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L’organisation de l’État islamique, de l’autre côté du miroir (1)

« Avec des ennemis comme eux, l’OEI n’a pas besoin d’amis »

L’extension de l’organisation de l’État islamique a provoqué la création d’une coalition hétéroclite de forces qui prétendent vouloir lutter contre elle. En réalité, de l’Iran à l’Arabie saoudite, des États-Unis au régime irakien, chacun défend ses propres intérêts et contribue ainsi à renforcer le « califat ». « Avec des ennemis comme eux, l’OEI n’a pas besoin d’amis », analysent Peter Harling et Sarah Birke, dans une longue réflexion sur les évolutions de la région dont nous publierons demain la seconde partie.

Ils diront :
“Nos yeux ont été trompés. Nous avons été ensorcelés”.
Sourate Al-Hijr (15 : 15)

L’une des particularités de l’organisation qui se fait appeler « État islamique » est son investissement dans le fantasmagorique. Elle a compris d’emblée tout l’intérêt de placer son combat sur le terrain de l’imaginaire, comme meilleur moyen de pallier ses limites dans le monde réel. Même si elle subit des revers sur le champ de bataille, elle fait des incursions dans la psyché collective, et sa brutalité et son goût pour le spectacle gore décuplent sa capacité de persuasion. Peut-être plus que simplement l’incarnation du mal, l’OEI est diabolique : comme le Satan des Écritures, cette créature à l’allure déconcertante qui nous incite finalement à croire que nous sommes dans le droit chemin quand en réalité nous sommes en train de nous détruire.

Cela peut expliquer en partie pourquoi elle commet des crimes qui ne sont pas seulement horribles, mais en outre mis en scène de manière spectaculaire, comme l’immolation du pilote jordanien Moaz Al-Kassasbeh ou la décapitation de vingt-et-un coptes égyptiens sur une plage libyenne. Elle est au maximum de sa dangerosité quand elle interagit avec la psyché, les fantasmes, les frustrations et les peurs, depuis les convertis qu’elle attire jusqu’aux politiques et aux experts.

La sémantique déployée en réponse est éloquente : chacun projette ses propres traumatismes et angoisses. Dans les pays occidentaux, la menace que représente l’OEI a été assimilée à tout et n’importe quoi, d’Auschwitz au génocide rwandais ou au siège de Sarajevo, même si aucun de ces précédents n’a grand-chose à voir avec le phénomène en question. Parmi les musulmans, les comparaisons ont tendance à pointer vers les anciens traumatismes de l’islam. Les sunnites se réfèrent aux khawarij, les premiers radicaux de l’islam, tandis que les chiites établissent un parallèle avec les Omeyyades, la dynastie sunnite à laquelle s’opposaient les partisans d’Ali. Ces conceptions teintées de confessionnalisme entrent en compétition avec l’image que l’OEI se fait d’elle-même comme étant l’incarnation de la camaraderie pieuse, courageuse, impitoyable et égalitaire — une image utopique de l’islam conquérant et unitaire des débuts qu’elle cultive avec soin (et qui fonctionne d’autant mieux que son audience est moins versée dans la culture islamique).

Le temps de l’inconnu

C’est un signe des temps, bien au-delà du Proche-Orient. Nous sortons d’un monde relativement bien défini et intelligible et nous nous trouvons dans un temps de bouleversement chaotique et de réinvention. Par peur de l’inconnu et par nécessité de mettre un nom sur ce qui est en train de se passer, nous utilisons des parallèles et des références historiques erronés. Un jour c’est la fin des frontières Sykes-Picot ; le lendemain la Guerre froide recommence. Les responsables iraniens aiment lire les événements actuels à travers le prisme des années 1980, quand ils menaient une guerre héroïque et traumatisante contre l’Irak de Saddam Hussein et ses bailleurs de fonds.

