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La banalité de l’État islamique

Une insurrection comme une autre ?

L’attention des médias occidentaux, concernant l’organisation de l’État islamique (OEI), porte essentiellement sur sa dimension religieuse et sa violence. Certains analystes tentent de trouver un sens à son idéologie, ainsi qu’à la démarche de ceux qui font le choix de la rejoindre. D’autres avancent que sa capacité apparemment sans limite à brutaliser et terroriser a peu d’équivalents parmi les organisations violentes, à tel point qu’Al-Qaida l’a désavoué. En réalité, les agissements de l’OEI ne constituent pas un cas unique dans l’histoire récente et toute analyse qui se limite au fait religieux passe à côté de ses finalités politiques.

La couverture médiatique s’est focalisée d’abord sur le caractère exceptionnel de la violence de l’organisation de l’État islamique (OEI). Dans l’orchestration de ses meurtres et dans la façon dont il les livre en images aux yeux horrifiés du monde entier, ce groupe serait sans équivalent. Cependant, le dépeindre ainsi, c’est oublier notre malheureuse Histoire — y compris notre histoire récente —, nourrie d’extrêmes violences contre des populations civiles à des fins politiques. On peut difficilement affirmer que les actions de l’OEI sont plus atroces que celles commises par les Khmers rouges au Cambodge, la Résistance nationale mozambicaine (Renamo) au Mozambique dont les combattants sont devenus des spécialistes des enlèvements, viols et mutilations de femmes, hommes et enfants, ou que l’usage systématique, en tant qu’arme, des violences sexuelles pendant la guerre de Bosnie. De même, les décapitations mises en scène par ce groupe ne sont pas plus effroyables que les milliers de « disparitions forcées » opérées en coulisses dans le conflit du Salvador. En termes de violence, la seule différence entre eux et l’OEI est que ce dernier œuvre à l’ère des réseaux sociaux et qu’il utilise ceux-ci au maximum pour provoquer la peur.

D’autres exemples similaires

L’OEI n’est pas un cas unique de mobilisation d’une interprétation théologique comme élément d’une campagne politico-idéologique. En Indonésie, au lendemain de l’indépendance de cette colonie hollandaise en 1948, le mouvement Dar al-islam a voulu créer un État islamique et ses combattants ont déclenché des rébellions violentes. En Ouganda, le mouvement Lord’s Resistance Army (LRA) et son prédécesseur, The Holy Spirit Movement, avaient pour objectif d’établir une théocratie fondée sur les Dix Commandements. La LRA est aujourd’hui responsable de l’un des plus longs conflits en cours en Afrique.

L’OEI n’est pas non plus la seule organisation à rejeter des frontières existantes. En Indonésie, la Jamaa islamiya qui a succédé dans les années 1990 à Dar al-islam prônait un État islamique recouvrant l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, une partie de la Thaïlande et les Philippines.

Ce n’est pas non plus la seule organisation violente à avoir développé des réseaux de trafiquants et d’intermédiaires pour garantir des revenus énormes à partir de ressources naturelles comme le pétrole. Elle est emblématique de ces organisations rebelles ou terroristes qui capitalisent sur la faiblesse politique et institutionnelle des États où ils sont implantés pour lancer des opérations militaires et contrôler des territoires.

Elle ne se démarque pas plus quand elle crée avec succès dans les villes conquises son propre système de gouvernance civile. C’est vrai que dans des villes comme Raqqa en Syrie, l’OEI a collecté des impôts, construit des infrastructures, mis en place une police de la circulation et fait fonctionner les boulangeries, tout en imposant des codes sociaux stricts sous la menace de sévères sanctions pour les comportements déviants, dont l’exécution publique. Ceci dit, en Inde, en plus de créer des structures de gouvernance sophistiquées, les naxalites avazient leur propre système bancaire. Les rebelles érythréens entretenaient quant à eux une usine pharmaceutique tout en animant une branche humanitaire qui travaillait avec des ONG internationales, tandis que leurs voisins les rebelles tigréens mettaient en œuvre une réforme agraire globale. L’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita) avait développé un système postal avec des timbres internationalement reconnus alors qu’il était en conflit violent et intense avec les États officiels établis. Et comme l’OEI aujourd’hui, de nombreux groupes, y compris la National Resistance Army en Ouganda ou les rebelles maoïstes népalais, avaient un code de conduite pour leurs combattants, avec des sanctions en cas de violation qui incluaient l’exécution des coupables.

