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L’étrange destin du califat dans l’histoire de l’islam

Abou Bakr Al-Baghdadi, le chef des combattants de l’État islamique, a exigé l’allégeance de tous les musulmans au califat proclamé le 29 juin dans la ville de Mossoul. Mais à quoi le califat — « la succession » — fait-il référence ? Un retour sur l’histoire de ce terme et de ce qu’il a désigné par le passé peut permettre d’échafauder des hypothèses quant au sens et au message que souhaite ainsi faire passer l’État islamique auprès de l’oumma, la communauté des croyants.

La tonitruante proclamation d’un nouveau calife, le 29 juin 2014 à Mossoul, n’aura pas plus suscité d’intérêt dans l’opinion musulmane que la déposition du tout dernier, le 23 mars 1924 à Istanbul ! Pourtant, le tout récent et prétendu « successeur » — c’est le sens du mot « calife » — du prophète Mohammed n’aura ménagé aucun symbole du patrimoine islamique ni expédient du marketing dernier cri pour optimiser à souhait l’effet d’annonce de son propre avènement.

Et d’abord en choisissant, pour s’adresser à l’oumma, la communauté des croyants, le premier jour du mois de ramadan, rendez-vous sacré entre tous. N’est-ce pas durant sa lunaison que le premier verset du Coran est « descendu » du ciel dans le cœur de Mohammed ? D’où l’instauration du jeûne canonique du même nom, voué à en célébrer le divin miracle. Ensuite, en adoptant pour patronyme califal Abraham, sous la forme arabe d’Ibrahim 1er, il s’est mis d’emblée sous l’égide du très vénérable patriarche biblique, le père de tous les croyants et le « premier musulman », selon le Coran. Enfin, songeant sans doute à boucler une boucle, Abou Bakr El-Baghdadi dit Ibrahim 1er s’est flatté d’avoir reçu dès le berceau le prénom du tout premier successeur de Mohammed l’Envoyé de Dieu, Abou Bakr El-Saddiq.

Las. Il s’avère d’emblée que le ci-devant calife prêche dans le désert de son soi-disant État islamique, taillé à coups de sabre, à cheval entre la Syrie et l’Irak. En soi, l’indifférence unanime des musulmans à l’endroit du « successeur » autoproclamé n’a rien de surprenant. En effet, rien dans l’islam n’incite les croyants à adopter le califat en tant qu’unique système légitime de gouvernement, ni même à le considérer comme étant le moins mauvais à l’exclusion de tous les autres. Et s’il y eut en tout et pour tout cinq califats, entre 632 et 1924, aucun ne fit jamais l’unanimité ni ne couvrit la totalité de l’univers islamique, le fameux Dar al-Islam, la « Maison de l’islam ».

La succession du Prophète

Le califat — al-khilafat, « la succession » en arabe —, désigne donc moins un type d’État particulier qu’un mode de succession improvisé au Prophète de l’islam. Il fut donc plus un principe qu’un projet. Aussi, le sens de ce mot, qui qualifia les premiers empires arabo-islamiques, fut-il élaboré au jour le jour, au rythme des expansions territoriales. De fait, le décès inattendu de Mohammed, l’été 632 à Médine, plonge la petite communauté des croyants dans le désarroi le plus total, l’Envoyé n’ayant légué aucun testament quant à la marche à suivre pour diriger l’oumma en gestation, alors noyée dans un désert arabe plus qu’hostile. Un temps abasourdis, les intimes du prophète, ces « apôtres » de l’islam, se ressaisissent et engagent aussitôt le débat sur le choix d’un successeur. L’échange est si âpre qu’ils oublient — deux jours durant ! — de mettre en terre le saint homme dans le délai requis, soit le jour même du « retour à Dieu » de son âme.

Du feu de la discussion jaillissent deux courants, invoquant chacun le Coran. Le premier affirme que la succession devrait revenir à l’apôtre le plus ancien, le plus intègre ; il désigne son candidat, le bien-nommé Abou Bakr El-Saddiq, « le Loyal » devant l’Éternel. Au grand dam du second qui prétend, lui, qu’il n’y aurait de calife légitime que celui qui aurait « hérité » du Prophète l’ascendant spirituel et le pouvoir séculier. Et de porter son choix sur le seul Ali, cousin du Messager et, surtout, époux de sa fille adulée Fatima et père de deux petits-fils chéris, Hassan et Hussein. Autant parler d’une sainte famille, Ahl al-Bayt, c’est-à-dire « gens du foyer ».

