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L’Égypte en quête d’elle-même (I)

Le référendum sur la nouvelle loi fondamentale se déroulera les 14 et 15 janvier prochains. La « transition démocratique » promise par l’armée lors de la destitution du président Morsi le 3 juillet dernier — dont le référendum serait la première étape — commence avec l’éviction des Frères musulmans du débat public. Leur passage au pouvoir n’était-il qu’une parenthèse, une exception, ou s’inscrit-il dans la continuité d’un cycle où alternent avancées et reculs ?

La transition en Égypte est à l’image de l’état actuel de la société : houleuse et prise dans ses contradictions. Il manque encore une direction qui redonnerait confiance aux Égyptiens comme aux observateurs extérieurs. À défaut, l’Égypte tourne en rond, happée par un tourbillon de retours en arrière, de volte-faces et de faux départs qui semble prendre la forme d’une spirale infernale.

La coalition qui gère la transition depuis le renversement du président Mohamed Morsi le 3 juillet dernier n’est certes pas libérale ni inclusive, mais elle jouit — du moins pour le moment — d’un large soutien populaire ; elle s’est engagée sur des échéances électorales claires et constitue, qu’on le veuille ou non, une réalité sur le terrain. « Traitons avec elle sur cette base », ont conclu ses partenaires occidentaux. Mais c’est ce qu’ils disaient déjà des militaires lorsqu’ils ont pris le pouvoir après la chute du président Hosni Moubarak en février 2011, puis des Frères musulmans quand ils ont pris les commandes de l’État en juin 2012. Ces deux précédents se sont soldés de façon infamante et ont placé à chaque fois les Égyptiens face à une nouvelle quête frénétique d’alternative. Au fil de ces épisodes, le niveau de violence et de répression a eu tendance à augmenter pour aboutir, ces dernières semaines, à une vague d’arrestations sans précédent, alors que les discours issus des camps opposés ne cessent de se raidir et de se polariser.

Les Frères au pouvoir : continuité ou rupture ?

Si l’on veut que l’Égypte ait une chance de construire un futur plus stable, plus prospère et plus démocratique, il nous faut réfléchir à ce passé récent, et en particulier, nous demander si le court passage des Frères musulmans au pouvoir était une anomalie — une simple parenthèse — ou s’il renvoie à un cycle auquel leur départ en lui-même ne saurait mettre fin.

En Égypte, leurs détracteurs optent pour la première option, arguant que les Frères ont traité le pays comme un butin, en bradant littéralement certaines parties. Ils auraient tenté d’en subvertir l’identité en la dissolvant dans une plus large communauté musulmane (oumma) et auraient tué de sang-froid leurs opposants. Leur traîtrise irait si loin qu’ils soutiendraient les adversaires de l’équipe nationale de football. Une vision plus rare et plus clémente parmi ces critiques voudrait que l’arrivée des Frères au pouvoir aurait introduit trop de changements. Plus, en tous cas, que la société égyptienne, traditionaliste, ne pouvait en assimiler. En conséquence, un nouveau départ, une transition moins rapide s’imposaient comme une nécessité.

Les relations que nous avons entretenues, en tant qu’observateurs, avec la confrérie pendant cette année où elle a été au pouvoir nous ont plutôt laissés sur une forte impression de continuité. Les politiques des Frères, intérieure comme extérieure, restaient largement fidèles à des pratiques établies : certes, elles s’en éloignaient parfois, mais pas de façon très spectaculaire. Certaines nominations furent honteusement partisanes ; la plupart dérogeaient peu à la règle. Si les Frères musulmans défiaient le système judiciaire, ils s’évertuaient en revanche à rassurer et à coopter d’autres institutions clés, comme les ministères de la défense et de l’intérieur. Leur style de gouvernement a péché par son manque de pluralisme et d’ouverture vers d’autres courants politiques. Mais leurs prédécesseurs ne faisaient guère mieux et leurs successeurs font probablement pire.

