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L’Irak en quête d’une armée

Un maillon essentiel de la reconstruction nationale

Malgré les milliards de dollars investis dans son armement, malgré les tentatives de réformer son commandement, l’armée irakienne n’est pas en mesure de mener une contre-offensive efficace contre les territoires conquis par l’organisation de l’État islamique (OEI). En grande partie pour des raisons politiques liées à l’incapacité du gouvernement à bâtir un consensus national indispensable à la reconstruction du pays.

Au milieu d’un été suffocant, l’actuel premier ministre irakien Haïder Al-Abadi approuvait le jugement, par une cour martiale, de plusieurs commandants de l’armée qui avaient abandonné leurs postes à Ramadi (chef-lieu de la grande province occidentale sunnite d’Al-Anbar) et ainsi permis aux combattants de l’organisation État islamique (OEI) de s’emparer de la ville. Sur fond de reprise des combats au sol, avec une intensification des opérations depuis le début du mois d’octobre dans les deux provinces d’Al-Anbar et Saladin pour y reprendre les territoires perdus, d’une complexification toujours accrue des dynamiques du conflit et d’interrogations anxieuses dans le camp occidental quant à la meilleure stratégie à adopter, cette décision a mis en exergue — s’il en était besoin — les dysfonctionnements structurels de l’appareil militaire local dont le bilan demeure des plus précaires, plus d’un an après l’offensive djihadiste.

L’effondrement de Ramadi, chef-lieu d’Al-Anbar, s’est trouvé au cœur de l’actualité des derniers mois, en parallèle d’une vague de manifestations populaires accusant, entre autres griefs, le gouvernement central d’avoir échoué à assurer la sécurité de la population civile. Le débat sur l’incurie de l’armée n’est pas nouveau, mais il s’est ostensiblement accentué après la chute de Mossoul en juin 2014. La désertion des forces régulières couplée à leurs dérives notoires (politisation, confessionnalisation, répression, corruption) ayant fait le lit de l’avancée aussi spectaculaire que brutale de l’OEI avait en effet suscité l’indignation d’une importante frange du pays et remis au centre des discussions la faculté des autorités à combattre cette menace existentielle. À présent, l’ancien premier ministre Nouri Al-Maliki est d’ailleurs ouvertement pointé du doigt pour son rôle instrumental et délétère durant ses huit années de mandat.

Moral en berne pour les soldats

Le fait est qu’au moment où l’Irak a le plus besoin d’elle, son armée est épuisée et dans l’incapacité manifeste d’endosser le rôle qui lui incombe. Elle a pourtant reçu pendant une décennie armement et entraînement de la part des États-Unis, alors puissance occupante, dont les conseillers et instructeurs militaires l’assistent aujourd’hui en grand nombre. Au grand déplaisir de ses « partenaires » irakiens, le secrétaire d’État à la défense Ashton Carter n’a pas manqué de souligner à cet égard que les soldats n’avaient montré aucune réelle volonté de combattre l’ennemi à Ramadi ainsi que dans d’autres endroits du territoire. Des propos sans doute quelque peu osés dans la forme mais non moins exacts et réalistes sur le fond, et surtout émanant d’un haut gradé américain, douze ans après le renversement du régime de Saddam Hussein.

Si l’on est soucieux de replacer ces événements dans leur contexte historique, il est évident que la décision de l’administration de George W. Bush de démanteler l’armée irakienne au printemps 2003 a lourdement pesé sur cet état de déliquescence avancée. L’Irak possède officiellement près de 271 500 troupes disponibles, réparties entre les forces régulières, spéciales et policières. Or, face aux enjeux générés par l’assaut de l’OEI, celles-ci continuent de manquer cruellement d’équipement, d’entraînement, de leadership — voire de la compétence logistique minimale requise pour aller au combat et s’assurer d’une bonne coordination opérationnelle. Pire, le moral de ces forces est en berne au terme de plusieurs mois de revers face à une mouvance djihadiste déterminée, « professionnelle » et disciplinée.

