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L’horizon bouché des sunnites du Baloutchistan iranien

Au cœur d’une région déstabilisée

La province iranienne du Sistan et Baloutchistan, à la frontière avec le Pakistan et l’Afghanistan, est la plus pauvre d’Iran. Les Baloutches appartiennent pour la plupart à une minorité sunnite qui subit d’importantes discriminations. Cette région agitée est surveillée de près par Téhéran, or seule une réconciliation globale entre chiites et sunnites permettrait d’éviter qu’une situation d’oppression politique, confessionnelle et institutionnelle proche de celle qui a vu naître l’organisation de l’État islamique n’engendre des conséquences similaires.

Zahedan, capitale de la province iranienne du Sistan et Baloutchistan, abrite six cent mille âmes appartenant à une ethnie sunnite méconnue, les Baloutches, minoritaire ethniquement et religieusement. Cette région qui s’étend du sud-est iranien par-delà les frontières pakistanaises et afghanes est la plus pauvre d’Iran, elle est également celle qui a le plus fort taux d’analphabétisme du pays. On y pratique majoritairement un islam sunnite, et on affiche volontiers ses rancœurs face à un gouvernement iranien centralisateur et discriminant envers ses minorités. Car être sunnite en Iran, c’est forcément être un citoyen de seconde zone. Les sunnites ne disposent d’aucun représentant en propre au Majlis (le Parlement iranien), et ils subissent toujours — comme les autres minorités du pays — d’importantes discriminations en matière d’emploi. Il leur est très difficile d’accéder à des postes à responsabilités, et certains métiers leur sont toujours interdits.

La ville est située à 40 kilomètres du point de rencontre des frontières iranienne, pakistanaise et afghane. La porosité des bordures avec ces remuants voisins a fait de cette région l’une des principales autoroutes mondiales du trafic de drogue. Malgré une volonté de fer de la part des autorités iraniennes, qui n’auraient pas hésité à condamner à mort très récemment tous les hommes d’un même village pour participation à un trafic de stupéfiants1, la situation est difficilement contrôlable. Des centaines de milliers d’Afghans y ont trouvé refuge, et les Baloutches, qui contestent ces frontières, vont et viennent entre ces trois pays. La majeure partie de l’héroïne produite en Afghanistan traverse le Sistan et Baloutchistan avant d’inonder le reste de l’Iran et l’Europe. La contrebande d’armes accompagne souvent les mafias en charge de l’acheminement de la drogue. Selon les chiffres officiels, plus de 3 300 policiers et militaires auraient perdu la vie depuis 1979 dans ce qui ressemble de plus en plus à un conflit armé entre des milices mafieuses et les troupes iraniennes.

Le centre-ville de Zahedan ne respire pas le narcotrafic, bien que ses habitants s’amusent à confier qu’ « on y trouve toujours ce qu’on cherche ». Alcool, stupéfiants, et aussi pièces automobiles, vêtements... Les bazars du centre sont un enchevêtrement d’immenses boutiques fourre-tout : des milliers de fripes, de contrefaçons, d’ensembles dernier cri « tombés du camion » : de quoi désorienter le visiteur, dans une région où 90 % de la population porte la tenue traditionnelle baloutche. Les appareils électroménagers, climatiseurs et autres ventilateurs inondent le marché, l’économie de la ville entière semble reposer sur la contrebande. Les quartiers périphériques, eux, ne possèdent pas tous l’eau ni l’électricité, et sont devenus des zones de non-droit, ravagées par la drogue.

Difficile coexistence confessionnelle

Les mosquées chiites sont sous haute surveillance, notamment la mosquée Amir al-Momenin, édifiée dans une des artères principales de la ville, à quelques dizaines de mètres d’un important bazar. Elle a été frappée par un attentat à la bombe, un soir de mai 2009, en pleine prière : trente morts, 180 blessés. Derrière cette attaque, un groupe terroriste sunnite nommé Jundullah (Soldats de Dieu), qui s’était fait connaître en 2005 avec l’attaque du convoi de Mahmoud Ahmadinejad qui avait coûté la vie à l’un de ses gardes du corps.

Pour comprendre l’arrivée du terrorisme dans l’est iranien au milieu des années 2000, il faut se pencher sur les relations entre les minorités sunnites baloutches et le gouvernement central. L’aspect clanique et tribal de la société dans cette région instable avait persuadé Mohammad Khatami, lors de son mandat à la tête de la République iranienne (1997-2005), de jouer la carte du dialogue et de l’intégration des minorités.

