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La bataille du prêche du vendredi en Égypte

Bras de fer entre Al-Azhar et le ministère des affaires religieuses

Le gouvernement égyptien a échoué à imposer un prêche unique le vendredi pour toutes les mosquées. Al-Azhar, la grande institution religieuse sunnite, qui avait pourtant soutenu la prise de pouvoir par l’armée en juillet 2013, s’y est fortement opposée. Mais les autorités politiques n’ont pas pour autant renoncé à contrôler ce qui se dit dans ces lieux de culte, officiellement au nom de la lutte contre l’extrémisme religieux. La bataille continue.

Le ministère égyptien des awqaf (biens religieux), en charge des mosquées et imams, avait eu une nouvelle idée : l’instauration du « prêche écrit ». Il serait désormais obligatoire pour tout imam de prononcer, papier en main, un prêche rédigé d’avance, sur un sujet déterminé par le ministère. Le même dans toutes les mosquées du pays, chaque vendredi. Le ministère voit dans cette nouvelle orientation « un intérêt légitime, d’ordre national ». Il s’est aussitôt vu opposer un refus, en bloc, de la part du comité des grands oulémas d’Al-Azhar. Le ministère a réaffirmé que la décision en la matière lui revenait, et à lui seul. S’agit-il d’une fitna1, une discorde entre les deux institutions majeures en charge des affaires de l’islam dans le pays ?

Une directive présidentielle

Dans le contexte des luttes politiques que l’Égypte a connues depuis la mise à l’écart des Frères musulmans en juillet 2013, le ministère des awqaf s’est efforcé d’intervenir régulièrement dans les prêches du vendredi, sur le fond comme sur la forme, afin de « couper court, selon ses propres termes, « aux tentatives des Frères musulmans et de leurs sympathisants d’utiliser la chaire des mosquées comme tribune de leur combat politique ». Cette décision d’intervenir systématiquement était apparue fin janvier 2014 dans un communiqué officiel rappelant aux imams qu’ils seraient dorénavant comptables de tout manquement au respect des thèmes décidés pour l’harmonisation des prêches. L’appel lancé début 2015 par le président Abdel Fattah Al-Sissi à un renouvellement du discours religieux dans le but de mieux lutter contre l’extrémisme a été exploité avec opportunisme par le ministère. Il l’a traduit par l’obligation pour le prêcheur du vendredi d’apparaître concrètement muni de feuillets lui permettant de lire son sermon. Le ministre des awqaf2 avait déclaré qu’il commencerait par donner l’exemple, ce qu’il a effectivement fait, étant lui-même cheikh.

En raison toutefois d’avis très partagés sur la question, le ministère a formé un comité d’oulémas chargé de la préparation et de la rédaction des prêches, et d’un contrôle systématique des sermons prononcés. Il a indiqué qu’il s’agissait de se montrer fidèle à la vocation du prêche, sans autre motivation d’ordre politique.

Confrontation et désobéissance

De son côté, le Comité des grands oulémas d’Al-Azhar a annoncé son rejet de la décision : dans un communiqué de son centre des médias, il a invoqué notamment l’article 7 de la Constitution égyptienne selon lequel Al-Azhar est la principale autorité de référence pour les questions religieuses touchant l’islam. Il lui incombe la mission de promotion et diffusion des sciences de la religion. Dans les motivations de son refus, Al-Azhar a avancé l’argument du risque de rigidifier le discours religieux, de niveler la pensée religieuse, la rendant inapte au débat d’idées et dépourvue de toute force de persuasion. Il a souligné qu’il valait mieux améliorer la formation des imams et ouvrir leur horizon culturel plutôt que leur enjoindre de lire un prêche rédigé.

Au même moment, un certain nombre d’imams intégrés au sein du ministère des awqaf lançaient une campagne dont le slogan « Nous sommes tous Tayebb » (NDT. Du nom du cheikh d’Al-Azhar) rendait public l’alignement sur la position de l’institution d’Al-Azhar en matière de prêche dicté, considérant que ce dernier est en contradiction avec la nécessité de renouveler le discours religieux. Position rejetée par le ministère, par la bouche de son chef du département religieux, qui indiquait de son côté que le ministère était désormais engagé dans la généralisation du prêche écrit, et qu’il allait organiser de nouvelles réunions avec les dirigeants religieux et les imams dans un effort de pédagogie visant à « convaincre sans contraindre ». Faisant publiquement fi de la position d’Al-Azhar, le ministre lui-même déclarait que la question ne concernait que son ministère, lequel avait confié cette mission à ses propres imams et à personne d’autre. Selon le site du ministère, la nouvelle orientation s’appuyait sur un récent sondage où il apparaissait que 63 % des Égyptiens souhaitaient une homogénéisation du prêche, lequel témoignerait ainsi de la « grandeur d’un projet intellectuel visant à la promotion de l’esprit des lumières ».

On a pu observer, le vendredi qui a suivi la controverse, qu’un grand nombre d’imams ne s’estimaient nullement engagés par la décision du prêche écrit. À leur tête venait l’imam de la célèbre mosquée Omar Makram, proche de la place Tahrir : le prêcheur est apparu les mains vides, signifiant un refus implicite de la décision. Le prêcheur de la mosquée d’Al-Azhar a pour sa part ostensiblement manifesté sa dissidence, allant jusqu’à rejeter le thème dicté du jour, à savoir celui de l’hygiène, auquel il a préféré celui de l’unité nationale et des droits des chrétiens en islam.

Le discours religieux : renouvellement ou embrigadement ?

Durant ces trois dernières années, le ministère des awqaf s’est employé à réduire l’importance du prêche du vendredi, le vidant de tout apport personnel des imams, de leur créativité, leur talent ou leurs thèmes propres. Il semblerait à présent que le discours religieux entre dans une nouvelle phase de restriction et de rigidification. Sans doute le ministère ne mesure-t-il pas à quel point il engage le citoyen et la religion dans une nouvelle polémique de nature à élargir le fossé entre la population d’une part, l’État et la religion de l’autre.

Alors que s’envenime la lutte que se livrent les deux institutions religieuses majeures du pays, les Égyptiens, pour leur part, considèrent le prêche du vendredi comme un simple rituel. Y assister est une obligation qui ne leur apporte pas de bienfait spirituel ou religieux particulier.

1Dans son acception la plus courante, le terme de fitna désigne des dissensions, des troubles, voire une guerre civile au sein de l’islam. Il s’agit d’un phénomène particulièrement redouté par les oulémas, docteurs de la loi musulmane, car il renvoie à l’histoire des grandes luttes internes des premiers temps de l’islam et évoque le risque de schismes politico-religieux mettant gravement en danger la foi des croyants. La plus grande fitna est celle qui a suivi l’assassinat du calife Othman, en 656, la désignation de Ali comme imam, la bataille de Siffin, et la prise de pouvoir par Mou’awiya. C’est de cette « Grande Discorde » que date la fracture la plus importante de l’islam entre sunnites et chiites. Le terme recouvre également d’autres schismes moins marquants et des troubles plus localisés, dans l’histoire musulmane. Ce sens de « lutte fratricide » a prévalu sur le sens premier du mot, qui est celui d’une mise à l’épreuve du métal par le feu. L’épreuve au sens religieux devient celle d’une tentation à laquelle est exposé le croyant.

2NDLR. Mohamed Mokhtar Gomaa.