relèvement substantiel des taux d’intérêts actuellement négatifs (l’inflation est supérieure de 3 à 4 points au loyer de l’argent), alors que la dette publique atteint 90 % du PIB, et une amputation douloureuse du niveau de vie, déjà médiocre, de la majorité de la population du pays : le coût des importations pourrait augmenter de 50 % selon Reuters1, alors que le FMI prévoit une inflation record de 18,1 % fin 2017. En septembre dernier, dans un discours public, le chef de l’État s’est fait fort de pouvoir « submerger l’Égypte de soldats en moins de six heures ». Un avertissement sans frais aux éventuels mécontents de la part d’un régime qui manie plus volontiers le bâton que la carotte.