Conscient des difficultés rencontrées par la communauté baloutche, il a tendu la main aux chefs de tribus sunnites et s’est fait peu à peu respecter de la population locale. Mais ne pouvant briguer constitutionnellement un troisième mandat, il a quitté le pouvoir au terme d’une élection qui a placé à la tête du pays Mahmoud Ahmadinejad. Ce virage à 180 ° va mettre le feu aux poudres. Nous sommes alors dans la période post 11-Septembre, et l’Afghanistan voisin est dans le chaos, avec la présence sur son sol de plusieurs dizaines de milliers de soldats américains. Les talibans établissant dès lors leurs bases arrières plus au sud, par-delà la frontière pakistanaise, la situation était tout à fait propice à l’éclosion de violences dans l’est iranien. Rapidement, une véritable guerre ouverte commence.

Si la création de la Jundullah a été antérieure à l’élection d’Ahmadinejad (2002), les « soldats de Dieu » ne sont passés à l’acte qu’après le début de son mandat. Ils se défendaient de constituer un groupuscule séparatiste, ils se revendiquaient même « pan-iraniens », et ce, en dépit des velléités autonomistes de bon nombre de Baloutches. À partir de 2005, ils ensanglanteront la région durant cinq années, attaquant tantôt des lieux de culte chiites, tantôt des convois de Gardiens de la Révolution.

L’État iranien a fini par capturer en 2010 Abdolmalek Righi, le cerveau de ce groupuscule de plusieurs centaines d’hommes disséminés de part et d’autre de la frontière irano-pakistanaise. Ce chef de la tribu des Regi se présentait comme un sunnite en résistance pour ses droits. On lui attribuera au moins une décapitation de prisonnier, sans compter tous les attentats qu’il planifie. Il sera exécuté en 2010, pendu dans une prison de Téhéran. La Jundullah semble disparaître du paysage après un dernier baroud d’honneur macabre qui causera la mort de quarante fidèles dans la mosquée chiite de Chabahar, à l’extrême sud de la région.

La nouvelle donne sunnite

Cinq ans plus tard, l’heure est clairement à l’apaisement. Dans l’immense mosquée Makki, centre stratégique du sunnisme iranien et lieu de vie incontournable de la cité, on y apparaît même enthousiaste. Accusée à plusieurs reprises d’avoir eu des connexions avec la Jundullah, Al-Qaida, ainsi qu’avec d’autres groupes armés (accusation largement réfutée par les religieux fréquentant les lieux), la mosquée présente désormais un visage pacifique. Les fidèles y défilent par centaines afin d’écouter les prêches du leader de la communauté sunnite iranienne, le très influent mollah Abdoul Hamid, qui se distingue par ses volontés pacificatrices et œuvre depuis plusieurs années à la réconciliation avec les chiites. Quand on l’interroge sur les difficultés rencontrées par sa communauté, il est on ne peut plus clair : « La situation n’est pas évidente. Mais nous faisons tout le nécessaire pour faire respecter nos droits, par la voie légale. Nous sommes en paix. » De quoi trancher avec la paranoïa qui avait envahi la région il y a quelques années. « Abdoul Hamid est un homme très respecté dans toute la région du Sistan et Baloutchistan, et même au-delà. Nous avons tous confiance en lui », confie un fidèle.

La grande mosquée Makki est en pleine évolution. On y trouve des dortoirs, des écoles, une bibliothèque, une cafétéria, et même un petit patio agréable. Elle donnerait presque, depuis l’intérieur, la sensation d’être en vase clos. « Nous faisons beaucoup d’efforts pour agrandir cette mosquée, nous construisons actuellement une deuxième salle de prière qui pourra accueillir encore plus de fidèles. Parallèlement nous récoltons des fonds pour aider les pauvres », poursuit le dignitaire religieux. Cette volonté est largement partagée par sa communauté, qui donne l’impression de vouloir sortir de l’ombre.

Le président Hassan Rohani a remis en mouvement un processus d’apaisement dans la région. Des femmes sunnites ont été nommées gouverneures ces dernières années, et il semble tout faire pour tourner la page Ahmadinejad. Toutefois, on observe une certaine ambiguïté dans sa politique locale : d’une part, les exécutions de prisonniers politiques n’ont pas cessé ; d’autre part, lors de ses voyages dans la région, le chef de l’exécutif n’a pas rencontré les leaders sunnites, ce qui pourrait être considéré par ces derniers comme une volonté de marginalisation de leur influence.

Regards étudiants

Ce n’est pas un hasard si les deux universités de Zahedan comptabilisent à elles deux plus de dix mille étudiants, issus des quatre coins du pays. Le développement de ces facultés s’est fait à marche forcée ces dernières années, permettant entre autres, « d’iraniser » la région avec l’arrivée d’une jeunesse instruite et loin des problématiques baloutches.

