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L’organisation de l’État islamique, de l’autre côté du miroir (2)

Une posture occidentale fluctuante, contradictoire et court-termiste

Suite de l’analyse dont nous avons publié hier la première partie.

Au cœur de ce théâtre de l’absurde, l’OEI occupe la scène principale et capte toute notre attention, comme si elle était le problème primordial à résoudre et non un sous-produit de tous les autres problèmes non résolus. Confessionnalisme, fracture entre laïques et islamistes, rivalité stratégique entre l’Iran et l’Arabie saoudite et barbarie d’une version nihiliste de l’islam (une culture morbide implicitement définie comme sunnite, bien que les milices chiites et les forces laïques commettent également beaucoup de crimes monstrueux) : les explications classiques de l’escalade de la violence éclipsent les dynamiques sous-jacentes dans la région diagnostiquées dans les premiers moments des soulèvements de 2011.

Parmi les problèmes de fond figurent la lutte pour définir la légitimité politique, la disparition des grands paradigmes idéologiques (remplacés, au mieux, par la nostalgie d’un âge d’or insaisissable ou par des utopies millénaristes), le retrait de l’État et la montée des mouvements sociaux, notamment islamistes, qui remplissent le vide qui a suivi, la transformation des villes en raison de la mobilité sociale et géographique, le rétrécissement du fossé éducatif et matériel entre riches et pauvres, la révolution de l’information et sa redéfinition des identités individuelles, collectives et transnationales. L’effondrement de l’« ordre régional » est dialectiquement lié à son homologue international, qui est devenu une source supplémentaire de confusion et d’escalade de la violence plutôt que de retenue et de réglementation.

La plupart de ces problèmes ne sont pas nouveaux : le Proche-Orient termine un chapitre plutôt qu’il n’en ouvre un nouveau. Dans le monde arabe, le XX e siècle a été fait d’expériences malheureuses, d’accumulation de problèmes, de solutions avortées dont la réponse a été un isolement croissant. La préoccupation première de l’Occident dans la région a toujours été de contenir l’ambition soviétique, le radicalisme arabe, l’islamisme sunnite et chiite, l’Irak et l’Iran, « l’axe de la résistance », etc. Ceci combiné avec une succession de demi-victoires militaires (telles que la crise de Suez de 1956, la guerre d’Octobre en 1973 et la résistance du Hezbollah à Israël en 2006) et de défaites traumatisantes (au lendemain de la première guerre mondiale en 1918, le conflit israélo-arabe après la création d’Israël en 1948, la guerre de juin 1967, la guerre du Golfe en 1991 et l’invasion de l’Irak en 2003), a installé un climat généralisé de doute de soi et une crise d’identité à multiples facettes.

Vacuité du leadership

Les soulèvements de 2011 n’ont fait qu’aggraver les problèmes. Ils ont mis en lumière l’échec des élites – qu’elles soient laïques, islamistes, religieuses, basées sur une minorité, à penchant sécuritaire ou tribales – fût-ce à commencer de répondre à tous ces défis. Les éléments des sociétés arabes qui ont été salués comme porteur d’alternatives, tels que les nouvelles élites du monde des affaires, se sont avérés fatalistes : ils ont été habitués à traiter avec des pouvoirs cleptomanes et défaillants. Plutôt que de faire pression en faveur du changement, ils ont préféré faire le dos rond ou lier leur sort à quiconque pouvait offrir encore un soupçon de stabilité. Les seules « élites » qui semblent avoir quelque chose d’intéressant à dire sont les artistes et des entrepreneurs sociaux, la plupart du temps plus jeunes, dont la capacité d’influencer sur le cours des événements reste pour l’instant très faible.

C’est la persistance de cette vacuité du leadership arabe qui produit les cycles d’expansion et de ralentissement mentionnés dans la première partie de l’article publiée hier. L’ancien émir du Qatar Cheikh Hamad, le président turc Recep Tayyip Erdogan, le prédicateur sunnite libanais Ahmed Al-Assir, le « calife » de l’OEI Abou Bakr Al-Baghdadi, –- tous ont, de différentes manières, proposé des réformes audacieuses pour combler le vide, tout comme l’Iranien Qassem Soleimani, le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah et les seigneurs de la guerre irakiens tels que Qaïs Al-Khazali, de l’autre côté de ce qui est devenu une division confessionnelle. Leurs egos, exaltés du temps de leur célébrité, continuent de les pousser, même si leur base populaire se réduit de plus en plus à des groupes factieux incapables de soutenir leurs ambitions délirantes. Bientôt, leurs tentatives de prise de contrôle régional se résumeront à prêcher pour des convertis.

