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Urbanisme

La « nouvelle capitale » égyptienne, incarnation d’une république de façade(s)

En 2021, Abdel Fattah Al-Sissi a annoncé la création d’une deuxième République. L’inauguration de la nouvelle capitale administrative, mégaprojet dans le désert, devrait en marquer le début. Mais, loin des discours, cette ville incarne les tendances autoritaires et militaires du régime et n’est pas sans rappeler la « Zone verte » isolée de la population, créée par les États-Unis à Bagdad.

3 août 2021. Vue des immeubles résidentiels en construction dans la « nouvelle capitale administrative » depuis la Tour iconique
Khaled Desouki/AFP

Si le slogan du régime d’Abdel Fattah Al-Sissi a longtemps été « Longue vie à l’Égypte » (Tahia Masr), depuis 2021, les discours politiques et médiatiques sont saturés par l’idée d’une « nouvelle république ». Le président Al-Sissi s’est exprimé à plusieurs reprises pour la définir : une nation souveraine, moderne et inclusive qui permettrait le développement de tout le pays et des principes de démocratie et de justice par lesquels la citoyenneté serait respectée. Plusieurs projets de développement en sont les fers de lance : le programme Haya karima (Vie décente) pour les campagnes ou encore les villes nouvelles de quatrième génération construites à travers le pays. Mais, pour le régime, c’est surtout la nouvelle capitale administrative qui incarne cette république.

Le 9 mars 2021, lors d’un symposium organisé par les forces armées pour le Jour du martyr, Al-Sissi a déclaré que « l’inauguration de la capitale administrative marquerait la naissance d’un nouveau pays et la déclaration d’une deuxième République ». Elle serait différente de celle de Gamal Abdel Nasser instaurée par la révolution des « officiers libres » en 1952. Cependant, l’idée de créer une ville n’est pas nouvelle : Nasr City pour Nasser, Sadat City pour Anouar El-Sadate ou encore Future City (Madinat mustaqbal) pour Hosni Moubarak devaient également incarner la grandeur du régime, mais ces projets n’ont pas été réalisés ou sont restés inachevés.

Quelle est alors la république proposée par Sissi que l’on peut discerner à travers l’analyse de la nouvelle capitale administrative ? Bien loin des discours de propagande, sa construction, encore marquée par des incertitudes, offre un modèle urbain sécuritaire, exclusif et inégalitaire, symbole du mode de gouvernement autoritaire instauré par Sissi et l’armée depuis 2013.

Façades verticales

Le projet de nouvelle capitale a été lancé en mars 2015 lors de la conférence pour le développement économique à Charm El-Cheikh. Située à environ 35 km à l’est du Caire, cette ville devrait accueillir 6,5 à 7 millions d’habitants sur 725 km2. Le master plan propose un zonage fonctionnel : 21 aires résidentielles comportant entre autres infrastructures et services, un centre financier, un Central Business District (CBD), une zone pour les ambassades, un quartier gouvernemental et un palais présidentiel sur une aire de 6 km2.

L’une des raisons avancées par le gouvernement pour la construction de cette capitale dans le désert est la décongestion de la ville-centre du Caire. Mais la nouvelle capitale administrative a également une fonction politique de légitimation. Symbole d’une nation forte, capable d’attirer des investissements étrangers, elle se construit vite et se dote de bâtiments emblématiques comme la plus grande tour d’Afrique, la Tour iconique, ou encore une des plus grandes églises coptes et une des plus grandes mosquées du Proche-Orient. Tout est fait pour en montrer la modernité : une architecture monumentale verticalisée et en verre, des infrastructures de transport rapide ainsi que des espaces verts. Il s’agira également d’une « smart city » où toutes les informations concernant le trafic, l’utilisation des infrastructures et la consommation d’énergie seront gérées de manière centralisée. L’inauguration de la première phase (environ 126 km2 de constructions) prévue en 2022 annoncerait la fin d’une période de transition politique et d’instabilité économique qui existe dans le pays depuis la révolution égyptienne de 2011.

