Politique, culture, société, économie, diplomatie

L’enlisement funeste de la politique saoudienne

Une forteresse assiégée

Les soulèvements populaires de 2011 dans le monde arabe ont davantage réussi à bousculer les régimes « républicains » que les monarchies. Ils ont cependant souligné la fragilité de la plus emblématique d’entre elles, l’Arabie saoudite, l’inconsistance de sa dimension de puissance régionale et les conséquences déstabilisatrices de ses initiatives. À tel point que l’on devrait s’interroger, en Europe, sur l’intérêt de l’alliance politique avec ce régime, nullement nécessaire pour importer son pétrole mais entretenue par convoitise pour son argent.

Prise de court par le Printemps arabe, la monarchie saoudienne a improvisé une stratégie contre-révolutionnaire au fil de l’eau, selon des cercles concentriques, dont le résultat accroît l’instabilité régionale plus qu’il ne la tempère.

À l’intérieur du royaume, parallèlement à la répression des velléités contestataires, ce furent, en février et mars 2011, des mesures sociales précipitées pour un montant total de 130 milliards de dollars. Vers Oman, une aide financière d’urgence de 5 milliards de dollars a été versée pour résorber des manifestations de chômeurs. Vers Bahreïn, le royaume a envoyé en mars 2011 sa garde nationale pour aider la petite monarchie à mater dans le sang le soulèvement de sa population. Puis, en décembre, le roi Abdallah a demandé une première fois à ses pairs du Conseil de coopération du Golfe (CCG), mais sans succès, de se resserrer autour de lui sous forme d’une union confédérale. Il y a aussi eu le projet, étudié à partir du mois de mai, d’inclure la Jordanie et le Maroc au CCG afin de dresser un limes protecteur commun à l’ensemble des monarchies arabes.

À sa périphérie, au Yémen, l’Arabie saoudite a dévié le mouvement révolutionnaire de la jeunesse en une crise entre factions politico-tribales traditionnelles, pour laquelle elle a promu un compromis politique finalement adopté en novembre 2011. En Jordanie, où la contestation a été affaiblie par ses fractures internes, elle a octroyé cette même année 1,4 milliard de dollars d’aide financière pour soutenir la monarchie hachémite.

S’agissant de la Libye, elle a cautionné la résolution 1973 de l’ONU de mars 2011, qui ouvrait la voie au renversement de Mouammar Kadhafi par l’intervention militaire de l’OTAN. Cette démarche était cependant une réponse à la tentative d’assassinat en 2003 du roi Abdallah –- alors prince héritier — par le régime libyen, et en retour de la modération américaine devant son intervention militaire à Bahreïn. En Égypte, elle a encouragé le travail de sape du pouvoir élu des Frères musulmans par l’appareil militaro-sécuritaire, soutenu le coup d’État du général Abdel Fattah Sissi du 3 juillet 2013, ainsi que la répression des Frères mais aussi des mouvements séculiers de la révolution de février 2011. En Tunisie, elle a encouragé l’action des mouvements salafistes contre le gouvernement d’Ennahda sorti des urnes.

En Syrie, la révolution contre Bachar Al-Assad a été pour l’Arabie saoudite l’occasion d’affaiblir l’emprise régionale de l’Iran. C’est le seul cas où elle s’est mise à soutenir activement, jusqu’à l’armer, une rébellion contre un régime en place, mais en y privilégiant les composantes islamistes (cf. infra).

Ainsi, loin d’atténuer la déstabilisation engendrée par les mouvements populaires, l’action contre-révolutionnaire de la monarchie saoudienne contribue plutôt à la pérenniser. Elle alimente la bombe à retardement de populations frustrées par des révolutions inachevées. Elle radicalise ceux qui ne l’étaient pas et nourrit les mouvements islamistes extrémistes.