Cette « fatigue » se ressent dans l’appui que l’appareil militaire et sécuritaire s’est vu contraint, dès les débuts de l’offensive en 2014, d’aller chercher auprès d’autres belligérants, au premier plan desquels les peshmergas kurdes, les milices chiites regroupées au sein des fameuses « unités de mobilisation populaire » et, dans une moindre mesure, certaines tribus. Mais ces acteurs informels manquent eux-mêmes de ressources — lorsqu’ils ne sont pas directement partie prenante au conflit et adossés à des sponsors extérieurs (Iran, Arabie saoudite, Turquie, Qatar). Certains, comme les cheikhs sunnites, ont vu leurs demandes de soutien aérien et d’armes auprès de Bagdad et de la coalition systématiquement ignorées. L’armée et les unités d’élite sont pour leur part traversées par de profonds clivages quant aux modes d’action, contrastant avec la relative unité des peshmergas et des miliciens qui sont ainsi parvenus à stabiliser leurs lignes de défense. La méfiance réciproque est généralisée dans les rangs de l’armée, teintée de réflexes communautaires omniprésents et liée aux allégeances partisanes.

Une réforme d’envergure qui se fait attendre

Lors de son accession au pouvoir fin 2014, Haïder Al-Abadi s’était engagé à une réforme d’envergure des corps armés et a réitéré sa promesse en août 2015 avec le lancement d’une nouvelle campagne contre l’OEI. Il bénéficie à ce titre du soutien renouvelé des États-Unis, soucieux de reconstruire une armée nationale pour « contenir » le chaos et ainsi s’épargner une action militaire de très longue durée. L’appui du grand ayatollah Ali Al-Sistani au gouvernement de Bagdad s’est révélé tout aussi essentiel, et une double garantie de légitimité et d’autorité. Ces expressions de solidarité ont un poids immense, Abadi ayant plus que jamais besoin d’être entouré de forces loyales et d’une chaîne de commandement solide et indépendante. Une amélioration rapide de la sécurité demeure vitale, au moment où la révolte populaire continue de gronder, les Irakiens réclamant la fin de la corruption, des privilèges politiques, du système de patronage et du communautarisme hérités de l’ère Maliki. Beaucoup s’opposent au changement, à commencer par les chefs de milices qu’Abadi voudrait rassembler au sein d’une garde nationale sous contrôle du pouvoir central. L’armée doit retrouver son rôle et servir l’objectif de la réconciliation. Elle jouit, de ce point de vue, d’une résurgence palpable du nationalisme irakien et d’une mobilisation pluricommunautaire.

À l’heure actuelle, malgré un semblant de réorganisation interne et plusieurs limogeages décrétés au plus haut niveau de la décision, officiers et soldats manquent toujours à l’appel. Certains ont quitté le pays par désillusion envers le gouvernement et son incapacité à les soutenir. À défaut d’un armement et de ressources adéquates, ils ont échoué à fournir les efforts nécessaires à la restauration de la sécurité et à la protection des populations, globalement livrées à elles-mêmes — y compris dans les territoires « libérés » — et contraintes à un exode massif lorsqu’elles ne sont pas sauvagement tuées. En octobre 2015, l’OEI assassinait ainsi six femmes d’Al-Anbar suspectées d’avoir envoyé leurs fils combattre dans les rangs de l’armée.

En l’absence d’une stratégie claire et d’un plan d’action cohérent, l’appareil militaire et les forces de sécurité ne pourront opposer qu’une résistance dérisoire aux djihadistes, pour leur part surarmés, surentraînés et lancés dans une guerre d’usure défiant l’ensemble des tactiques conventionnelles. L’aptitude de l’armée à se reconstituer dans les plus brefs délais aura une incidence fondamentale, et ce au-delà du seul niveau militaire. Elle influera sur la préservation –- ou non -– de l’Irak au sein de ses frontières reconnues.