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L’Irak empêtré dans les divisions confessionnelles

Comment répondre aux défis posés par l’organisation de l’État islamique ?

La démission du premier ministre Nouri Al-Maliki aura soulagé les sunnites autant que les chiites et les Kurdes. Mais l’arrivée de Haïder Al-Abadi au gouvernement sera-t-elle salvatrice, dans un pays en pleine désintégration ? Où en est-on de la guerre contre l’organisation de l’État islamique ? Le gouvernement irakien est-il sur la bonne voie ? Mais surtout, quelle est la solution à l’impasse irakienne ?

Six mois après la prise de Mossoul par l’organisation de l’État islamique (OEI) — « Daesh » pour ses détracteurs —, l’Irak est toujours hanté par sa lente dislocation. Malgré les bombardements américains, les hommes du « calife » Abou Bakr Al-Baghdadi ne cessent de se déployer et de s’imposer, notamment dans la province d’Al-Anbar, à quelques kilomètres de la capitale irakienne. Pour répondre à cette menace, un gouvernement a été formé au mois de septembre 2014.

Le nouveau premier ministre Haïder Al-Abadi n’a surpris personne par le choix des membres de son gouvernement. Les figures habituelles de la politique, pourtant en échec, sont toujours là. Adel Abdel Mehdi, membre du Conseil islamique suprême d’Irak, a hérité du ministère du pétrole tandis que l’ancien chef du gouvernement Ibrahim Jaafari est devenu ministre des affaires étrangères, le Kurde Hoshyar Zebari ministre des finances. Les vice-premiers ministres sont Roz Chaouis, Kurde et ancien ministre des affaires étrangères, le sunnite Saleh Moutlak et le chiite Baha Arradji. Le Parlement a par ailleurs approuvé les nominations du premier ministre sortant Nouri Al-Maliki, d’Oussama Al-Noudjaifi, ex-président du Parlement et de l’ancien chef du gouvernement chiite Ayad Allaoui aux postes protocolaires de vice-présidents.

« Le gouvernement d’Abadi est un peu moins catastrophique que le précédent. Il a au moins la volonté de réduire ce chaos, que ce soit sur le plan de la sécurité intérieure, du pétrole et de l’économie. Il devrait chercher à pacifier les relations avec les pays voisins, c’est dans l’intérêt de l’Irak », explique Sarmad Al-Taïe, analyste politique qui a étudié de près les derniers mandats de Nouri Al-Maliki. « Aujourd’hui, nous n’avons pas de gouvernement représenté par une forte personnalité comme Maliki. Abadi voit son gouvernement comme une équipe responsable. Il est certes issu du même parti politique qu’Al-Maliki, Al-Dawa, mais son gouvernement est moins confessionnel. Il est cohérent, au moins sur le papier, et le dialogue entre les différents courants est réel », note-t-il. Abadi a été forcé de prendre des figures au passif pourtant lourd pour ne pas trop froisser les partis chiites proche de Téhéran. Si le ministre de l’intérieur est Mohammed Ghabban, c’est Hadi Al-Amiri qui sera aux manettes. Les deux hommes sont accusés de tueries de sunnites : ils font partie de l’organisation Badr, milice chiite formée en Iran (et toujours financée en grande partie par Téhéran).

Rester unis face à l’OEI

Dès les premiers mois, quelques réussites ont installé le gouvernement dans une posture en rupture avec le précédent. La plus encourageante pour l’unité du pays est la fin de la querelle pétrolière entre Bagdad et Erbil, capitale du Kurdistan irakien. Après des semaines de négociations, un accord a été trouvé au mois de décembre : il prévoit la livraison de plusieurs centaines de milliers de barils par jour au gouvernement central, en échange du versement de la part destinée au Kurdistan dans le budget national. Un succès important pour le nouveau premier ministre qui réussit là où le sortant a échoué. Dans les rues de Bagdad, de nouveaux bataillons de peshmergas kurdes sont venus sécuriser la capitale face à la menace de l’OEI qui aurait été renforcée, selon le nouveau premier ministre, par l’incompétence de certains généraux de l’armée irakienne...aussitôt limogés. La dernière petite victoire en date est la reprise de la ville de Dhoulouiya au nord de Bagdad, avec l’aide de frappes aériennes américaines. Mais Dhoulouiya est une petite ville. Qu’en sera-t-il de Mossoul, de Ramadi et de Fallouja ?

« Je ne suis pas content de voir ce gouvernement accepter le bombardement de l’Irak par une coalition internationale. Cela engendre des divisions internes entre sunnites et sunnites, entre chiites et chiites. Cela envenime la situation déjà chaotique de notre pays et éloigne la pacification du pays », s’indigne Watheq Al-Hachémi, président du Groupe irakien d’études stratégiques1. Et de poursuivre : « Les politiciens ont encouragé la division de l’Irak. Ils ont dressé les Irakiens les uns contre les autres en construisant de fausses identités. Par exemple, en faisant circuler l’idée que les chiites sont des agents de l’Iran, que les sunnites sont des terroristes wahhabites et des agents de l’Arabie saoudite et du Qatar et que les Kurdes sont des agents d’Israël et de la Turquie. »

Selon lui, la victoire ne sera pas militaire. Certains se posent même la question : et si le problème de l’Irak était sa propre Constitution, rédigée au temps de la présence américaine et adoubée par les États-Unis ? Selon Al-Hachémi, la Constitution écrite en 2005 est antidémocratique. « Elle fait de l’Irakien un sunnite, un chiite, un chrétien, un Kurde, un Arabe ou un Turkmène. Qu’en est-il du citoyen ? La Constitution n’est pas le Coran. On a tout à fait le droit de la changer. Mais qui aura le courage de la modifier ? », s’interroge-t-il. Pour la grande majorité des sunnites, la rédaction de la Constitution a avantagé la domination des chiites dans le nouvel Irak et encourage les Kurdes, sinon à l’indépendance, au moins à une autonomie quasi entière.