Contribution à la confessionnalisation de la guerre en Syrie

La grande crainte de l’Arabie saoudite est de voir l’Iran briser son endiguement international grâce à ses négociations avec le P5+1 sur son programme nucléaire. Riyad reprochait déjà fortement à Washington ses errements régionaux qui avaient permis à Téhéran d’accroître son emprise régionale sur l’ensemble formé par l’Irak, la Syrie le Liban. Le « lâchage » de Zine El-Abidine Ben Ali, puis surtout celui de Hosni Moubarak, par les États-Unis a accru l’exaspération saoudienne. Deux nouveaux événements l’ont alors portée à son comble. L’un a été la renonciation de dernière minute de Barack Obama, le 31 août 2013, alors que le dispositif était prêt, à sanctionner militairement le régime de Bachar Al-Assad pour l’attaque à l’arme chimique du 21 août. L’autre a été la négociation directe entre Washington et Téhéran après l’élection de Hassan Rouhani en juin 2013, qui a abouti à l’accord intérimaire du 24 novembre sur le programme nucléaire iranien. L’Arabie saoudite a alors réorienté son action en Syrie, en dehors des États-Unis, mais sans se permettre toutefois de fournir des missiles antiaériens portables à l’opposition qu’interdisaient ces derniers.

Entre septembre et novembre, elle a supervisé la réorganisation des groupes islamistes syriens, en fusionnant leurs deux principales composantes, le Front islamique syrien et le Front islamique de libération de la Syrie, pour créer le 22 novembre le Front islamique, à dominante salafiste, qui a alors représenté le plus important rassemblement de l’opposition armée, et ce au détriment de l’Armée syrienne libre (ASL) devenue quasi inexistante. Cela n’a fait qu’accentuer la dimension confessionnelle d’une guerre civile, dimension à laquelle l’Arabie Saoudite, avec le Qatar, avait déjà contribué, et que le régime de Bachar Al-Assad s’efforçait lui-même de développer en ce sens.

Leadership inopérant et capacités militaires déficientes

L’Arabie saoudite s’est montrée incapable de faire progresser les structures du CCG de façon significative depuis sa création il y a plus de trente ans, alors qu’elle en est à l’origine. Son comportement hégémonique vis-à-vis des autres membres de l’organisation a en effet entretenu leurs réticences. L’impuissance de Riyad à faire valoir ses vues auprès de ses plus proches alliés a été une nouvelle fois démontrée fin 2013 lors de sa seconde tentative, en deux ans, de transformer le CCG en union. À cette occasion, et pour la première fois de l’histoire du CCG, l’un de ses membres, le sultanat d’Oman, a même publiquement menacé de quitter l’organisation – ce qui eût été sa fin — si la famille Al-Saoud persistait dans son projet.

Cette impuissance vis-à-vis de ses proches est également manifeste avec le Qatar. Depuis la prise du pouvoir à Doha en 1995 par le cheikh Hamad Al-Thani, Riyad n’a su que tempêter contre la politique indépendante, dont la chaîne de télévision Al Jazira n’est qu’une dimension, que le Qatar a développée jusqu’à s’opposer à son grand voisin, notamment en soutenant les Frères musulmans. La colère exprimée par Riyad, début mars 2014, par le rappel de son ambassadeur de Doha, suivie dans ce geste par Abou Dhabi (qui partage l’hostilité du régime saoudien à l’égard de l’islam politique) et par Bahreïn, en dette vis-à-vis de son protecteur, est plus un témoignage d’impuissance que de capacité à s’imposer.