Moein L., Saeid M. et Mahla K. sont tous trois étudiants à l’université d’État du Sistan-Baloutchistan ; ils ont entre 20 et 25 ans. Moein L. est chiite et originaire d’Ispahan. Quand on l’interroge sur cette région et sur son avenir, il est assez partagé : « Le Baloutchistan est actuellement en plein développement. Les Baloutches ont déjà commencé à changer leur mode de vie. Cependant, il y a parmi ce peuple beaucoup de personnes réticentes à une modernisation de la société. Cela ralentit indéniablement le développement de la province, et il faudra un jour ou l’autre trouver un consensus qui soit accepté par tous. » Le caractère clanique et tribal de la société dans laquelle ils évoluent est évidemment un obstacle difficile à contourner, constate également Mahla K. : « cette ville et cette région peuvent espérer un futur meilleur. Mais ses habitants doivent faire un travail important, ne serait-ce que simplement sur le regard qu’ils portent sur la vie. Beaucoup de Baloutches, en milieu rural et en ville, sont toujours sous le poids de traditions séculaires. »

Saeid M. est sunnite et originaire de Zahedan. Étudiant, il passe également beaucoup de temps dans le magasin familial, au cœur du bazar. « L’avenir de mon peuple est difficile à envisager. Nous ne sommes pas réellement acteurs de notre futur, nous pensons principalement à subvenir à nos besoins primaires, tels que se loger et se nourrir. » Les restrictions en termes d’emploi sont un frein difficile à accepter. « Le Baloutchistan change. Or pour que les Baloutches évoluent réellement, il faudrait qu’ils puissent caresser d’autres espoirs que celui de travailler comme commerçant, dans un bazar. Difficile d’être ambitieux quand on sait que nous nous verrons toujours écartés des postes à responsabilité… »

Virage électoral : espoirs et désespoirs

Le 26 février 2016, l’Iran tout entier a voté. Dans le salon d’un hôtel de la ville, le maire ainsi que son équipe s’activent. On y observe un va-et-vient constant de politiques et de religieux. L’effervescence est réelle, elle n’a pas quitté la ville depuis le petit matin. Il fait nuit, pourtant les nombreuses files d’attente devant les bureaux de vote ne désemplissent pas, toujours sous haute protection militaire. Dès le lendemain, on annoncera un taux de participation à hauteur de 60 % sur l’ensemble du pays, taux honorable, entaché cependant par des appels au boycott, notamment au Kurdistan iranien. La victoire des réformateurs a été confirmée.

Au Baloutchistan, les résultats des élections ne sont pas très révélateurs. On y a beaucoup voté pour Alim Yarmohammadi, un Baloutche fidèle au camp de Rohani. Toutefois les conservateurs ne sont pas loin derrière, et ils bénéficient de résultats légèrement supérieurs à leur moyenne nationale, notamment dans les zones rurales. De quoi étayer les dires d’Azadeh S. sur la lente évolution du pays. Saeid M. est beaucoup moins optimiste. « En tant que jeune Baloutche, j’ai du mal à envisager mon futur. D’une manière générale, pour moi, aujourd’hui est pire qu’hier. Quand ai-je entendu une bonne nouvelle à la télévision ? Atrocités, guerres, barbarie, la situation mondiale n’engage pas à l’optimisme. L’Iran évolue, oui. Pourtant voyez-vous, même si j’aime ce pays, je doute qu’il puisse apprendre à faire son autocritique pour pouvoir évoluer… »

Si dans les rues de Zahedan règne encore la même effervescence, on n’oublie pas que le Proche-Orient et le monde musulman sont dans une situation difficile. L’organisation de l’État islamique (OEI) est née sur fond d’oppression politique, confessionnelle et institutionnelle en Irak et au Levant. Il s’est internationalisé avec les conséquences que l’on connaît. Et même si le Baloutchistan iranien semble pour l’instant protégé, il affiche quelques similitudes inquiétantes avec cette situation. Pour ces raisons, les efforts de la communauté sunnite en faveur d’une ouverture et d’une réconciliation globale avec les chiites sont le gage d’un avenir meilleur. Et pour qu’ils soient efficaces et pérennes, ils devront se voir récompensés d’une réelle main tendue de la part de Téhéran et d’une véritable prise en considération des minorités du pays tout entier.

Si personne n’imagine ici voir la région basculer dans de nouveaux troubles, chacun jette un coup d’œil inquiet en direction de l’est. À quelques kilomètres de là, l’Afghanistan et le Pakistan sont un terrain miné. Quetta, la capitale du Baloutchistan pakistanais, est ensanglantée : entre l’oppression des chiites, la base talibane qui y est installée et le Front de libération du Baloutchistan qui s’oppose par la force aux injustices économiques, la toile d’araignée de la violence semble s’étendre sans fin. Le sort du Sistan et Baloutchistan, s’il est totalement dépendant de la situation politique iranienne, devra également se prévaloir des possibles débordements de son voisinage immédiat. Plus qu’un défi, une question de survie.

1Selon les déclarations de Shahindokht Molaverdi, adjointe de Hassan Rohani aux affaires des femmes et de la famille, à l’agence de presse officielle Mehr.