Les critiques diront qu’à la différence des autres groupes, l’OEI est unique par sa volonté de modifier l’ordre politique international en poursuivant son objectif de créer un État islamique. Certes, c’est une aspiration radicale qui surpasse les autres organisations en termes de ferveur révolutionnaire et d’échelle. Mais elle demeure justement cela — une aspiration — et l’histoire des conflits n’a pas manqué de cas de la sorte, jugés menaçants, révolutionnaires et formidables en leur temps. Le discours reste un discours.

Pour une analyse politique

L’objectif ici n’est pas de nuancer la menace posée par l’OEI. Il s’agit de souligner que, dans une perspective comparatiste, elle n’est pas si exceptionnelle que cela. La resituer dans une perspective théorique et historique plus large — c’est-à-dire au-delà du cadre du « terrorisme islamiste » et au-delà de la période post-11-Septembre — est important, car exagérer ce qui la distingue revient à déformer la menace qu’elle représente, à renforcer sa légitimité sans le vouloir et, pire que tout, à faire le jeu de ses chefs.

Le fait que le comportement de l’organisation de l’État islamique (OEI) soit semblable à celui de tant d’autres organisations militantes — et cela en dépit de tous ses efforts pour se présenter comme la seule vraie avant-garde d’un État islamique — suggère à l’inverse l’existence d’une logique stratégique sous-jacente. Et devrait pousser les experts à traiter le groupe comme un acteur politique et à chercher à identifier ses buts politiques, ses capacités, ses moteurs et ses calculs stratégiques. Ceux qui travaillent sur les conflits et les soulèvements ne seront pas étonnés par le développement de services sociaux et médicaux, ni par le fait que l’OEI fasse payer des impôts aux résidents locaux, possède une organisation à la structure élaborée (qui n’apparait pas bien différente de l’organigramme d’autres groupes insurgés), impose une discipline stricte parmi ses combattants et tue de façon sélective. Ce sont des comportements « classiques » de la part d’acteurs armés non étatiques disposant d’une certaine force militaire.

Une analyse centrée sur la dimension religieuse apparaît moins utile. Non que l’aspect religieux ne soit pas important : il contribue à mobiliser autour du groupe, attire des flots de nouvelles recrues et menace les gouvernements et populations occidentales islamophobes exactement de la manière souhaitée par le groupe. Mais toute analyse de l’idéologie de l’OEI qui ne s’interroge pas sur les choix du groupe pour formuler et propager son idéologie de la façon dont il le fait risque de se détacher du champ politique et de servir potentiellement de relais non critique au discours du groupe.

En revanche, une analyse centrée sur l’acteur ne se contente pas d’interroger le discours et les actes de l’OEI ; elle s’intéresse aux raisons et aux finalités. Car même des leaderships extrémistes et apparemment fanatiques sont rationnels et stratégiques. Ils décident constamment, à partir d’évaluations de situations, des meilleurs modes d’action pour atteindre leurs objectifs, que ce soit au sujet du renforcement de la force militaire, du contrôle des territoires ou des populations. C’est ainsi, notamment, que l’OEI a mis son idéologie en sourdine pour faire alliance avec ce qui reste du parti Baas de Saddam Hussein. Les chefs de l’OEI exercent leur pouvoir bien au-delà de la religion, alors que les médias font comme s’ils en n’étaient que des adeptes aveugles, comme si leur idéologie était d’origine divine et non pas conçue et propagée méthodiquement.

La prudence commande de ne pas faire d’hypothèses infondées sur les raisons des agissements de ses combattants et de considérer la pluralité des motivations. Les fantassins de base proclameront toujours qu’ils obéissent à une injonction divine pour justifier leurs campagnes quotidiennes de destruction et leurs tueries. Ils ne peuvent pas faire autrement s’ils veulent survivre, même si les uns et les autres ont rejoint l’organisation pour toutes sortes de raisons, parmi lesquelles certainement la conviction religieuse, mais aussi le goût de l’aventure, la vengeance, la pression de l’entourage, la coercition, la corruption et bien d’autres encore. Conclure que l’explication de leur comportement est à chercher exclusivement dans leur dévotion religieuse revient à largement sous-estimer la nature humaine et à accepter sans distance critique la propagande de cette organisation.

Les gens ne font pas ce qu’ils font parce qu’ils sont musulmans, chrétiens, serbes ou hutus, ni parce que l’islam, le christianisme ou toute autre ancienne haine raciale leur dicte de le faire. Ils font ce qu’ils font parce qu’ils pensent que cela les aide à atteindre certains objectifs. L’analyse qui se focalise sur la dimension religieuse est une impasse qui nous empêche de nous demander si dans les mêmes circonstances, ces mêmes acteurs agiraient différemment s’ils adhéraient à une autre religion ou une autre idéologie.