La faiblesse de l’Arabie Saoudite se mesure également au plan militaire. Le royaume consacre à sa défense, depuis des décennies, un budget faramineux1. Cela fait le bonheur des industries d’armement américaines, britanniques et françaises, mais pour des résultats concrets calamiteux. L’armée saoudienne n’a ainsi fait que de la figuration lors de la guerre du Golfe de 1990-1991, incapable qu’elle eût été de faire davantage face à l’armée irakienne, certes numériquement supérieure mais moins bien équipée. Fin 2009, ses récents combats ont été plus dramatiquement révélateurs pour repousser la rébellion houthiste yéménite qui avait débordé sur la frontière du royaume. L’armée saoudienne a dû, pour la première fois de son histoire, faire face seule à un ennemi, en l’occurrence des éléments très faiblement armés d’une guérilla. Elle a eu de grandes difficultés à les repousser, malgré une débauche de moyens et au prix de plusieurs dizaines de morts dans ses propres rangs, causées pour la plupart par des bombardements fratricides, conséquences de son incapacité à coordonner ses forces.

Un bilan global qui devrait donner à réfléchir

Les combats menés par la monarchie saoudienne ces trois dernières années, à l’intérieur du royaume, dans le CCG, face aux révolutions, en Syrie, face à l’Iran et contre les Frères musulmans pour pousser Washington à s’engager davantage en Syrie et à ne pas dialoguer avec l’Iran se soldent par des échecs (sauf en Égypte, mais avec quelles conséquences ?). Ils soulignent les limites de ses capacités d’acteur politique. Pour ne pas être débordée, elle est maintenant contrainte à des concessions non avouées : compromis avec le Qatar fin avril 2014 centré sur la question des Frères musulmans (Doha accepte d’expulser 15 d’entre eux, uniquement des ressortissants de la Péninsule, et il est seulement mentionné qu’il « ne soutiendra pas » la confrérie) ; retour à davantage de coordination avec les États-Unis en Syrie, notamment au profit des restes de l’ASL ; chasse aux Saoudiens qui partent en Syrie ; baisse de ton à propos de son hostilité au dialogue américano-iranien sur le nucléaire. Pour ne pas perdre la face, le roi Abdallah a évincé le prince Bandar ben Sultan en lui faisant quasiment porter le chapeau de la plupart de ces échecs.

Faible militairement, dépendante des États-Unis pour sa sécurité, l’Arabie Saoudite est dans l’incapacité de mener à bien une stratégie régionale, qu’elle improvise au gré des événements. Ses outils : l’argent et le salafisme ne portent pas de message cohérent et lisible. L’étendue de son action depuis trois ans est à la dimension de ses craintes et de sa fragilité.

L’effacement temporaire de plusieurs régimes arabes par les révolutions lui a conféré, tout aussi temporairement, un poids international en trompe-l’œil. Sa volonté d’utiliser le CCG comme démultiplicateur de puissance et d’influence à son profit se solde par un échec, tant les dissensions sont fortes au sein de l’organisation ; elles ne l’ont jamais autant été. Se sentant isolée au Proche-Orient, anxieuse de la fin inexorable de l’endiguement de l’Iran, défiante à l’égard des États-Unis, elle vient de revitaliser son alliance avec le Pakistan pour que ce dernier contribue davantage à sa sécurité. Son refus en 2013 du siège qui lui était offert, pour la première fois, au Conseil de sécurité de l’ONU, motivé par ses désaccords avec Washington est un coup de menton pathétiquement théâtral, révélateur de son impuissance.

La politique de l’Arabie saoudite sème davantage de problèmes qu’elle n’en résout. Ses agissements pour faire dérailler les trains des révolutions du Printemps arabe et étouffer les expressions politiques nouvelles ne font qu’enfouir des mines pour le futur. Sa crispation face à l’Iran freine une évolution régionale pourtant nécessaire pour une stabilité plus sûre du Proche-Orient. S’y associer plus ou moins, comme le font notamment, outre les États-Unis, nombre d’États européens, dont la France en quête de contrats à bénéfices immédiats, expose ces mêmes Européens à des conséquences qui, au-delà de se retourner à terme contre le régime saoudien, déborderont également sur leurs intérêts. Cependant, la recherche frénétique de gains à court terme n’encourage pas cette prise de conscience.

1Quatrième budget mondial de la défense en 2013, selon l’International Institute for Strategic Studies (IISS).