En Occident, au lieu de nommer un chat un chat, on a tendance à employer un vocabulaire rassurant qui ne correspond à aucune réalité. C’est plus facile de voir un « gouvernement d’unité nationale » à Bagdad plutôt qu’un cabinet profondément déséquilibré et dysfonctionnel. On parle d’une « armée irakienne » pour ce qui n’est qu’un ramassis d’hommes maltraités et souvent corrompus qui se sont enfuis au fur et à mesure que l’OEI avançait en laissant la plupart du temps le combat aux bons soins des milices chiites. On évoque des « cessez-le-feu » en Syrie à propos des capitulations face aux bombardements du régime, au siège et à la famine ; une « Armée syrienne libre » ou plus récemment des « rebelles modérés » pour qualifier les milices anarchiques qui combattent Bachar Al-Assad. Plus la situation empire, plus nous semblons désireux de la décrire comme nous souhaiterions qu’elle soit plutôt que comme elle est réellement.

L’OEI est l’une des nombreuses forces qui déchirent le monde arabe. Mais les réactions qu’elle suscite sont d’une ampleur inégalée, non moins qu’un malaise profond dans toute la région et une « coalition mondiale » de quelque 60 pays proclamant qu’ils vont vaincre la terreur. Ses crimes sont mieux diffusés que d’autres parce que leurs auteurs en font une publicité très efficace. Certains d’entre eux sont seulement répugnants, comme la prise en otage de captives yézidies pour en faire des esclaves. Mais les « gros bras » du mouvement ne sont pas les seuls à violer, mutiler, exécuter sommairement, ni même à décapiter ou à brûler vif. L’utilisation d’armes chimiques à grande échelle contre des civils dans les faubourgs de Damas en août 2013 — sans doute la pire des horreurs perpétrées dans toute la région —, n’a pas suscité beaucoup plus qu’une réponse contrôlée, ambiguë et technique, laquelle a conduit à l’effort en cours de démantèlement du programme d’armes chimiques de Bachar Al-Assad.

Sur le plan militaire, les ambitions expansionnistes de l’OEI ont été relativement faciles à contrecarrer, avec des frappes aériennes et des escarmouches qui se sont révélées suffisantes pour briser son élan vers Erbil dans le Kurdistan irakien, la repousser au barrage de Mossoul, à l’aéroport de Bagdad, dans la ville kurde syrienne de Kobané et à Sinjar. Selon toute vraisemblance, ce groupe appartient à une catégorie d’acteurs qui outrepassent leurs propres forces. Cela ne signifie pas qu’il va s’évanouir dans les airs — il est tout à fait capable de rester — mais que son règne de la terreur sera probablement dépassé dans le futur par un contexte de crises régionales de plus en plus imbriquées.

Une Arabie saoudite sans légitimité

Dans une région en pleine mutation, on a déjà vu l’influence d’acteurs successifs rapidement croître puis décroître. Jusqu’à récemment, la Turquie et le Qatar semblaient tous deux sur la pente ascendante. Le soft power d’Ankara semblait imparable à la veille des soulèvements de la région en 2011 ; Doha était au firmament avant que les islamistes ne s’emparent du pouvoir. Les Émirats arabes unis, un temps partisans d’une politique étrangère discrète, mènent actuellement l’agression généralisée contre les Frères musulmans, notamment au Caire.

Les puissances arabes traditionnelles comme l’Irak, la Syrie et l’Égypte ayant toutes été laminées par des conflits internes ces dernières années, l’Arabie saoudite a eu à assumer le rôle ingrat de leadership. Et ce, en dépit du fait qu’elle manque de légitimité à l’étranger, sans parler de la médiocre capacité de ses institutions à mener à bien, notamment, sa politique étrangère. L’Iran, plus efficace et en pleine ascension (en bonne partie grâce aux erreurs des autres) semble croire qu’il peut forcer ses voisins à accepter sa domination. Et balance entre tolérer les formes de violence les plus gratuites de la part de ses alliés et tenter de se convaincre et de convaincre d’autres qu’il constitue une force à même de garantir la stabilité et la coexistence.

