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Géopolitique

L’Iran et la Turquie s’affrontent à fleurets mouchetés

Leurs ambitions régionales s’affirmant de plus en plus, les relations semblent se détériorer entre les deux anciens empires qui rêvent de retrouver leur grandeur perdue. La Turquie est manifestement à l’origine de ce climat de tension avec l’Iran.

Hassan Rohani et Recep Tayyip Erdoğan arrivent pour une conférence de presse conjointe au complexe présidentiel turc à Ankara, le 20 décembre 2018
Adem Altan/AFP

« Zéro problème avec les voisins » : la fameuse stratégie issue de la réflexion d’Ahmet Davutoğlu lorsqu’il était ministre des affaires étrangères de Turquie s’est peu à peu transformée en « zéros voisins sans problème ». L’Iran s’ajoute à la liste des pays qui regardent la politique étrangère de la Turquie avec suspicion et inquiétude.

Jusqu’alors les relations entre les deux pays — dont les échanges énergétiques constituent l’aspect principal des relations commerciales — étaient parvenues à maintenir un état de non-belligérance et même de non-agressivité en dépit de leur positionnement antinomique dans le conflit syrien où la Turquie s’oppose au régime de Damas alors que l’Iran le soutient.

Regain de tension dans le Sinjar

Mais, ces dernières années, les choses se sont envenimées dans la région irakienne du Sinjar puis lors de la crise du Haut-Karabakh. La ville éponyme de Sinjar, au nord-ouest de Mossoul, est un lieu sacré pour les yézidis, une minorité confessionnelle kurde dont la religion plonge ses racines dans les mythologies perses. En 2014, estimant qu’ils étaient des kouffar (mécréants), les djihadistes de l’organisation de l’État islamique (OEI) ont massacré des milliers d’hommes yézidis et ont réduit en esclavage les femmes et les enfants. Les combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), après avoir libéré la région de la présence djihadiste, ont aidé à la constitution de milices yézidis autonomes. Ensuite, le PKK est resté dans le Sinjar comme il l’est sur le mont Qandil, dans le nord-est du Kurdistan irakien.

En janvier, dans le cadre des bonnes relations que la Turquie s’efforce d’entretenir avec l’Irak et le gouvernement régional du Kurdistan (KRG), le ministre turc de la défense Hulusi Akar s’est rendu dans les deux capitales, Bagdad et Erbil. À l’issue de cette visite, le président Recep Tayyip Erdoğan a lancé en guise d’avertissement à propos du Sinjar : « Nous pourrions débarquer soudainement une nuit ». Cette hypothèse est d’autant plus crédible que le 10 février 2021, l’armée turque s’est fourvoyée dans la région de Gara (toujours dans le nord de l’Irak) dans une tentative qui a mal tourné de libération de prisonniers du PKK, de militaires et de membres des services secrets turcs. Un fiasco qui s’est conclu par la mort des 13 prisonniers.

En réponse à cette menace latente d’intervention de la Turquie, Achab Al-Qahf, une milice chiite soutenue par l’Iran, a exigé que « la Turquie cesse ses actes hostiles ; nous nous attendions à ce que la Turquie achève son retrait du territoire irakien, pas qu’elle augmente son intrusion ». En cas d’attaques, la milice a menacé la Turquie de représailles en diffusant une vidéo dans laquelle figurent des missiles Arash de fabrication iranienne.

Pour les Iraniens, la région du Sinjar est stratégique au regard d’un vaste projet de construction d’une autoroute ralliant Téhéran à la Méditerranée, dont le tracé passe par la province de Diyâlâ à 60 kilomètres au nord de Bagdad avant de remonter vers le Sinjar et atteindre la Syrie. Une fois la frontière franchie, l’autoroute continuerait jusqu’à Qamishlo puis Kobané, passerait par le nord d’Alep et se terminerait au port de Lattaquié.