En parallèle, quelques-unes parmi les formes les plus établies, les plus traditionnelles de leadership ont tenté de réaffirmer leur pouvoir, sans plus de succès. L’exemple le plus évident est le régime égyptien reconstitué sous Abdel Fattah Al-Sissi –- l’archétype des élites sortantes qui tirent parti des défauts des élites émergentes pour s’offrir un come back, tout en ne faisant rien pour réparer leurs anciens échecs. Cette dynamique est évidente à la fois dans les pays en transition et à l’échelle régionale, dans la mesure où les régimes ont évité tout conflit sérieux – tels les monarchies du Golfe et l’Algérie – et invoqué la mauvaise fortune des autres pour justifier leur immobilisme. Des établissements religieux comme Al-Azhar au Caire, la Marjaya à Nadjaf ou encore les riches oulémas de Syrie ont eux aussi quelque chose à faire pour restaurer l’autorité morale dont ils jouissaient avant d’abandonner le terrain à un désastreux tête-à-tête entre différentes déclinaisons des hystéries séculière et islamiste.

De nouveaux mouvements politiques sans programme défini

On a vu deux changements radicaux dans la brèche ouverte en 2011. Le premier est l’apparition sans précédent d’un espace public. L’utilisation politisée des médias sociaux a donné voix à des gens qui ont longtemps été d’avides consommateurs d’information, mais dont les opinions étaient circonscrites à la sphère privée. La seconde est le passage de structures hiérarchisées à des modes d’organisation plus informels, de la base au sommet. Les nouveaux mouvements politiques ne représentent pas une idéologie mais expriment plutôt — et en viennent à incarner —, un sentiment, un zeitgeist. Ils puisent dans une variété de frustrations, de fantasmes et de peurs et construisent leur influence sur cette base, au lieu de commencer avec une vision claire, de développer les cadres et structures pour la réaliser, puis de lutter pour prendre le pouvoir et transformer la société avec un vrai programme.

Ces nouveaux mouvements utilisent le besoin de sécurité relative des populations pour établir une trame intelligible de référence politique et culturelle, et pour la représentation là où il n’y a aucune confiance dans l’État. Ils servent des intérêts concrets dans le cadre d’un processus continu de décentralisation, dans lequel le pouvoir, notamment le pouvoir d’État, est de plus en plus diffus. Ils s’imposent par un avantage comparatif à un moment où tous les acteurs sont moins performants, définissant des critères minimaux en termes d’attentes populaires. Leur principale séduction réside dans le fait qu’ils rivalisent avec des récits victimaires.

L’« État islamique » est un parfait exemple de cette tendance, mais il n’est pas le seul. Des vigies chiites en Irak remplissent la même fonction, et un certain nombre d’acteurs traditionnels s’y alignent également. Sous le vernis de cohésion offert par Bachar Al-Assad, le régime syrien se fragmente et se radicalise tandis que les milices tiennent l’affiche. C’est vrai aussi de l’opposition syrienne ; toutes les parties ont également échoué à présenter une vision qui puisse transcender les affects des électeurs qu’ils prétendent représenter. Le Hezbollah a déplacé son objectif, du combat contre Israël à celui contre d’autres musulmans et à l’élargissement de sa base de recrutement, de sorte qu’il compromet sa prétention à être un mouvement de résistance idéologiquement consistant, hautement professionnel et non sectaire. Les factions kurdes qui avaient adopté une politique et un mode de gouvernance se redéfinissent comme militaristes, une option qui emporte le soutien du peuple et le distrait de leurs nombreuses faiblesses.

Une hiérarchie morale arbitraire

Alors que le Proche-Orient se tourne vers des formes de leadership plus communautaires, l’Occident ne fait qu’empirer les choses. Au lieu de penser de manière stratégique et à long terme, il a privilégié certaines formes de violence sur d’autres, introduit une hiérarchie morale arbitraire entre les différents acteurs et fourni une aide politique et militaire à quiconque se trouvait au bon endroit au bon moment. Il approuve explicitement ou involontairement la montée des milices chiites pro-iraniennes qui opèrent sous couvert du gouvernement irakien. Il militarise un ensemble fragmenté de factions kurdes présentes sur un certain nombre de lignes de failles régionales. Et aggrave encore le terrible conflit syrien en frappant des cibles djihadistes et en réhabilitant du bout des lèvres le régime Assad, le tout sans aucun plan global. Des mesures que les gouvernements occidentaux estiment purement techniques et politiquement neutres en réponse à la menace immédiate que représente l’OEI mais qui vont avoir dans les années qui viennent des répercussions imprévisibles.

Il ne s’agit là que du dernier avatar de la posture occidentale qui s’est révélée remarquablement contradictoire, fluctuante et court-termiste. Ces dernières années nous sommes passés d’une idée à l’autre, à la différence de la Russie et de l’Iran qui, quoi qu’on puisse penser de leur politique, ont clairement fixé leurs objectifs, développé des stratégies et consacré les ressources nécessaires pour les mettre en œuvre. L’Occident est passé en un clin d’œil du scepticisme le plus absolu concernant un quelconque changement au tout début des printemps arabes de 2011 à un enthousiasme naïf pour l’idée d’une démocratisation instantanée qu’elle a cru possible jusqu’au changement de régime en Libye (un vœu similaire, tacite et inaccompli a concerné la Syrie). Puis il a eu peur de l’audience grandissante de l’islamisme constatée dans les élections et s’est recentré sur des aspects secondaires, comme la crise humanitaire ou la montée du militantisme tout en tentant de se rattraper par des processus inutiles, à l’image des négociations de paix de Genève pour la Syrie. Début 2014, l’Occident a jeté l’éponge et essayé de prendre de la distance avant de revenir dans la région en représailles à la prise de la ville irakienne de Mossoul par l’OEI en juin de cette même année.