L’identité égyptienne en question

De fait, le discours des Frères musulmans, en privé, entrait étrangement en résonance avec celui que tenaient les officiers au pouvoir avant eux : « nous sommes la véritable Égypte, nous seuls sentons le pouls du peuple et nos opposants ne sont qu’une frange d’agitateurs et de saboteurs ». Les Frères, tout comme les généraux, justifiaient leurs moindres échecs en blâmant un vaste et improbable complot. Tous deux partent du même principe que leur propre lecture de la sécurité du pays et de ses intérêts nationaux exprime l’essence d’une identité égyptienne authentique.

La confrérie se perçoit et conçoit « son » Égypte comme le porte-drapeau de ses homologues islamistes à travers la région, des alliés naturels qui doivent être acceptés, soutenus et dirigés. Cela s’est traduit tantôt par une complaisance irresponsable envers les militants basés dans le Sinaï, tantôt par un soutien affiché au djihad en Syrie. Dans la vision eschatologique des Frères musulmans, se concentrer uniquement sur l’Égypte reviendrait à en trahir le destin, qui dépasse de loin les frontières du pays.

Les institutions sécuritaires, notamment l’armée, portent quant à elles une vision de l’Égypte réduite à son territoire, en dépit de la nostalgie pseudo-nassériste dans laquelle elles se drapent. Elles tendent à considérer les islamistes de tout poil comme étant fondamentalement antipatriotiques et les distinguent des « honnêtes citoyens » qu’il convient de protéger à tout prix du péril qu’ils représentent.

Une communauté en marge

Quoi qu’il en soit, une question demeure : celle de savoir comment la confrérie a pu, en l’espace d’un an, mobiliser contre elle tellement de mécontents que sa chute devenait possible ? Comment ceux qui l’avaient portée au pouvoir, ou du moins avaient accepté le résultat des urnes, ont-ils pu, en si grand nombre, la rejeter avec une telle acrimonie ? Comment le plus ancien et le mieux ancré des mouvements islamistes de la région a-t-il pu si rapidement s’aliéner une société pourtant religieuse et conservatrice, au point même d’être accusé de ne pas être égyptien ?

Intuitivement, nous dirions que les Frères musulmans ont payé le prix fort, moins pour ce qu’ils ont fait que pour ce qu’ils sont. Bien qu’ils se présentent et qu’ils soient perçus comme un hybride de mouvement religieux et de parti politique, ils constituent quelque chose de sensiblement différent, une « société secrète » et un vecteur de mobilité sociale. Par société secrète, nous n’entendons pas une cabale conspiratrice mais une communauté fermée. On ne rejoint pas la confrérie, on fusionne avec elle, on s’y marie, on mûrit en son sein et on lui appartient corps et âme.

Il existe des nuances, des débats, des tensions même, dans les rangs de l’organisation, mais n’empêche : être un Frère, c’est une forme de socialisation, un état d’esprit, une chaîne de commandements, et un périmètre dans lequel on cultive sa différence avec le reste de la société. Le projet de la confrérie, tel qu’il a été conceptualisé et diffusé par son fondateur Hassan Al-Banna est un dogme auquel les membres doivent souscrire et qu’ils sont activement dissuadés de questionner. C’est une organisation hiérarchique dans laquelle le respect pour les chefs — comprendre une soumission totale — est un signe valorisé de piété et de dévotion.

Ainsi, la confrérie offre à ses membres un statut, un soutien et des opportunités d’ascension sociale – ne serait-ce qu’en son propre sein — dans un environnement qui offre à l’individu peu de chances de réussite sur la base de ses mérites individuels. C’est la raison pour laquelle quitter la confrérie est un tel traumatisme : il ne s’agit pas simplement de renoncer à son statut de membre, mais de rompre avec les réseaux sociaux, religieux et professionnels afférents. Pour ceux qui en ont fait l’expérience, il s’agit souvent d’un processus douloureux, dans lequel l’ensemble de votre univers social peut soudainement vous tourner le dos. Par conséquent, la confrérie est à ses membres plus qu’un mouvement religieux et un parti politique : c’est un mode de vie qui se déroule en parallèle à une société perçue comme insuffisamment pieuse et généralement dysfonctionnelle.