Les Turcs, eux, perçoivent le Sinjar comme un point de jonction dans le nord de l’Irak entre Qandil, base arrière du PKK, et le Rojava syrien tenu par les Forces démocratiques syriennes (FDS) dont le Parti de l’union démocratique kurde (PYD) est la force déterminante. La province de Ninive est aussi un territoire où les Hachd al-Chaabi (Unités de mobilisation populaire, UMP), milices chiites, sont fortement présentes. Intervenir avec l’aviation, les drones et, comme à Gara, des troupes au sol permettrait à Ankara de faire d’une pierre deux coups.

Le dossier empoisonné du Haut-Karabakh

À l’occasion de la guerre dans le Haut-Karabakh, en envoyant plusieurs centaines de mercenaires se porter aux côtés des Azéris ainsi que des drones TB2 fournis par l’entreprise Baykar dirigée par son gendre, Erdoğan a poussé son avantage dans le Caucase grâce à la création d’un corridor entre l’enclave azérie de Nakhitchevan et l’Azerbaïdjan, obtenant ainsi une forme de continuité territoriale et un lien plus rapide entre la mer Noire et la mer Caspienne et facilitant l’acheminement vers l’Europe du gaz azerbaïdjanais à travers le gazoduc transanatolien (Tanap). Il n’a pas manqué non plus d’adopter une rhétorique néo-ottomane, arguant que les Turcs et les Azéris ne formaient qu’une seule nation répartie entre deux États. Une forte minorité azérie vit à l’intérieur des frontières iraniennes. Représentant 25 % de la population, elle joue un rôle majeur dans l’État, l’armée, l’économie, la culture et de la religion. Pour appuyer ses dires, le président turc a lu un poème que les Iraniens ont perçu comme une ode à l’Azerbaïdjan iranien, peuplé d’une importante minorité turcophone. D’où un flot de protestations du côté de Téhéran.

Le président turc, doté des pleins pouvoirs depuis la réforme de janvier 2017, est impliqué militairement dans des conflits régionaux de haute intensité (Libye, Syrie). Le concept de « Patrie bleue », (Mavi Vatan) élaboré par certains de ses amiraux l’a conduit à renforcer sa flotte de combat (dont le dernier exercice au large de la mer Égée s’intitule précisément « Blue Homeland-2021 ») et à contester le tracé de la zone économique exclusive (ZEE) de la Grèce en Méditerranée orientale, riche en hydrocarbures. Quant à la récente victoire de son candidat à l’élection présidentielle de la République turque de Chypre du Nord (RTCN) — non reconnue par l’ONU —, elle lui a permis de mettre un terme à toute hypothèse de réunification de l’île et d’ouvrir la voie à une annexion pure et simple.

L’annexion rampante de la région d’Afrin

Cette volonté d’expansion territoriale de la Turquie s’était déjà vérifiée en 2018. L’opération « Rameau d’olivier » qui avait mené l’armée turque et des membres de l’Armée syrienne libre (ASL) à s’enfoncer de 30 kilomètres dans le territoire syrien et à prendre possession du canton d’Afrin à coup de nettoyages ethniques et de violences à l’encontre de Kurdes installés là depuis le XVIIIe siècle, poussant 130 000 d’entre eux à trouver refuge à Alep. Des Arabes et des Turkmènes sont venus les remplacer, et ceux qui restent sont devenus minoritaires dans leur propre pays. « Le drapeau turc flotte sur les bâtiments, les écoles enseignent en arabe et en turc, les réseaux d’électricité et de téléphone sont connectés à ceux de la Turquie. Les imams et prêcheurs des mosquées sont nommés et payés par la Direction des affaires religieuses (Diyanet) de Turquie. La livre turque est devenue la monnaie des échanges commerciaux »1. Progressivement, le canton d’Afrin s’achemine vers une dépendance administrative du gouvernorat de Hatay en Turquie, c’est-à-dire de l’ancien sandjak d’Alexandrette syrien sur lequel, en 1939, avec l’accord de la France et du Royaume-Uni, Ankara a mis la main.