Non seulement l’Occident n’a pas déterminé d’objectifs à long terme, mais il n’a même pas su voir la réalité à travers ne serait-ce qu’une seule de ces réponses irréfléchies. C’est comme si chaque nouveau problème détournait les gouvernements occidentaux des précédentes politiques. Leur confusion a aggravé la situation au lieu de lui permettre de jouer un rôle stabilisateur. L’OEI est à la fois le résultat et l’échappatoire occidental des effets cumulés de politiques bancales.

Les États-Unis en particulier continuent à chercher désespérément comment s’impliquer sérieusement dans les problèmes de la région. Ils ont déroulé un « récit » sophistiqué sur la guerre contre le terrorisme qui cache à peine l’absence d’une véritable stratégie. En avoir une supposerait de s’attaquer aux causes profondes de la crise en Irak et en Syrie : un échec politique systémique. Il faudrait également admettre que le processus de construction de l’État a déraillé en Irak et qu’il n’y a plus ni gouvernement ni armée avec lesquels travailler. Au lieu de cela, Washington continue de se trouver des raisons de croire que l’on peut laisser sans fin pourrir la situation en Syrie ; renforcer l’Iran en ne le responsabilisant pas sur son rôle dans la région ; et, de façon générale, faire semblant de jouer un rôle dans une région du monde qu’ils considèrent comme économiquement moins pertinente, stratégiquement marginale, politiquement immature et livrée à des États en ruine et à des guerres par procuration auxquelles Washington n’a pas la capacité de mettre fin. D’une certaine façon, les bombardements aériens sont devenus un moyen de simplifier les questions tout en tenant à distance les sociétés et leurs complexités.

Des mots durs, des frappes en forme de piqûres d’épingles

Tout ceci est un reflet de tendances plus larges, plus profondes dans la sphère politique occidentale. Le processus d’élaboration des politiques est de plus en plus dominé par les relations publiques, dans la mesure où les événements spectaculaires entrainent à faire dans l’urgence des déclarations qui par la suite inspirent et limitent les mesures concrètes qui doivent être prises pour « coller » à un récit plutôt qu’à une stratégie –- c’est-à-dire à un ensemble d’intérêts et d’objectifs bien définis et réalisables avec les moyens disponibles. L’ironie dans notre approche de l’OEI consiste à l’identifier comme une menace primordiale alors que les outils déployés pour s’attaquer à elle sont encore essentiellement symboliques (des mots durs, des frappes en forme de piqûres d’épingle et des promesses molles). L’organisation, dans ce sens, est devenue un prétexte à l’inaction face aux problèmes dans la région, dont elle est pourtant issue .

Soyons justes : les problèmes du Proche-Orient sont éminemment complexes et il n’y a pas de solution simple. En outre, il n’y a aucune raison d’attendre ni même d’espérer que les gouvernements occidentaux, étant donné leurs antécédents en la matière, règlent le sort des peuples dans le monde. En même temps, les enjeux sont réels et il est trop facile de renvoyer à une forme d’exceptionnalité arabe. Le monde arabe est davantage partie des sociétés occidentales que nous ne voulons bien l’admettre. Les événements qui s’y déroulent ne résonnent pas seulement avec les questions d’immigration ; la plupart des tensions sociales, économiques, politiques et écologiques qui y sont à l’œuvre ont en fait une portée internationale. C’est un test pour la capacité des Occidentaux à faire plus que recourir encore et toujours à des politiques identitaires et sécuritaires, dont les coûts sont en hausse. La guerre contre « l’État islamique » est la dernière illustration du prix de plus en plus exorbitant à payer pour une transition qui a échoué et qui demeure cependant nécessaire.

Que faire alors ? La réponse est d’ordre pratique. Les gouvernements occidentaux peuvent jouer un rôle positif de stabilisation s’ils clarifient leurs intentions (et donc s’ils comblent l’écart entre des objectifs trop ambitieux et des moyens médiocres) ; s’ils évaluent ce qu’ils peuvent rapidement obtenir (en particulier traiter de manière adéquate la dangereuse crise humanitaire syrienne dont les conséquences en termes d’émigration, de radicalisation et de déstabilisation des pays voisins figurent parmi les défis les plus sérieux auxquels nous sommes confrontés) ; et s’ils lient systématiquement le soutien justifié des structures étatiques existantes aux réformes fondamentales à la traîne. Ce dont le Proche-Orient a vraiment besoin c’est de sympathie, de patience, de cohérence et de ressources adéquates. En d’autres termes, les Occidentaux devraient donner précisément ce dont ils semblent manquer le plus.