L’élection d’Abou Bakr au califat au détriment d’Ali inaugure le premier grand schisme de l’islam : indignés, les « partisans d’Ali » — chi’at Ali, d’où le nom de « chiite », s’inscrivent en faux contre le calife pour s’attacher à la vénération intime, plus tard souvent secrète, d’un « imam », ou chef de l’oumma, issu de la chair du Prophète, via Hassan et Hussein. Désormais, il sera question de deux lignées parallèles, celle des califes dits « sunnites » et celle des imams dit « chiites », ceux-ci presque partout soumis au pouvoir souvent oppresseur de ceux-là, dans un rapport de rivalité sourde et de dédain ouvert.

Les quatre califats arabes

Abou Bakr rend l’âme deux ans plus tard. Omar Ibn al-Khattab prend aussitôt la relève et conquiert la Perse, la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine et l’Égypte, avant de succomber, au milieu de l’année 644, sous les coups de couteau d’un esclave persan. Othmane Ibn-Affan reprend le flambeau et, à défaut d’expansion majeure, passera à la postérité pour avoir veillé durant ses douze ans de règne à la rédaction du Coran dans sa version actuelle, non sans avoir éliminé toutes les autres versions existantes. Il n’en sera pas moins assassiné à La Mecque. Vient enfin le tour d’Ali Ibn Abi Talib, qui est proclamé calife. En charge d’un califat qui s’étend déjà de la Perse à l’Égypte, il déplace la capitale de Médine à Koufa, dans le sud de l’Irak. Curieux destin que celui d’un homme qui devient ainsi le quatrième calife des sunnites et le premier imam des chiites.

En dépit (ou à cause) de cette double légitimité, Ali, loin de rassembler l’oumma, sera à son corps défendant l’un des plus sérieux facteurs — et non point l’acteur — de la division de la communauté des croyants. À Koufa, le calife règne mais ne gouverne pas un univers islamique en extension irrésistible. Le cœur politique de l’islam bat désormais à Damas, où le clan mecquois des Omeyyades s’exerce à une gestion impériale d’un nouvel empire transcontinental, s’étendant de la Muraille de Chine aux Pyrénées. Moâwiyya, le chef des Omeyyades, manigance et réussit à se faire désigner calife à la place du calife Ali. Déçu et furieux, l’un de ses partisans l’assassine, fin 661. Ainsi se clôt ce que les historiens musulmans qualifieront d’ère des « quatre califes bien guidés » et s’ouvre celle des califes profanes et des califats impériaux.

Ultime et vain sursaut de révolte contre le nouvel ordre, Hussein, le fils d’Ali, petit-fils de Mohammed et troisième imam chiite — après son père et son frère Hassan — prend la tête d’une armée et fonce sur Damas pour abattre Yazid 1er, le second calife omeyyade intronisé courant 680. Bloqué au lieudit Kerbala, l’insurgé est supplicié avant d’être décapité. Les chiites en feront une sorte de Golghota, lieu sacré entre tous de la Passion de Hussein.

Les califes omeyyades de Damas (661-750) avaient organisé l’administration de l’empire. Les Abbassides de Bagdad (750-1258) qui leur succèdent inaugurent le fameux « âge d’or » de l’islam, avec ses philosophes rationalistes, ses traducteurs syriaques et juifs, ses Mille et une nuits, avant de succomber aux assauts de Tamerlan, l’héritier de Gengis Khan. Suite à quoi, le calife abbasside trouve refuge en Égypte, où il n’exerce plus qu’un pouvoir honorifique quasi impalpable. Jusqu’à ce que le conquérant ottoman foule la vallée du Nil début 1516 et l’emmène à Istanbul, en tant que caution arabe et califale au nouveau pouvoir du Grand Turc. Entre temps, l’Europe aura connu le califat de Cordoue (929-1031) et l’Afrique celui, chiite, des Fatimides (909-1171). En tout, quatre califats arabes, plus un turco-ottoman. Ainsi s’achève l’ère des califats arabes et s’ouvre celle du sultanat-califat ottoman, lequel durera tout de même pas moins de quatre siècles.

Aucun de ces califes n’a prétendu à un rôle sacral ni n’a tenté d’assumer un magistère spirituel. Le calife n’est pas le pape, c’est au mieux le basileus, l’empereur byzantin, à la rigueur le roi d’Angleterre vis-à-vis de l’Église anglicane. Il n’est donc pas un souverain pontife établissant un pont entre le Ciel et la terre, il n’est que l’« ombre de Dieu sur terre ». Bien loin de lui conférer un quelconque statut religieux, la tradition va jusqu’à lui dénier la faculté d’établir une fatwa, un avis juridique fondé sur la charia. Sa fonction a bien une dimension religieuse mais sa personne propre, point. Sa mission est de veiller à la bonne application de la loi, de protéger la foi, de préserver le consensus de l’oumma, en l’incarnant. Si séculier est son rôle que le sultan turc Soliman a dû élaborer tout un code de gouvernement profane ce qui lui valut le titre de « Législateur », rendu par « le Magnifique » en français.