L’Irak n’échappe pas à l’appétit d’Erdoğan. Non seulement la région du Sinjar, mais aussi les villes de Mossoul et de Kirkouk. En 1925, le vote de la Société des Nations (SDN) qui rattacha le vilayet de Mossoul à l’Irak plutôt qu’à la Turquie avait été contesté par Mustafa Kemal, le premier président de la Turquie moderne, puis par ses successeurs. Au cours de ces excès de hubris qu’il affectionne et sur le thème de la « patrie perdue », Erdoğan fait régulièrement allusion à cette contestation, continuant à revendiquer le rattachement à la Turquie de Mossoul, la métropole sunnite aujourd’hui en ruines après sa libération de l’emprise de l’OEI et du plus grand centre pétrolier de l’Irak, Kirkouk.

Les visées d’Ankara sur Mossoul

De plus, comme le souligne Fehim Tastekin dans Al-Monitor : « L’AKP a eu tendance à voir Mossoul dans le cadre administratif ottoman — c’est-à-dire le Mossoul vilayet, composé des districts de Mossoul, Kirkouk et Sulaimaniyah. En d’autres termes, Sulaimaniyah, Erbil et Dohuk, les trois régions qui forment aujourd’hui le Kurdistan irakien, faisaient partie de la province ottomane de Mossoul ».

Cette « vision » redimensionne de façon significative l’ancienne contestation sur le tracé des frontières Turquie-Irak en incluant le Kurdistan irakien. En clair, pour Ankara le dépeçage de l’Irak est une option. Elle a d’ailleurs déjà été très sérieusement examinée par deux fois. En 1958, lorsque l’Irak et la Jordanie ont tenté un rapprochement en vue d’une union des deux pays, et en 1991, quand les États-Unis ont mené l’opération « Tempête du désert » contre Saddam Hussein. Mais par deux fois, Washington n’a pas donné son feu vert.

De plus à Mossoul, les Iraniens sont actuellement en position de force grâce aux milices chiites irakiennes, les UMP qui, après avoir participé à la libération de la ville en 2018, sont restées sur place. Face à un tel scénario, le ministre iranien des affaires étrangères Jawad Zarif a déclaré dans un communiqué le 21 février : « Nous refusons la présence militaire en Irak et en Syrie de la Turquie, et nous pensons que c’est mauvais ». Ce qui, en dépit de sa formule diplomatique mesurée, ne peut être entendu que comme un avertissement ferme à Ankara.

Rêves de grandeur en Asie centrale

L’année 2020 a vu la Turquie réactiver le panturquisme (ou Grand-Touran), un projet d’unification des turcophones d’Asie centrale hérité d’Enver Pacha, ministre de la guerre de l’empire ottoman durant la première guerre mondiale, farouchement nationaliste et raciste, l’un des instigateurs du génocide arménien. En faisant vibrer les foules de ses supporters à l’évocation de la « Pomme rouge » (Kizil Elma), Erdoğan sait qu’il manipule le symbole par excellence de la domination turque en Asie centrale. En se basant sur une pseudo-homogénéité ethnolinguistique, il évoque l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Kazakhstan.

En 1992, via l’Agence de coopération turcophone (Turk Isbirligi ve Kalkinma Ajansi, TIKA), un organisme gouvernemental, la Turquie avait lancé une tentative de partenariat des politiques culturelle, d’éducation, commerciale et énergétique entre ces États. Moscou, considérant que ces pays de l’ex-Union soviétique appartiennent à son pré carré, avait vertement fait comprendre son opposition à Ankara. Mais quarante ans après, les rapports de force ne sont plus les mêmes. Et le panturquisme d’aujourd’hui (qui délaisse les Ouïghours car avec la Chine, « business is business ») cherche à resurgir en portant, au-delà des cinq pays cités, un regard protecteur sur les Tatars de Crimée et les musulmans des Balkans.