L’inclusion des sunnites

L’inclusion des sunnites dans le processus politique apparaît comme le plus grand des défis. Car la position des sunnites a toujours été ambiguë lorsqu’il s’agissait du champ politique et gouvernemental, et ce même avant l’arrivée de Nouri Al-Maliki en 2006. Le boycott des élections de 2005 par une partie d’entre eux a démontré que le pays avancerait avec ou sans leur participation, créant ainsi deux catégories : les « sunnites participants » et les « sunnites s’excluant ».

Dans le premier gouvernement de Nouri Al-Maliki, entre 2006 et 2010, les sunnites avaient obtenu des ministères. Mais à une exception près (un général sunnite fut temporairement à la tête du ministère de la défense), aucun de ces portefeuilles ne concernait les ministères importants comme ceux de l’intérieur, du pétrole et de la finance. Durant le second mandat de Nouri Al-Maliki (à partir de mars 2010), ils ont obtenu plus de postes à haute responsabilité, comme en témoigne la concession du ministère des finances à un homme originaire de la province d’Al-Anbar, Rafeh Al-Issaoui. Mais aucun au sein des ministères liés à la sécurité.

Maliki n’a pas seulement écarté les sunnites : aucun responsable chiite extérieur à son entourage n’a pu tenir les clés de la sécurité du pays. C’est au cours de ce second mandat que le premier ministre, de plus en plus méfiant, s’est bâti une tour d’ivoire en écartant ses potentiels rivaux — en majorité sunnites. Cette fracture mènera à une rébellion des « sunnites s’excluant » qui favorisera ainsi le retour de groupes extrémistes, pourtant en baisse de régime.

Le contexte des dernières élections de mai 2014 a été largement influencé par le conflit syrien, avec une tension confessionnelle ravivée par les activités grandissantes de l’OEI sur le territoire irakien. Durant ces élections, les « sunnites participants » ont encore une fois joué le jeu des négociations ministérielles et ont obtenu sept ministères, mais uniquement des ministères non souverains et liés aux services (électricité, etc). En somme, il est difficile de trouver la moindre amélioration entre le gouvernement de Maliki et celui d’Abadi.

« Il ne suffira pas de négocier avec les sunnites pour vaincre l’État islamique. Il faudra plus que ça. Peut-être qu’il est trop tard et qu’il faudra passer par un fédéralisme strict. Les Irakiens sont fatigués des mascarades électorales », témoigne Saad Al-Mostaqal, journaliste politique à Bagdad. À chaque élection, les mêmes négociations. « Toutes les discussions se sont focalisées sur les ministères à se partager entre sunnites et chiites, mais quid du cap politique à donner ? », poursuit le journaliste. Rien sur les forces de sécurité infiltrées par les milices chiites, rien sur la « débaasification » arbitraire, rien non plus sur la sécularisation des forces de sécurité.

L’Irak en est toujours au partage de pouvoir et d’intérêts personnels. À l’opposé des revendications de la population que sont l’emploi, la sécurité ou l’accès aux services publics de base comme l’électricité. Jusqu’à présent, l’arrivée d’Abadi au pouvoir n’a pas non plus freiné les bombardements à l’aide de barils d’explosifs sur la ville de Fallouja. Des pilonnages quotidiens pourtant très peu relayés par les médias.

Se faire accepter par les pays voisins

C’est le pire cauchemar de l’Iran qui, selon Sarmad Al-Taïe, pourrait devenir une réalité : un chiisme modéré qui n’interviendrait pas à priori dans les affaires des autres pays pourrait naître du gouvernement d’Abadi. « Il veut un changement de la politique chiite dans la région. Un courant détaché des ambitions de Téhéran. Quelque chose comme un courant libéral et national chiite s’installe à Bagdad. Même l’ayatollah Sistani, le plus grand leader religieux chiite, encourage cette prise de distance avec l’Iran. Ce courant chiite veut vivre en paix avec ses voisins, il n’a pas les ambitions des conservateurs qui veulent propager le chiisme bien au-delà de l’arc Téhéran-Bagdad-Damas. Si les pays voisins acceptent cette idée, alors nous allons entrer dans une nouvelle ère qui va influencer les chiites de la région et rassurer les pays sunnites », soutient l’analyste.

Ainsi, les trois défis majeurs de l’Irak tel que nous le connaissons peinent à être relevés : se faire accepter par les pays voisins, quand les courants extrémistes ne sont pas exclus du gouvernement et font face aux ambitions d’Abadi qui jure vouloir réunir les Irakiens ; rester unis, Kurdistan inclus, en passant par le fédéralisme s’il le faut ; accepter les sunnites comme étant une part entière et légitime de l’Irak. « La seule solution à court terme est l’application stricte du fédéralisme afin de permettre aux différentes régions du pays de se développer. Autrement, chaque province revendiquera son autonomie, à commencer par Bassora. Ce sera la fin de l’Irak tel que nous le connaissons », s’alarme Al-Taïe.

Reste encore à trouver une réponse au défi posé par l’OEI. Pour la majorité des sunnites, l’arrivée de l’OEI est une maladie, et seuls les désespérés y voient une solution de remplacement au gouvernement irakien. Leurs revendications depuis le départ : être considérés comme des citoyens. Ils se sont en effet soulevés d’abord parce que le gouvernement de Bagdad ne les prenait pas en considération. Le défi sera donc de les inclure à la Nation qu’on appelle Irak.

1Groupe d’analystes et d’experts basés à Bagdad, ayant une approche indépendante de la politique irakienne. Watheq Al Hachémi en est le fondateur.