Ambitions des milices

Une semblable ambition anime un éventail d’acteurs non-étatiques. En premier lieu la faction kurde syrienne, le Parti de l’union démocratique (PYD), qui proclamait en 2013 la création d’un État kurde en Syrie sous le nom de Rojava, mais ce n’est déjà plus qu’un vague souvenir. Au Yémen, les houthis, un groupe armé issu de la minorité zaydite principalement basée dans le nord ont conquis la capitale Sanaa et se sont emparé du pays, mais ils n’ont ni l’expérience politique ni un soutien suffisamment large, et encore moins les ressources nécessaires pour l’administrer réellement. Les Frères musulmans en Égypte se sont comportés pendant douze mois comme s’ils étaient propriétaires du pays ; ils sont à présent en prison, en exil ou dans la clandestinité. Le Hezbollah, groupe armé chiite libanais particulièrement compétent, agit tout à la fois comme une puissance régionale et une force strictement confessionnelle (par exemple lorsqu’en 2014 il déroule le tapis rouge pour le catastrophique ancien premier ministre irakien Nouri Al-Maliki, ce qui ne pouvait être compris que comme un affichage malencontreux de la solidarité chiite), apparemment peu au fait de la tension grandissante que suscite l’élargissement de sa sphère d’activité au moment où sa base populaire se réduit.

Dans l’état extrême de confusion et d’angoisse dans lequel se trouve le Proche-Orient, il est relativement facile de profiter d’un bref élan, mais extrêmement difficile de s’y maintenir. La région offre le panorama désolant de dirigeants qui ont échoué, où quiconque paraissant avoir un plan tend à susciter des attentes qui sont en général très vite déçues. Un sentiment profond de cynisme et de lassitude s’ensuit. En conséquence, les stratégies primaires des acteurs régionaux consistent principalement à cultiver le conflit, entretenir les peurs communautaires et jouer la carte de l’absence d’alternatives.

Le jeu cynique des Kurdes ou de l’Iran

Trop souvent, les ennemis de l’OEI ont recours à ces tactiques contre-productives pour masquer leurs petits intérêts. Lorsque les factions kurdes en Irak ont appelé à l’aide au moment où Erbil semblait sur le point d’être conquise, ils ont cyniquement envoyé des troupes pour prendre la ville très convoitée, ethniquement mélangée et riche en pétrole de Kirkouk. L’Iran continue à arroser généreusement d’argent et d’armes les milices chiites irakiennes qui mènent essentiellement ce qu’il faut bien appeler un nettoyage ethnique des sunnites. Ce qui reste d’un État national en Irak, censé tendre la main aux sunnites, est donc profondément érodé. Le commandant en chef de la force Qods des Gardiens de la révolution, Qassem Soleimani, figure régulièrement sur les photos en compagnie des seigneurs de la guerre qui orchestrent les crimes confessionnels ; l’armée de l’air iranienne cible des zones qui font également l’objet de nettoyages. Tout cela au nom de la « lutte contre l’État islamique », et avec la bénédiction de Washington. Le régime syrien a également entrepris de bombarder les civils là où les États-Unis pourchassent les extrémistes, brouillant la ligne de démarcation entre Washington et lui-même. Ce faisant, il est effectivement en train de redéfinir la « guerre contre le terrorisme » dans le sens de l’extension de sa propre répression.

Tout aussi cynique est la Turquie. Après avoir aidé l’OEI en fermant les yeux quand des centaines de combattants étrangers traversaient sa frontière pour passer en Syrie, elle a ensuite utilisé l’attaque de la ville-frontière de Kobané pour faire pression sur les Kurdes insurgés depuis des décennies sur son propre territoire, et sur Barack Obama pour une remise à zéro politique qui inclurait l’éviction de Bachar Al-Assad. Certaines monarchies du Golfe partagent ce dernier objectif, mais contrairement à une Turquie réticente, ils ont rejoint la coalition avec l’intention d’avancer secrètement leurs propres pions. De nombreux gouvernements occidentaux, désireux d’encourager quiconque lutte contre l’OEI, semblent disposés à travailler avec des partenaires existants et potentiels qui ne partagent leurs objectifs que de manière superficielle.

Somme toute, l’OEI a provoqué une réponse qui combine tous les ingrédients nécessaires pour la rendre plus forte : l’intervention militaire occidentale trans-horizon ; une course régionale aux armements dans la mesure où plusieurs pays se précipitent pour fournir de l’argent et des armes à des intermédiaires improvisés (dont les plans factieux et parfois sectaires dégradent encore plus des institutions étatiques en décomposition et exacerbent les fractures sociales) ; et la répression grandissante des libertés civiles tandis que des structures de pouvoir passéistes (mais officiellement laïques) se consolident. Avec des ennemis comme eux, l’OEI n’a guère besoin d’amis.