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La Méditerranée au carrefour des turbulences migratoires

Une gestion sécuritaire et démagogique

Le 27 mai dernier, Orient XXI a réuni à l’université Mohamed V de Rabat une dizaine de chercheurs et universitaires d’Europe et de pays arabes pour débattre des questions migratoires en Méditerranée.

Jadis pont entre ses deux rives, la Méditerranée est devenue une frontière et une ligne de fracture politique, économique, démographique, sociale. Elle constitue désormais un espace migratoire plus périlleux que les voies terrestres. Les migrations qui se sont accélérées depuis les premiers soulèvements des peuples arabes ont changé de nature, de destination et d’ampleur. Les pays du sud deviennent à leur tour des terres d’asile et plus seulement des lieux de départ ou de transit. Au Nord comme au Sud les réponses politiques sont à la fois anciennes et nouvelles. L’observateur le moins averti ne peut que constater l’inadéquation des politiques qui sont peu à peu mises en place. Elles sont faites de contrôle, de dissuasion et de répression. Tant au Nord qu’au Sud, la fermeture des frontières et les mesures de dissuasion prises à l’encontre des migrants sont des outils politiques utilisés par les gouvernements.

Le texte qui suit représente un résumé des propos tenus par les animateurs de la rencontre de Rabat. Il est complété par un dossier sur les phénomènes migratoires, constitué par ceux qui ont participé à cette rencontre.

Au cours des dernières années, la Méditerranée est devenue le théâtre de migrations sans précédent par l’importance des flux, mais aussi par le nombre de décès en mer. Au-delà du nombre et de l’aspect tragique de ces décès d’adultes et de jeunes enfants dont les images ont été largement diffusées, toute la donne migratoire se trouve aujourd’hui profondément modifiée. Au sud de la Méditerranée, des pays traditionnellement de départ deviennent des pays d’accueil et doivent, dans l’urgence, appliquer des politiques migratoires la plupart du temps construites en fonction des agendas européens. Dans l’Union européenne (UE), la politique et les instruments disponibles pour réguler ces arrivées se trouvent en total décalage par rapport à la réalité des flux. Peut-être est-ce dû au fait que l’Europe ne se conçoit pas comme terre d’immigration, contrairement au Canada ou aux États-Unis.

Ces situations nouvelles issues des bouleversements observés ces derniers temps dans la géopolitique régionale ont été au centre des interventions lors de la rencontre d’Orient XXI organisée à Rabat. Des chercheurs travaillant de longue date sur la question migratoire étaient invités à débattre de ces problématiques anciennes qui se posent différemment aujourd’hui.

Au sud, des politiques sous influence

Dans l’espace méditerranéen, le phénomène est vécu diversement selon les pays. En Algérie, les articles de presse qui traitent de la question montrent que la figure du harraga, le migrant qui « brûle les frontières »1 est construite. Il est perçu tantôt comme criminel, aventurier, sorte de héros romantique ; tantôt comme victime. Des chansons populaires lui sont consacrées. Dans tous les cas, le récit qui en est fait, notamment à travers les dessins de presse, est difficile à vivre pour les Algériens. Comment pourraient-ils accepter que leurs compatriotes veuillent quitter le pays dans les conditions que l’on sait ? Un pays qui s’est battu pour son indépendance, qui regorge de richesses pétrolières et qui a même tenté l’ouverture du système politique en 1989, est-ce là le paradoxe algérien ? Pour les candidats à l’émigration pourtant, partir est une nécessité. C’est aussi un acte politique. Les migrants sont les victimes d’un ordre sociologique et d’un système politique. Au fond, lorsqu’articles et dessins de presse les décrivent, ils évoquent aussi et surtout les problèmes de l’Algérie.

Le Maroc et la Turquie semblent vivre des situations opposées. Alors que le Maroc accueille peu de migrants (115 000 pour un pays de 34 millions d’habitants), il s’est doté d’une politique migratoire qui a été voulue et accompagnée par l’UE. Comme certains pays du sud de l’Europe, le Maroc a régularisé des migrants (17 000), se montrant dès 2013 soucieux de prendre en compte la question des droits humains selon les critères européens en vigueur. L’enjeu est important à différents égards, puisqu’il s’agit d’abord de mettre en avant l’image d’un État responsable et souverain qui ne peut ignorer cette dimension. Mais en agissant de la sorte, il s’agit aussi de répondre aux demandes des Subsahariens vis-à-vis de l’UE. Ce faisant, le Maroc montre qu’il a honoré sa part du contrat et qu’il attend l’autre part. Cette instrumentalisation de la question des droits humains dans la définition de la politique migratoire est également censée séduire des États africains dont le soutien à Rabat dans le dossier du Sahara occidental serait le bienvenu. Enfin au plan national, le pouvoir marocain confisque à la société civile un discours à forte valeur symbolique qui fut d’abord le sien, tout en se montrant en phase avec les revendications des associations de défense des « droits de l’homme ».

La Turquie a eu, à l’inverse, une mauvaise lecture de la crise syrienne, avec le sentiment qu’il s’agissait d’un phénomène provisoire. La prise de conscience de l’installation en nombre de migrants sur son sol s’est opérée tardivement. Contrairement au Maroc qui a mis en place une politique d’accueil, la Turquie doit à présent penser leur statut, celui de misafir (invité) étant totalement insuffisant, réorganiser sa politique d’asile et adopter une nouvelle législation en la matière. Cependant, l’arrivée massive de réfugiés syriens a démontré un peu plus l’autoritarisme du président Recep Tayyip Erdogan qui s’est emparé de l’installation des réfugiés syriens pour négocier avec l’UE. L’accord passé lui a permis d’obtenir 6 milliards d’euros, de demander la suppression des visas européens pour les Turcs et de reprendre les négociations sur l’adhésion de la Turquie à l’UE. Beaucoup y voient un jeu de dupes.