Comme on le voit, les ambitions du « sultan d’Istanbul » ne sont pas minces. Elles servent aussi à dissimuler une situation intérieure où se combinent inflation, chômage, chute du cours de la livre, protestations étudiantes, mesures sécuritaires renforcées, emprisonnements des élus kurdes du Parti démocratique des peuples (HDP). Il est en outre confronté à sa baisse de popularité alors que se rapproche l’élection présidentielle et que les maires d’Istanbul et d’Ankara sont des candidats potentiels tout à fait crédibles.

En contrepoint de cette situation explosive, l’exaltation du fait religieux en guise d’élément de l’identité nationale se poursuit et a trouvé à s’incarner, en 2019, dans la réalisation, pour 90 millions de dollars (75,42 milliards d’euros), de la mosquée de Çamlica, la plus grande de Turquie, et, plus récemment, par la transformation de Sainte-Sophie en lieu de culte, ravivant ainsi le souvenir de 1453 où, pour la première fois, alors qu’un sultan régnait sur tout l’empire ottoman, la basilique était devenue une mosquée.

Téhéran compte sur ses alliés

Face à la poussée expansionniste de son belliqueux voisin du nord, l’Iran, engagé dans un bras de fer avec les États-Unis qui refusent de lever les sanctions tant que Téhéran n’acceptera pas de renégocier les termes de l’accord (JCPoA) conclu à Vienne en 2015, n’a pas les mêmes possibilités militaires et diplomatiques qu’Ankara pour affirmer son ambition d’accéder au statut incontesté de puissance régionale – et, comme elle le revendique depuis la Révolution islamique de 1979, de « patrie » de référence du chiisme.

De plus, la géopolitique invasive de la Turquie (deuxième armée de l’OTAN) ne fait l’objet que d’inconsistantes stigmatisations de la part de l’administration américaine, alors que l’Iran, accusé de soutenir le terrorisme, subit de lourdes mesures de rétorsion.

Pour autant, Téhéran ne manque ni d’alliés stratégiques (comme l’Arménie et la Chine), ni d’obligés comme les milices chiites irakiennes ou le Hezbollah libanais (et, dans une moindre mesure, les houthistes yéménites), ni de soutiens comme le régime syrien de Bachar Al-Assad, ni de supplétifs comme les Hazaras afghans d’obédience chiite qui, fuyant la guerre dans leur pays, se retrouvent pour les plus jeunes enrôlés de force quand ils se réfugient en Iran. L’Iran entretient aussi de bonnes relations avec l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), l’une des deux composantes qui se partagent la maîtrise du Kurdistan irakien. Et, comme elle s’est plu à le relever, l’Iran n’a aucun contentieux avec l’Azerbaïdjan.

Une situation difficile sur le front intérieur

En revanche, à l’intérieur, le régime est aux prises avec des mouvements de protestation tant dans sa province du Balouchistan que dans celle du Khouzestan, ainsi que dans sa province kurde, frontalière avec la Turquie et l’Irak, l’une des plus pauvres du pays. Il y procède à des arrestations massives des défenseurs de la démocratie et des droits des femmes ainsi qu’à des assassinats ciblés de kolbar, ces contrebandiers de la misère qui tentent de franchir les frontières pour écouler leur marchandise.

Par ailleurs, sa situation économique due au blocus américain et à de graves erreurs de gestion reste préoccupante dans la perspective d’une élection présidentielle visant à remplacer Hassan Rohani, fortement critiqué. À ce jour, pour lui succéder, pas moins de sept prétendants sont sur les rangs, tous des « conservateurs » contestant à des degrés divers l’absence de détermination du président sortant.

Il fut un temps où Turcs et Iraniens aimaient à rappeler qu’ils ne s’étaient pas combattus depuis 300 ans. Aujourd’hui, tout laisse à croire que, fragilisée, cette trêve tricentenaire est en voie d’achèvement.

1Communiqué de l’Institut kurde de Paris, 26 février 2021

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