Pourtant, les incertitudes quant au développement de cette nouvelle capitale ont été et sont encore nombreuses. Au tout début du projet, les financements n’ont pas été assurés lorsque les principaux investisseurs venant de Dubaï ont refusé de faire garantir le prêt par une compagnie émirati, Emaar, et se sont donc retirés. Ils ont été remplacés en partie par des investisseurs chinois, China Fortune Land Development. Le projet devrait coûter jusqu’à 45 milliards de dollars (39,3 milliards d’euros). La première phase de construction aurait dû être achevée en 2020, mais elle a été en partie retardée par la pandémie de la Covid-19.

Aucun mode de transport collectif

D’autre part, la durabilité et le financement restent un point d’interrogation : aucune étude publique n’est disponible quant à la consommation d’énergie et d’eau nécessaire au fonctionnement quotidien d’une telle ville dans le désert. Les espaces verts effectivement réalisés semblent avoir par ailleurs été réduits par rapport aux premiers plans. Si le projet prévoit de relier cette nouvelle capitale administrative au Caire par un monorail, l’absence de réflexion quant aux mobilités est criante : aucun mode de transport collectif n’est prévu, aucune place n’est faite aux mobilités piétonnes. Alors que les tours du CBD sortent de terre, les espaces alentour n’ont pas été planifiés en amont. Il s’agira donc d’une ville qui repose principalement sur les déplacements automobiles, un modèle peu compatible avec la position de pays d’accueil de la COP27, et alors qu’il n’y a que 40 voitures privées enregistrées pour 1 000 habitants en Égypte selon les données du Central Agency for Public Mobilization and Statistics (Capmas) de 20161.

Le statut même de cette capitale administrative semble incertain. S’agit-il d’une véritable capitale, d’une ville autonome ou d’une simple extension du Caire ? Les autorités ont parlé d’une capitale politique pour ensuite revoir à la baisse leurs ambitions en parlant d’une capitale administrative2. En effet, selon la Constitution, c’est Le Caire qui est la capitale politique de l’Égypte, et changer de capitale reviendrait donc à changer la Constitution. En 2021, dans un entretien donné à France 24, le général Khaled Al-Husseini, porte-parole de l’Administrative Capital Urban Development (ACUD), l’entreprise qui s’occupe de la mise en place des projets, ne parle même plus d’une ville autonome, mais d’une « extension du Caire, bien planifiée et organisée ».3. Cette ville ne disposera pas d’un niveau administratif propre et sera reliée au gouvernorat du Caire. À ce statut incertain s’ajoute l’absence de nom officiel pour la ville, manifestant l’identité confuse et ambiguë de cet objet urbain.

Un projet sécuritaire et militaire

Malgré les incertitudes, cette « obsession à conquérir le désert »4 est une vieille tradition urbanistique présentée comme une solution pour régler les problèmes d’extension urbaine incontrôlée et de démographie galopante. Cependant, face à ces arguments techniques, la nouvelle capitale administrative apparaît également comme un projet urbain contre-révolutionnaire. En effet, à la suite de la révolution égyptienne de 2011, les espaces publics du Caire, notamment dans le centre-ville, sont devenus des espaces de protestation. Les révolutionnaires ont tenté de créer une autre réalité politique, en particulier avec les 18 jours de la « République de Tahrir », instaurée sur la place du même nom pendant le sit-in de janvier-février 2011. Les institutions politiques telles que le ministère de l’intérieur ont été les cibles de protestations et d’attaques de la part des révolutionnaires. Avec cette nouvelle capitale, le régime cherche à éloigner les institutions politiques de ces espaces contestataires et se sécurise ainsi lui-même5. Les voies larges construites par l’armée permettront aux forces de l’ordre de se déplacer facilement en cas de contestation. Les 6 000 caméras de la smart city permettront une gestion du trafic et une surveillance généralisée et centralisée de tout comportement jugé suspect ou contestataire. La nouvelle capitale administrative n’est pas présentée seulement comme une antithèse du Caire congestionné et pollué, mais également comme une ville lisse, « anti-révolte ».

Comme la « zone verte » de Bagdad

Ainsi, la place du Peuple adjacente au nouveau Parlement sera fortement contrôlée, aseptisée, aux antipodes de ce que la place Tahrir a pu être en 2011. Cette dimension contre-révolutionnaire est par ailleurs visible dans les discours d’Abdel Fattah Al-Sissi : s’il se réclame de la « glorieuse révolution » du 30 juin qui a vu la prise de pouvoir par l’armée et la destitution de Mohamed Morsi en 2013, il a déclaré en 2018 que « ce qui s’est passé sept ou huit ans auparavant ne se reproduira plus en Égypte », faisant référence à la révolution de 20116. La nouvelle capitale est donc l’expression aussi bien des obsessions que des inquiétudes sécuritaires que le régime connaît depuis 2011.

