Politique, culture, société, économie, diplomatie

L’Égypte en quête d’elle-même (II)

La société égyptienne, soumise à d’insupportables pressions politiques et économiques cherche à faire taire ses peurs dans un sentiment d’unité nationale en tension. La reconnaissance de son pluralisme et son inscription dans l’espace politique constituent pourtant, avec une reprise en main économique, le passage obligé vers une réelle transition démocratique.

L’Égypte en transition, post-Moubarak, a mis en exergue certains aspects du mouvement des Frères musulmans. D’un côté, la confrérie a dévoilé son incapacité structurelle et culturelle à s’engager sincèrement dans un jeu politique pluriel et inclusif et même à reconnaître la nécessité de se construire une base de soutien élargie. D’un autre côté, son arrivée au pouvoir a transformé son rôle traditionnel de vecteur d’ascension sociale en une menace pour les élites en place dans une société aux catégories sociales presque aussi rigides que des castes, où les fils épousent le plus souvent la carrière professionnelle de leurs pères, où les préjugés sociaux sont solidement ancrés et où la « mobilité » se résume généralement à d’interminables trajets quotidiens.

Mais ce n’est pas tout. C’est une société qui subit aussi des pressions insupportables et de toute nature, notamment économique. Le contrat social qui, depuis Nasser, liait les Égyptiens entre eux consistait, pour l’État, à offrir à ses citoyens éducation, santé, alimentation, énergie et même emploi, en échange de leur retrait inconditionnel de la sphère politique et des affaires publiques. Ce contrat s’est délité peu à peu durant des décennies, jusqu’à apparaître aujourd’hui complètement défait. Les Égyptiens, plus que tout autre peuple dans la région, ont raison de paniquer à l’idée d’une instabilité persistante causée par la fin de ce système : plus de 80 millions de personnes entassées sur un territoire habitable exigu doté de ressources limitées ne peuvent pas se permettre un conflit majeur.

Tous unis, sauf un

Dès lors, ils trouvent une forme de salut dans un sentiment d’unité et d’uniformité aussi évasives que désirées. Si un slogan populaire devait exprimer la quintessence de la transition égyptienne, ce serait « une seule main » ou « tous un » : tous unis contre le précédent régime, contre le gouvernement transitoire de l’armée et, pour finir, contre les Frères musulmans. Les pires ennemis d’hier se réjouissent d’être les meilleurs amis d’aujourd’hui dans un tourbillon de reconfigurations étourdissantes, alors que le paradoxe d’être « tous un » contre l’autre, manifestement, échappe à l’ensemble.

La peur d’un conflit généralisé ou d’un effondrement du système semble être à l’origine d’un instinct collectif de purge : la société communie dans le besoin de se débarrasser de l’une ou l’autre de ses composantes, perçue comme menaçant le tout. Sans surprise, cette catégorie est d’abord stigmatisée comme étrangère. À cet égard, les Frères musulmans ont tendu le bâton pour se faire battre, ne serait-ce qu’en encourageant le djihad en Syrie, une provocation en rupture avec une politique extérieure traditionnellement plus mature et plus prudente, avec pour seul but de rallier une base islamiste. Mais il y a à l’œuvre une tendance plus profonde, un motif qui se répète à différentes échelles.

Avant que les manifestations ne prennent un élan décisif, aux premiers jours du soulèvement de 2011, nombreux étaient les Égyptiens qui voyaient les participants comme des agents provocateurs, ne méritant rien d’autre que d’être écrasés au plus vite. Ce même sentiment est réapparu à plusieurs moments de la transition. Ainsi, les coptes qui, en octobre 2011 défilaient devant Maspero, le bâtiment de la télévision publique, ont soudainement subi un accès de violence frénétique, communautaire et étatique. De soudaines poussées de xénophobie — contre les Occidentaux, les Palestiniens ou les réfugiés syriens, tous accusés de complots plus outrageants les uns que les autres visant l’intégrité nationale — participent de cette même tendance. De façon compulsive, les Égyptiens cherchent un bouc émissaire pour lui faire porter les maux du pays. Les médias, qu’ils soient publics ou privés, orchestrent des campagnes de haine que l’opinion s’empresse d’embrasser, tant elle est prompte à se fondre dans une pensée de groupe lénifiante.

Ce cercle vicieux s’est nourri de la nature du jeu politique : exclusif, sans ligne directrice, conflictuel et, compte tenu de l’incertitude, de la violence et de la pression économique qu’il a suscitées, anxiogène.

Le défi du pluralisme

De façon symptomatique, les Égyptiens peinent à élaborer un discours qui leur permettrait de rendre compte des événements, de leur restituer un sens. La fiction d’une révolution fulgurante, apparue début 2011, s’est rapidement dissipée. Le credo des Frères musulmans, pour qui « l’islam est la solution », est bientôt devenu une part du problème. Aujourd’hui, un étrange discours pseudo-nassériste, prétendant ressusciter l’esprit d’origine de la République fondée par l’armée, est étonnamment répandu. Ce mythe ne résistera pas davantage que les autres au test de la réalité.