Sous l’empire ottoman

Pour autant, il aura fallu attendre la fin du XIXe siècle pour qu’un sultan ottoman se hasarde à ajouter à son titre celui de « calife ». Et, aussi incroyable que celui puisse paraître de nos jours, à l’instigation d’un aristocrate français, monarchiste et très catholique romain. Justement, le comte de Saint-Priest (1735-1821). Longtemps ambassadeur à Istanbul, cet homme d’influence aura été le premier à attribuer un pouvoir spirituel au sultan-calife, en établissant un parallèle aussi inédit qu’indéfendable aussi bien en histoire qu’en droit, entre le « successeur » de Mohammed et celui de Saint Pierre. Cet attribut extravagant est apparu très exactement le 23 juillet 1774, lors du traité de Kutchuk-Kaïnardji qui consacre la cession de la Crimée à la tsarine Catherine II par le sultan ottoman. Par ce traité, en effet, ce dernier obtient, en échange de sa renonciation à ses territoires, un ascendant spirituel sur leurs habitants, à savoir les Tatars, lesquels deviennent du coup sujets de l’empire russe. Quand bien même ils restent ses “protégés”. Avec le recul, plus d’un historien y voit une esquisse du droit d’ingérence dans les affaires intérieures d’un État souverain, sous prétexte humanitaire.

Cet expédient a priori favorable au sultan va peu à peu émietter son domaine impérial, éroder son charisme et finalement sceller son sort sans appel. De fait, à ce titre, il lui devient moins douloureux de perdre un empire — la Grèce, l’Algérie, la Tunisie, puis la Macédoine, la Libye et jusqu’au point final de l’occupation d’Istanbul par les troupes britanniques, le 12 novembre 1918 —, dès lors que son ascendant spirituel s’y maintient et qu’on y accomplit la prière du vendredi en son nom. Ainsi s’explique l’empressement de Londres, de Paris et de Saint-Pétersbourg à doter le sultan d’un pouvoir « pontifical ». Jusqu’à ce jour du 3 mars 1924 où, à l’instar du pape qui se retrouva assiégé au palais du Vatican par les républicains, le sultan-calife Abdelmadjid II est mis en arrestation, en son palais, alors qu’il est en train de lire Les Essais de Montaigne, par les partisans du général Mustapha Kemal dit Atatürk, le "père des Turcs".

Déchu, mis à terre, expulsé de son palais et d’un pays, la Turquie, qu’il ne verra pas naître, le sultan-calife prend le chemin de l’exil et s’installe à Paris, où il rend l’âme durant l’été 1944. Son corps sera enterré à Médine, non loin des sépultures des quatre califes bien guidés. D’un bout à l’autre de l’univers islamique, personne ne lève le petit doigt pour protester contre le sort fait au sultan de la Maison Othman, à l’Émir des Croyants, serviteur de La Mecque et de Médine, calife et encore moins pour rétablir le califat. Personne, si ce n’est un curieux Mouvement pour le califat sans lendemain, mis sur pied en Inde et qui a pour chef de file un certain…Mahatma Gandhi !

Depuis lors, nul ne songe à ressusciter le califat, excepté le Hizb El-Tahrir, un obscur mouvement intégriste qui opère surtout en Asie centrale. Et si la littérature historiographique de la Nahda – « la Renaissance » — s’ évertua sous la plume d’écrivains arabes, chrétiens pour l’essentiel, à réhabiliter la gloire des califats arabes afin de les démarquer d’un empire ottoman agonisant, ce n’est point pour en recréer d’autres, mais simplement pour s’en inspirer. D’où le recours à l’emprunt de leurs couleurs emblématiques pour confectionner la bannière de la Grande révolte arabe de 1916, initiée par les Britanniques et menée par les Arabes contres les Ottomans : le triangle rouge symbolisant la maison hachémite de Mohammed, le noir les Abbassides, le vert les Fatimides et le blanc les Omeyyades. Des teintes qui se retrouvent toujours dans les drapeaux d’États aussi divers, et souvent rivaux, que la Syrie, l’Irak, la Palestine, la Jordanie, le Soudan, le Koweït, les Émirats arabes unis ou encore la Libye.

À quoi rime alors, la création d’un énième califat, à Mossoul ? Serait-ce lubie d’aventurier en mal de précurseur, délire d’histrion égaré au Moyen-Âge ou scénario d’agent provocateur avisé et visant à reconfigurer un Proche-Orient dont l’ordre étatique et territorial fut élaboré il y aura bientôt un siècle, sur les ruines, justement, de l’empire ottoman, le dernier califat ?