Cette dimension sécuritaire se manifeste également par le mystère qui a entouré le chantier jusqu’en 2018. Les seules images diffusées étaient des autorités montrant une ville moderne, des tours en verre, à la manière des villes du Golfe. Le manque de transparence du projet est aussi la marque des acteurs en charge du projet, en particulier de l’armée. Sur les treize membres du comité de direction de l’ACUD créé en 2016, cinq appartiennent aux forces armées et trois seulement au ministère du logement. En août 2017, c’est le général Ahmed Daki Abdin qui est nommé PDG de l’ACUD. La nouvelle capitale administrative est un exemple du « capitalisme militaire » : l’armée s’implique dans les mégaprojets en tant qu’investisseurs et promoteurs. En décembre 2015, le décret présidentiel no. 446 permet aux forces armées d’étendre leurs activités commerciales à travers la création d’entreprises et donc de participer aux négociations quant au développement des grands projets nationaux. En août 2018, Khaled Al-Husseini affirmait que « l’armée aura la charge de commander et contrôler le centre et contrôlera la ville entière depuis ce centre ». La nouvelle capitale a pu ainsi être comparée à la « Zone verte » de Bagdad depuis laquelle l’armée américaine tentait de contrôler toute la ville.

Exclusion des classes pauvres

La dimension contre-révolutionnaire, l’implication des forces armées dans le développement des projets et la culture du secret qui accompagnait les premières années du développement de la capitale contribuent à en faire un projet sécuritaire. Mais cette mainmise du régime et de l’armée s’associe à un fort recours aux investissements privés, qui allège ainsi les citoyens égyptiens d’une quelconque contribution financière et, dans le même temps, leur enlève toute capacité à débattre publiquement du budget de la capitale. La population égyptienne est donc exclue des processus de décision, bien loin des principes de démocratie et de citoyenneté affirmés par Sissi pour l’inauguration de sa république qui incarne ainsi la dimension autoritaire et coercitive du régime.

À cette exclusion politique s’ajoute l’exclusion sociale des classes les plus pauvres qui ne pourront s’offrir un logement dans la nouvelle capitale administrative. Le prix du mètre carré dans les complexes résidentiels commence à 9 000-10 000 livres égyptiennes (450-500 euros), alors que 32,5 % de la population vit sous le seuil de pauvreté en 2018. Au capitalisme militaire qui ne favorise pas le débat public se mêle donc le modèle néolibéral d’une ville privatisée et inégalitaire. La nouvelle capitale administrative ne serait donc qu’une « bulle golfienne isolée et climatisée »7, une mégazone sécuritaire réservée aux élites politiques et économiques. L’exclusion sociale et la séparation spatiale entre la ville-centre du Caire et la nouvelle capitale administrative deviennent les symboles d’un régime coupé de sa population et de ses préoccupations quotidiennes, et auquel sera désormais épargnée la vision des quartiers pauvres à travers les vitres fumées des voitures officielles.

L’organisation d’un concours ouvert à tous les Égyptiens pour trouver un nom et un slogan à la ville semble être une stratégie pour remédier à la fois à son manque d’identité et à l’absence de participation de la part de la population. Cependant, cette mobilisation de la population pour contribuer au marketing urbain de la nouvelle capitale n’est qu’une manière d’en améliorer l’image et par là même celle du régime, laissant de côté les véritables enjeux économiques et politiques sous-jacents à cette capitale, enjeux qui devraient être débattus dans la société égyptienne.

4David Sims, Egypt’s Desert Dreams, American University of Cairo Press, 2015.

5Omnia Khalil, « The State as un Urban Broker : Subjectivity Formation, Securitization, and Place-Making in Post-Revolutionary Cairo », Urban Anthropology and Studies of Cultural Systems and World Economic Development, vol. 48, no. 1‑2, p. 85‑128.

7Ismail Alexandrani, « Le Khédive al-Sissi entre deux capitales », Les Carnets du Cedej , 2014. Notons que le chercheur Alexandrani, qui a collaboré à Orient XXI, est emprisonné depuis 2015

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