Le millefeuille des accords dans l’espace Schengen

Concernant les Syriens, personne en Europe ne s’attendait à leur arrivée massive. Le conflit a provoqué jusqu’ici le départ de plus de 5 millions d’entre eux, dont l’arrivée en Europe est diversement reçue. Si L’Allemagne a accueilli l’essentiel des flux, les pays d’Europe orientale ont quant à eux fermé leurs frontières en se référant à la convention de Schengen2, préférant payer les sanctions imposées par l’Europe plutôt que d’accueillir des réfugiés. Aujourd’hui, la plupart des arrivées se fait en Grèce, un pays déjà en crise, où les réfugiés ne veulent pas rester. Ils préfèrent aller en Allemagne, ou au Royaume-Uni pour ceux qui sont originaires du Proche-Orient.

L’accueil variable réservé aux migrants et réfugiés montre que les dispositifs mis en place et les instruments dont dispose l’UE ne fonctionnent pas. Il n’y a aucune solidarité entre les États ; à titre d’exemple, l’Italie et la Grèce laissent passer les réfugiés sans viser leurs passeports, manière d’éviter toute responsabilité à leur égard. En réalité, l’Europe fournit de mauvaises réponses aux questions suscitées par ces arrivées massives de migrants dont plus d’un million ont demandé l’asile en 2015. Les instruments dont elle dispose pour y faire face sont en décalage par rapport à la réalité des flux. La politique européenne n’est pas vraiment pensée. Depuis l’accord de Schengen de 1985 (voir note 2), elle correspond à une sorte de millefeuille comprenant des accords, des politiques d’asile et d’autres mesures qui ne fonctionnent pas. Il n’existe pas de véritable politique migratoire commune, mais une accumulation de textes et de pratiques, communautaires et nationales, parfois contradictoires. S’y ajoute la dimension sécuritaire qui exige une politique commune. On militarise les frontières, on construit des barbelés pour empêcher les passages des migrants et on externalise en signant des accords avec des États non européens. L’accord signé avec la Turquie illustre bien cette façon d’agir qui s’apparente à une véritable fuite en avant. D’une part, il suppose qu’il s’agit d’un pays « sûr », ce qui n’est pas le cas, et d’autre part, il n’est pas certain que les exigences d’Ankara en retour puissent être satisfaites par l’UE. Cette notion de pays « sûr » mérite cependant réflexion et l’exemple libyen invite à la prudence. En effet, la Libye de Mouammar Kadhafi qui n’était pas considérée comme un pays « sûr » est devenue dès 2004 un partenaire stratégique de l’UE dans la limitation des arrivées de migrants en Europe. Depuis, la situation des migrants dans la période post-révolutionnaire s’est considérablement dégradée, compte tenu de la désorganisation des services publics due à la multiplication des centres de pouvoir.

Quand les sondages dictent la politique

La dimension sécuritaire influence considérablement les politiques migratoires. Après la révolution de 2011, la Tunisie a accueilli 1,2 million de personnes venues de Libye. Avec peu de moyens et beaucoup de bonne volonté, le pays a réussi à gérer ces arrivées massives. Toutefois à partir de 2013, avec l’émergence du phénomène terroriste sur le sol tunisien, les vieilles méthodes de gestion des migrants ont été à nouveau appliquées. La troïka qui était alors au pouvoir voulait retrouver sa légitimité vis-à-vis de l’UE en adoptant des lois répressives contre les migrants. En contrepartie, la Tunisie a pu bénéficier de crédits européens destinés au contrôle des arrivants. Aujourd’hui, et alors qu’il n’existe pas de loi sur l’asile, les migrants souffrent d’une grande vulnérabilité en Tunisie : ils ne peuvent obtenir de titre de séjour et n’ont pas accès aux soins et aux écoles.

Cette faillite de la politique européenne en matière d’accueil des migrants s’explique en partie par le fait que dans les pays européens, la prise de décision est largement déterminée par les sondages. On cherche à tout prix à coller à des opinions publiques influencées par les extrêmes droites. À cela s’ajoute le fait que ces nouvelles situations provoquées par les conflits n’ont pas été pensées ; par conséquent on y répond avec des instruments qui ne sont plus opérants et qui sont sans cesse déjoués par les passeurs ou par les migrants eux-mêmes. À travers la mauvaise gestion de la question migratoire, ce sont bien les valeurs européennes de paix et de défense des droits humains qui sont en jeu. En 2015, plus de 3 000 migrants ont péri en voulant atteindre les côtes de l’Europe.

1NDLR. Harraga signifie «  ceux qui brûlent  » en arabe algérien et la harga est l’action de «  brûler les frontières  ».

2NDLR. Si la première convention de Schengen entre le Benelux, l’Allemagne et la France date de 1985, l’«  espace Schengen  » comprend actuellement vingt-six États membres. Le traité de Lisbonne (2007) fait intervenir davantage de coopération policière et judiciaire, et vise à une unification des politiques d’accueil des étrangers. Les pays signataires pratiquent une politique commune en ce qui concerne les visas et ont renforcé les contrôles aux frontières.