Que reste-t-il, ensuite ? Les Égyptiens font montre en même temps d’une foi inébranlable dans la grandeur de leur pays et d’une anxiété lancinante à le voir incapable de répondre à leurs attentes, pourtant revues à la baisse. La transition balbutiante et insaisissable dans laquelle ils se trouvent ravive leurs peurs de l’avenir.

L’Égypte abrite des sunnites et des coptes mais aussi des chiites, des baha’is et même des athées, aussi peu nombreux soient-ils. Elle possède ses élites urbaines privilégiées et de tendance laïque, mais aussi ses pauvres et indigents qui peuplent les campagnes et les bidonvilles à la périphérie des principales villes. Ces derniers constituent un terreau fertile sur lequel prospèrent les islamistes qui fournissent services et œuvres de bienfaisance. Le monde rural et le prolétariat des faubourgs voient leurs rangs (et leurs besoins) grossir. Certains Égyptiens sont d’avis qu’un espace plus large de liberté est nécessaire ; d’autres aimeraient voir s’affirmer une répression plus efficace, cependant que les élites en place jouissent encore de tous les leviers du pouvoir. Elles s’échinent à maintenir la soumission de la masse à un ordre ancestral, mais échouent à assurer le service minimum en matière de gouvernance et de redistribution, nécessaires pour préserver le statu quo.

Le plus grand défi auquel l’Égypte fait face est de reconnaître et d’encadrer ce pluralisme qui existe au sein de sa société, en substituant à sa quête désespérée de l’unité une acceptation confiante de la diversité et de ce qu’elle implique en termes de représentation, de compétition et de redistribution via le système politique. La manière dont on peut parvenir à un tel résultat n’est pas évidente à priori. Car les tensions qui se manifestent de plus en plus clairement au sein de la société se sont accumulées sur des décennies et les réponses qu’il faudra leur trouver ne seront ni simples à concevoir ni faciles à mettre en œuvre. Malheureusement, et pour rester réaliste, certaines de ces fractures ne pourront être résorbées politiquement avant de s’exprimer pleinement par la rue.

Surmonter la crise économique

L’Égypte ne manque pas de ressources. On peut espérer que la peur de l’effondrement continuera de servir de puissant garde-fou. Les institutions étatiques, aussi dysfonctionnelles soient-elles, sont résilientes. Et le réservoir de soutiens, bienveillants ou intéressés, dans les pays du Golfe et en Occident est loin de s’épuiser. Certes les élites traditionnelles du pays, que ce soit les généraux, les intellectuels laïcs ou les personnalités islamistes ne sont pas à la hauteur de leur tâche quand elles gaspillent, les unes après les autres, toutes les occasions qu’elles avaient de promouvoir coexistence et réforme. Cependant une nouvelle génération émerge, doucement mais sûrement. Et elle n’a qu’impatience pour la culture politique momifiée de ses aînés.

Mais le pays a aussi besoin, et de toute urgence, de gagner du temps. La situation économique se dégrade dangereusement dans une société dont les stratégies de survie ont été trop souvent et trop longtemps sollicitées. Les nombreuses anecdotes qui indiquent un recul des dons aux œuvres de bienfaisance ne sont qu’un signe parmi d’autres de la détresse économique d’une population dont le quart vit sous le seuil de pauvreté. La généreuse ligne de crédit ouverte par les pétromonarchies, allouée principalement au subventionnement de l’essence et des produits de première nécessité ne maintiendra pas le pays à flot indéfiniment. Avec son secteur public aussi pléthorique qu’incroyablement inefficace, ses généreux programmes de subventions et des niveaux records d’inflation et de chômage, l’Égypte est sur une voie intenable.

L’idée selon laquelle la multiplication des arrestations de dissidents et l’organisation de quelques élections permettront de tourner la page, d’achever la transition et d’aller de l’avant est périlleuse et illusoire. Elle n’aidera à conjurer ni la crise économique qui couve, ni une dérive délétère vers plus de répression. Pour inverser la tendance et enclencher un cycle vertueux, l’Égypte doit combiner compétence économique et bon sens politique.

Quant à la communauté internationale, elle peut faire mieux que de se précipiter à reconnaître tel ou tel gouvernement, saluer la sacro-sainte feuille de route politique et croiser les doigts pour que cela suffise. Une posture plus constructive reviendrait à combiner une saine dose de scepticisme sur le plan politique, des positions plus rigoureuses et cohérentes sur la question des libertés individuelles et une feuille de route lisible en matière économique, qui conjuguerait argent du Golfe, aide occidentale et prêts internationaux avec un programme de réformes trop longtemps reportées. Les dirigeants du pays ont besoin d’un soutien qui les aide à rompre avec le cycle dont leurs prédécesseurs sont devenus prisonniers. Ils n’ont pas besoin qu’on les aide à s’y enfermer eux mêmes.